Bon, je crois que je n'ai aucune volonté, je suis incapable de m'arracher de ma page Word pour aller bosser un peu. Bienvenue à Cléa Hesse, Cross Marian, Timcanpy, Lavi et enfin Brigitte Fey qui n'aurait décidemment jamais dû être si présente. J'écris des choses que je n'aurais jamais songé écrire un jour, dans le genre couple improbable tu fais pas mieux. Un peu d'action au prochain chapitre, j'espère, parce que pour l'instant nous sommes terriblement statiques. Et roux, aujourd'hui. Merci à Origine d'avoir pris le temps de commenter, ça fait toujours plaisir. Oui, le surréalisme est quelque chose de fabuleux. Caidy, toujours pour toi. En espérant que vous entendiez vous aussi le tintinnabulement des cloches de l'abbaye.
« Do you remember », Ane Brun « Tout ça me tourmente », Benjamin Biolay ; « Tainted love », Coil
« Le désespéré », Gustave Courbet, 1843-1845 ; « IKB 98 », Yves Klein, 1957 ; « Empty beds, Lexington, Massachusetts, 1979 », Nan Goldin, 1979
Fides
III- Gloria
Les doigts de Cléa Hesse s'enroulèrent autour du crucifix qui pendait à son cou, pressant un instant le corps meurtri du martyr avant de quitter sa peau d'argent luisant.
Elle songea une seconde à Marc, priant pour que sa journée se déroule sans accroc – Tower Hamlets était secoué d'une agitation étrange, ces derniers temps – et saisit la pile de linge propre posée sur la table avant de quitter la buanderie de l'abbaye. Cela ne faisait qu'un mois qu'elle travaillait au sein l'établissement, mais Moore lui manquait déjà ; têtue et casse-cou, elle n'en restait pas moins sa petite sœur, et elle regrettait de l'avoir quittée dans ces conditions. Si elle s'opposait à son entrée dans Scortland Yard et à sa vengeance insensée, elle n'avait jamais souhaité couper les ponts avec sa cadette. De tendres souvenirs d'après-midi passées autour d'une balançoire ou dans un grenier rempli de vieilleries l'avaient poussée à recontacter la jeune femme, mais elle n'avait encore reçu aucune réponse à sa lettre. La foi empêchait Cléa de s'inquiéter comme elle l'avait sauvée du décès prématuré de leurs parents, mais elle s'impatientait néanmoins de leurs retrouvailles.
Sur son chemin, elle croisa deux diacres dont elle ne connaissait pas le nom, une vieille veuve qui rendait régulièrement visite à une cousine devenue nonne et quelques servants d'autel empaquetés dans des surplis blancs, un thuriféraire et deux acolytes essoufflés probablement en retard pour préparer l'église abbatiale. Et elle aussi devait presser le pas si elle voulait respecter les horaires imposés. Cela faisait une semaine qu'elle était entrée au service de Lenalee Lee, gérant son emploi du temps et l'accompagnant à chacun de ses déplacements. Chargée ce matin de la lever, l'habiller et la conduire à la messe, elle salua brièvement deux fidèles qui prenaient la direction du cloître et tourna à droite au bout du couloir des cuisines qui sentait déjà l'oignon.
Lenalee Lee était une jeune fille étrange.
Incapable de dire si cela tenait à sa santé défaillante ou à sa personnalité propre, Cléa ne parvenait pas à comprendre son fonctionnement. Elle croyait profondément en ses extases mystiques, admirait son statut d'élue et respectait sa profonde dévotion, seulement la passion de Dieu ne semblait pas être la seule chose qui troublait son cœur. D'ailleurs de cœur, elle n'en avait pas, et c'était peut-être ce qui perturbait tant Cléa : il n'y avait qu'un creux dans sa poitrine, un trou béant que l'adolescente comblait de mensonges et d'illusions. Sans pouvoir réellement mettre de mot dessus, la sœur le sentait, le savait. La seule solution était de croire, s'accrocher à la confiance du Seigneur et remettre sa vie entre ses mains. Et même si elle s'efforçait de ne pas croiser trop souvent son regard, il y avait toujours une place pour Lenalee Lee aux côtés de Moore et Marc dans ses prières d'intercession succédant aux Pater Noster que récitaient silencieusement ses lèvres roses.
Lorsqu'elle parvint devant la chambre de la jeune fille, ses sourcils se froncèrent. Des yeux rougeoyant embrasèrent ses prunelles noisette d'un regard.
Il était encore là.
Cet homme dont les cheveux flamboyants avaient tout des flammes du malin. Sa longue veste touchait quasiment le carrelage du couloir et la lumière que crachait le soleil sur le vitrail de la porte faisait luire d'aquatiques reflets bleus sur le verre de ses lunettes. Un sourire fanfaron étirait la moitié de son visage, l'autre étant dévorée par une lourde mèche rousse. L'étrange gamin qui l'accompagnait partout où il allait était cramponné à son manteau, yeux fous grands ouverts et tignasse blonde ébouriffée. Cléa n'aimait pas son sourire, sa bouche trop pleine de dents et l'air malsain qui réveillait sa peau trop pâle. Elle s'efforça d'ignorer le curieux duo et sortit une clé de sa poche, mais son attention fut retenue par le charabia que murmura le gosse à celui qu'elle croyait tantôt être son père, tantôt son maître. Elle hésita une seconde et se retourna vers les visiteurs. L'homme répondit au gosse dans une langue qu'elle ne connaissait pas avant de passer doucement une main dans ses cheveux dorés. Le sourire du môme s'étira et un frisson remonta l'échine de Cléa, qui serait entrée sans rouspéter au service de cet odieux jeune homme japonais si cela lui avait permis de ne plus jamais croiser la route de Cross Marian.
« Tim demande comment vous allez ce matin, susurra l'homme d'un ton faussement gentleman en bouffant cruellement du regard les yeux de la jeune nonne. Il aime votre nouvelle croix, un cadeau du père Marc ? »
Cléa entrouvrit la bouche, la referma. Cela ne servait à rien de s'énerver. Cet homme ne lui avait jamais réellement fait de mal et l'agacement qu'elle ressentait chaque fois qu'elle le croisait ne devait pas l'éloigner de la voie de l'amour. S'il ne partageait pas ses principes moraux, il n'en avait pas moins droit à son pardon, et la soeur espérait au fond d'elle-même que le seigneur prendrait un jour la peine de reconduire au troupeau cette brebis égarée dans des pentes trop escarpées pour qu'elle aille l'y chercher elle-même.
« Je vais bien, je le remercie, » répondit-elle d'un ton moins sec qu'elle ne l'aurait cru, ignorant néanmoins la question portant sur sa vie privée.
Cross ricana, traduisit dans un souffle sa réponse au gamin qui sembla s'en satisfaire et s'adossa contre le mur de pierre, signifiant clairement qu'il n'avait pas l'intention de la laisser tranquille tout de suite.
« Vous me détestez, lâcha-t-il avec un rictus, passant ses doigts gantés dans ses cheveux roux. Vous ne devriez pas, vous savez... Je suis quelqu'un de sympa. De plus sympa que les bigots qu'on fait ici, en tous cas. »
Cléa ne prêta pas attention à la pique, pinçant les lèvres. Le soleil de neuf heures qui poignait derrière un vitrail barré d'arabesques métalliques tâchait de couleurs la peau de son visage en forme de cœur, rappelant un moment à Cross celles qui chatoyaient parfois sur le visage d'Anita sous la lueur des lampions rouges, lorsque les draps du lit les recrachaient enfin.
« Je ne vous déteste pas, nia Cléa en enfonçant la clé dans la serrure ouvragée de la porte. Je n'aime pas vos activités, c'est tout, vous le savez bien. Ce que vous faîtes.
— Je sauve des gamins et ça ne vous plaît pas ? Les enfants que je ramène ne font-ils pas le bonheur des aristocrates en manque de marmaille ? Quoi, vous préféreriez que je les laisse crever dans leur propre merde sur le bord des trottoirs où ils s'entassent ?
— Ces enfants que vous « sauvez » pour les ramener ici et les faire adopter, certains disent que vous les arrachez à leurs familles, répliqua Cléa sans se risquer à le regarder plus longtemps. Il y aurait... quelque chose comme un trafic, on dit.
— Et vous avez plus confiance en « certains » qu'en moi, ma belle ? Vous me décevez... Je ne fais rien de mal. Je ne fais rien du tout, d'ailleurs, ni de bien, ni de mal. Ne me regardez pas avec ces yeux là, aussi beaux soient-ils, je ne vends pas ces gosses. Je pourrais, remarquez, vu les dettes que je me trimballe, mais je le fais pas. Si y a de la monnaie qui circule, ça ne me regarde pas, l'abbaye gère les gosses comme elle veut.
— C'est vous qui amenez ces enfants. »
Le ton employé était explicitement accusateur.
« Ils viennent à moi. Et je leur rends service, quoi que vous en pensiez. Je croyais que la charité était au cœur de vos préoccupations, ma sœur ? Faut quand même être plutôt généreuse pour s'occuper d'une barrée comme la miss, fit Cross avec un geste entendu de la tête vers la chambre dont Cléa entrouvrait à présent la porte.
— Moins fort, ne la réveillez pas. Et je ne vous permets pas de parlez pas de miss Lee de cette manière, taisez-vous si vous ne voulez pas que je prévienne son frère que vous rodez dans le coin, le menaça-t-elle d'un ton qui ne convainquit qu'elle, la main fermement enroulée sur la poignée de la porte.
— Je connais Komui Lee, ma soeur. »
Elle détestait lorsqu'il l'appelait ainsi car ce n'était jamais que pour se foutre de sa gueule, mais elle ne releva néanmoins pas.
« Je le connais bien, même. Une amie en commun, disons, lâcha le rouquin en souriant franchement. Et il est le premier à reconnaître la folie de sa sœur, croyez-moi. Se l'est coltinée assez d'années pour savoir à quel point ça fait mal. Lenalee est barge, c'est juste comme ça, on fait avec. Lui, il fait avec. Il essaye. Alors ne parlez pas de lui comme si vous le connaissiez, s'il vous plaît, vous êtes trop intelligente pour ça.
— Je... J'ai perdu des êtres chers, aussi. Mes parents, puissent-ils reposer en paix, ils sont morts. Je sais ce que ça fait, de souffrir, » s'autorisa Cléa avec une pointe de défi dans la voix.
Elle n'avait jamais eu l'intention de s'emporter, mais la douleur anesthésiée depuis de longues années commençait à se réveiller sous les insinuations de Cross Marian. Il n'avait pas le droit. Non, elle n'était pas une petite greluche de vingt-cinq ans entrée dans les ordres sous le joug paternel après avoir fauté avec un garçon, pas non plus une fille qui avait tout perdu et pour qui les bras chauds du Christ étaient le dernier foyer. Son Seigneur l'avait sauvée après la perte de ses parents, mais elle beaucoup souffert avant de se dégager des griffes aiguisées du deuil. Elle avait connu les longues nuits à sangloter tout contre son oreiller, les cris rauques qui lui arrachaient la gorge et les lambeaux de tissus qui refusaient de cicatriser dans sa poitrine. La détresse, la panique, la charge de sa sœur.
Il n'avait pas le droit, simplement pas le droit.
Après quelques secondes silencieuses, Cross darda sur elle un œil presque triste. Ses cheveux n'avaient plus l'impétuosité de flammes furieuses mais la douceur d'un feu qui léchant à peine les bûches noires, meurt doucement, étouffé par ses propres cendres. Le sourire de Tim était enfin retombé et sa mine sérieuse en était presque plus effrayante. Ses doigts d'enfants, toujours accrochés au long manteau de son tuteur, semblaient plus crispés que jamais. Ses yeux à elle tombèrent sur les bottes parfaitement lustrées de l'homme et l'adrénaline retombant dans ses veines, elle s'empourpra de son audace.
« Croyez-moi, dit Cross avec une certaine douleur, que si j'avait un jour cru en votre putain de Dieu, j'aurais prié chaque heure pour qu'il abrège les souffrances de Lenalee Lee. J'avais beau crever d'amour pour elles, je pleure bien moins les belles que des clients ont tabassé à mort sur le coin d'un boulevard que Komui Lee ne pleure sa sœur encore en vie. »
La voix de Cross, sombre et rauque, résonna une dernière fois dans le couloir lorsqu'il encouragea Tim à le suivre, puis le silence grignota chaque centimètre cube de l'espace et sa silhouette élégante disparut au loin. La pile de draps dans le creux des bras, Cléa poussa la porte de chêne et pénétra dans la pièce rongée par les ombres.
Elle n'avait jamais eu tant envie de voir sa sœur.
x
Ils n'avaient pas pris la peine d'ouvrir les volets et la chambre n'était éclairée que par les flammes vacillantes des chandeliers Arts & Craft qui mordaient le papier peint d'une lumière tremblante. Les ombres dansaient sur les corps des anges farouches et découpaient violemment le menton carré des jeunes filles à la peau d'opale de la fresque peinte au mur, comme elles valsaient sur leurs corps nus à eux.
Les doigts de Brigitte s'agitaient autour de ses oreilles, prenant soin de remettre les longues boucles de métal froid qu'elle portait tous les jours. Assise sur le rebord du lit bouffi de draps, elle passa une main délicate dans ses boucles rousses et s'efforça de rattacher la pierre qui se balançait d'ordinaire au dessus de sa poitrine. Le pendentif se coinça un moment entre ses seins rebondis et allongé sur le matelas moelleux, dans son dos, Reever devina les jurons muets qui devaient traverser son esprit.
« Laisse, je vais le faire, » souffla-t-il dans sa nuque après s'être redressé, tendant ses doigts rêches par-dessus les épaules de sa collègue pour récupérer le fermoir du collier.
Brigitte articula un merci un peu sec, ramassant pudiquement un morceau de drap sur les mamelons bruns et gras de ses seins afin de cacher sa nudité. Un maigre sourire étira les lèvres de Reever, mais elle ne le vit pas.
« Donne ton corset, je te l'attache, » se contenta-t-il de lâcher, la cigarette coincée entre les lèvres.
Les rubans de satin rose poudré se retrouvèrent bientôt entre ses mains tandis que les frêles poignets de Brigitte maintenaient le tissu brodé sur sa poitrine. Ses doigts tricotèrent un instant avec les fils, emmêlés en un terrible nœud – il se disait chaque fois de faire attention, mais noyé par le désir et la fatigue, oubliait systématiquement de se montrer soigneux lorsqu'il s'agissait d'arracher ses vêtements à Brigitte Fey. Il tira finalement sur les rubans et la taille de Brigitte retrouva la silhouette gracieuse d'un sablier. Elle se leva immédiatement après, enfilant sa jupe noire et sévère par-dessus un jupon court. Elle passa distraitement un trait de rouge sur ses lèvres, embrassant le vide pour répartir la graisse de manière équilibrée, puis tendit le bras vers la veste blanche bordée de volants qui lui donnait des airs de marine. Ce fut la voix rauque de Reever qui l'interrompit dans son mouvement, assez sombre pour qu'elle songe un instant qu'il était sur le point de lui parler d'eux.
« Tu sais... »
Elle tourna vers lui ses yeux d'encre ourlés de cils roux, fronçant d'épais sourcils. Désormais assis de l'autre côté du lit, Reever lui présentait ce dos nu auquel elle s'était agrippée toute la nuit. La fumée blanche qui s'échappait de ses lèvres et qui faisait comme une auréole de brouillard autour de sa tête était aussi amère que les mots qui écorchaient sa gorge.
« Il va pas bien, tu sais. »
Brigitte n'eut pas besoin de lui demander de préciser de qui il parlait. Il n'y avait jamais eu que lui pour Reever, et ce même avant que le semblant d'une relation ne naisse entre elle et lui.
x
La nef était si haute qu'elle semblait baiser le ciel, étirant vers le Seigneur triforiums, ogives, colonnes fasciculées et chapiteaux que peignaient de couleurs d'immenses rosaces vitrées. Epousant la voûte de l'abside, des orgues majestueuses poussaient elles aussi comme des lianes sur la pierre ; d'immenses tuyaux bourgeonnaient sur la console, bouches ouvertes, majestueux, prêts à percer les nuages. Les jeux d'anches, déployés comme des couronnes de plumes, étaient soutenus par de petits chérubins grassouillets. Sur les chapiteaux composites qui finissaient les bouquets de métal s'érigeaient d'éminentes sculptures à la gloire des Apôtres apocryphes.
Le chœur n'en était pas moins impressionnant et fourmillant de richesses, de la soie qui recouvrait l'autel au carrelage précieux de l'estrade, en passant par la foule de statues finement taillées et la forêt de cierges qui s'élevait aux pieds de marbre d'une Vierge à l'Enfant. Les chapelles absidiales étaient à elles seules de somptueux sanctuaires ; les fidèles ne pouvaient poser l'œil nulle part sans s'extasier des détails d'une fresque, d'une toile aux riches pigments, d'un bas-relief ciselé d'une main de maître.
Derrière le jubé de bois massif, le vaisseau central était peuplé d'une myriade de chaises qu'occupaient les fidèles silencieux. Après un signe de croix vaguement esquissé, les doigts noueux de Kanda se resserrèrent sur la main de Lenalee et ils s'assirent côte à côte au nord de la nef, sous le hochement de tête approbateur des sœurs chargées de leur surveillance. Ils se regardèrent un instant – Ca te va comme place ? Ouais. T'es sûr que… ? Lena, c'est bon. – puis Lenalee tourna les yeux vers le chœur, qu'on devinait entre les têtes de deux femmes aux cheveux écrasés par de lourds chapeaux.
Pour une raison qu'ignorait Kanda, les offices captivaient littéralement son amie. Une fois qu'elle dépassait le narthex, tout chez elle n'était plus qu'adoration des icônes, passion du Christ et amour du Seigneur. Ses yeux bridés se noyaient déjà dans la magnificence du décor, et bientôt ses lèvres roses murmureraient les psaumes chantés par les acteurs de cette grande tragédie, comme un enfant révise silencieusement sa poésie avant de la réciter à son précepteur. La dentelle mousseuse qui s'échappait de sa robe brodée donnait l'illusion qu'elle reposait sur un amas de nuages bleus ; Kanda s'étonnait parfois de ne pas la voir s'élever pour se figer aux côtés de la Vierge et des autres saintes, douce bienheureuse parmi les Marie.
Les bas noirs qui couvraient ses chevilles ne suffisaient pas à masquer les stigmates profondément taillés dans sa chair, ces croix sanguinolentes dont il portait les jumelles aux poignets. Mais si leurs plaies étaient les mêmes, leurs crises respectives n'avaient rien à voir. Elles ne touchaient Kanda que la nuit, irrégulièrement, plus comme des cauchemars que comme de véritables expériences mystiques : il se réveillait en sursaut, les poignets sanglants, fiévreux et nauséeux – comme lorsqu'il était enfant mais à moindre fréquence. Les fragments d'images qu'il voyait et de phrases qu'il entendait gagnaient en clarté, mais il soupçonnait sa mémoire de piocher dans tout ce qu'on lui avait raconté pour combler les trous.
Même pour cette femme sans visage, cette femme qui pleurait en permanence… Surtout pour cette femme.
Chez Lenalee, il ne s'agissait plus de crises mais de véritables pertes de contrôle que l'abbaye prenait pour des extases divines. Peut-être parce qu'elle était arrivée ici avant lui, peut-être parce que Jésus avait jugé qu'elle ferait une mystique plus convaincante que lui, peut-être parce qu'elle, elle croyait sincèrement.
Non pas qu'il fût athée, ni même agnostique ; il s'en foutait.
C'était terrible à dire, mais il s'en foutait. Lorsqu'il vivait dans la rue, il avait d'abord cru en Dieu. Pas comme on a la Foi, mais comme on a peur de ne plus recevoir de cadeaux au pied du sapin si l'on doute de l'existence du Père Noël. Des cadeaux, il n'en avait jamais eu, alors il s'était rabattu sur ce Dieu qui selon les clochards des boulevards, bénissait les passants qui daignaient lâcher quelques pièces de monnaie dans leurs gamelles sales. Il y avait ensuite eu l'incertitude, cette angoisse paralysante qui gagnait son cœur lorsqu'il se disait que Dieu devait être un bel enculé pour les laisser vivre dans un caniveau dégueulasse sans rien faire. Le gamin qui traînait avec à l'époque, un gosse aux cheveux mal coupés dont le visage et le nom lui échappaient toujours, l'avait encouragé à croire en promettant qu'ils s'en sortiraient, que tout finirait bientôt, mais Kanda se souvenait ne pas l'avoir écouté. Puis le trou noir été arrivé, et il s'était réveillé lavé du moindre soupçon de foi chrétienne.
C'était peut-être dommage, ça aurait peut-être été plus facile de vivre avec l'idée qu'un vieux barbu veillait sur lui. D'un autre côté, c'était une chose de plus dont il n'avait rien à foutre. Il en ferait une liste, un jour, songea-t-il en écoutant distraitement la messe débuter.
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Son œil était tellement vert qu'il lui arrachait la rétine.
C'était la première fois que Kanda croisait la route de ce garçon, il en était certain. Les rouquins borgnes ne couraient pas les rues, encore moins les couloirs stériles de l'abbaye aux clochers menaçants. Il n'était pas à la messe, n'avait pas écouté les sermons ridicules du prêtre officiant, n'avait pas quitté l'église abbatiale en écoutant la dévotion passionnée de Lenalee, ne lui avait pas tendu de verre d'eau au moment d'avaler ses millions de cachets, ne l'avait pas laissée en compagnie de cette nouvelle sœur pour sortir un instant. Et pour cela, même s'il ne le connaissait pas, Kanda l'enviait un peu.
Il ne semblait pas être du coin. Son cache-œil râpé, sa longue écharpe déchiquetée par les mites et sa peau sale de suie et de boue ne collaient pas avec l'ambiance de l'établissement. Assis sur un banc de pierre au soleil, les cheveux comme enflammés, il tenait fermement entre ses doigts aux ongles noirs un livre aux pages tachetées de hiéroglyphes minuscules, un livre qu'il ne lisait plus depuis qu'il avait senti le regard du Japonais se poser sur lui.
Sous les arcades et l'ombre fraîche qu'elles proposaient, Kanda se dit qu'il n'avait rien à faire ici, qu'il ne se rappelait même plus la raison de sa sortie et que Lenalee paniquerait bientôt si elle ne le voyait pas revenir.
Mais immobile, planté au milieu du courant d'air qui tranchait les promeneurs du cloître, il resta accroché à la prunelle luisante du garçon sans comprendre pourquoi.
L'hymne du Gloria, c'est-à-dire de la Gloire à Dieu, est chanté durant le rite initial de la messe chrétienne du dimanche matin, avant la prière d'ouverture du prêtre. Art & Crafts est un mouvement artistique kiffant de la second moitié du XIXème siècle, orienté sur la décoration intérieure et l'artisanat. La fresque de la chambre est de style préraphaélite, j'imagine bien du Edward Burne-Jones (1833-1898).
