Cette nouvelle présentation de fanfiction. net est drôlement chouette, finalement, si on oublie l'affreux bouton bleu (ce n'est pas pour rien que ça rime) et l'inutilité finale des images. Enfin un chapitre concentré sur l'abbaye, voire concentré sur le personnage de Lavi – sachant qu'il ne joue pas un rôle énorme dans cette fanfiction, pas plus que les autres personnages « secondaires » que je fais danser dans le coin. Il a un côté très Sherlock BBC, ce petit, dans ce chapitre. Par ailleurs, Paso doble se déroule en trois journées distinctes : scène écho à la dernière du chapitre trois puis, environ une semaine plus tard, une soirée et une matinée.

Merci Caidy, franchement ma belle, tes reviews font toujours aussi plaisir. Merci Origine ; le mystère des stigmates sera bientôt déterré, si mystère il y a (relativement bientôt, tout dépend de la manière dont j'agence l'histoire), promis. Pas besoin d'être religieux pour écrire une fic sur le sujet, personnellement ma passion pour l'iconographie religieuse me suffit ; c'est vrai qu'Empire gérait très bien cet aspect trop souvent omis. Niveau culture, beaucoup de recherches et surtout une extraordinaire professeur d'histoire de l'art. Merci beaucoup d'avoir entendu les cloches, elles valsent gaiement sur leurs gonds, mordant le vide avec ardeur.

« Main tune », Contemporary Noise Quartet ; « Baltimore's fireflies », Woodkid ; « Oh well », Fleetwood Mac ; « Tamacun », Rodrigo y Gabriela


Fides

IV- Paso doble


Les yeux de Yû Kanda ne lui plaisaient pas.

Trop acérés, trop bruns et surtout trop inquisiteurs. Lui avait essayé, d'être curieux, et cela ne lui avait jamais apporté que des emmerdes. Des haut-le-cœur, des cauchemars, des égarements. Des rencontres, trop de rencontres avec ces garçons qui lui ressemblaient à s'y méprendre, ces Deak, Joshua, Heinrich et Auguste qui n'avaient jamais existé ailleurs que dans sa tête. La guerre ne lui avait pas arraché le cœur : elle l'avait arrêté, déconnecté. Et putain, qu'est-ce que ça faisait mal de sentir les pistons tourner vainement dans sa poitrine, les engrenages à chevrons s'emballer et les roues dentées ne crocher rien d'autre que du vide...

Lavi leva les yeux du bouquin qu'il avait entamé la veille, un pavé à la reliure abîmée et aux pages jaunâtres que lui avait ramené son grand-père. L'autre était encore là, planté au beau milieu du cloître comme le mât sur le pont d'un navire, ne le lâchant pas des yeux. Le rouquin n'avait pas fini sa phrase, mais les lettres troublantes de George Sand ne l'étaient pas tant que les yeux bridés du Japonais.

Ces yeux que Lavi n'aimait pas mais qui fondaient sur lui avec tant de puissance qu'ils en exhumaient un instant son intérêt enterré depuis trop longtemps. Son écharpe, rousse elle aussi, claqua un instant au vent, mais le tissu qui fouetta l'air devant son visage ne parvint pas à détacher leurs yeux qui s'emmêlaient, s'embrouillaient en un nœud aussi confus qu'intrigué.

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Leur petite congrégation ne se réunissait jamais que le soir, après un dîner silencieux passé entre les montagnes noires que faisaient les robes des sœurs de l'abbaye. Vers dix-huit heures trente, lorsqu'ils quittaient le réfectoire escortés de deux nonnes assignées à leur service, leurs pas prenaient irrémédiablement la direction de la chambre de Lenalee. Et comme des prisonniers de guerre avisés par le regard froid des sentinelles ennemies, leur complicité leur faisait office de bouclier.

Qu'importe qu'une veilleuse ne quittât jamais la pièce, aussitôt qu'ils ouvraient la session du jour, elle s'effaçait avec le reste du décor. Les cierges exhalaient leur dernier souffle parfumé, des belles icônes se détachaient des miettes d'or, les piles d'ouvrages liturgiques n'étaient plus qu'encre sur du papier ramolli par la graisse des doigts qui les manipulaient quotidiennement. La boîte de bois grouillant de perles rouges disparaissait à son tour, bientôt suivie du bureau de chêne et de la chaise que chevauchait une liquette de soie. Ils ne s'enfouissaient désormais plus sous le couvre-lit brodé, mais le nid de draps douillets qui les accueillait semblait être une fleur dont les pétales, avec la tombée du jour, se refermaient sur leurs corps. Et si la rosée coulait parfois sur les joues de Lenalee, cela ne durait jamais bien longtemps – le terme de refuge n'avait jamais été aussi juste pour définir un lieu, et Kanda se souvenait que Lena avait été la première à l'utiliser. La plupart du temps, c'était elle qui parlait, entraînée par sa passion, sa naïveté, parfois sa colère. Lui acquiesçait en silence, la mine toujours plus dure qu'il ne le voulait. Il dégageait sa frange emmêlée et trop longue de devant ses yeux en amande, se jetait dans la terre brune de ceux de Lenalee et s'imprégnait de sa glaise comme il s'imprégnait des mots rieurs qui s'évadaient de ses lèvres.

Mais ce soir-là, ce fut lui qui prit la parole.

S'il lui avait prêté attention, il aurait pu voir Cléa Hesse lever le regard vers eux, sursautant comme une couturière maladroite se pique le doigt, une goutte de sang perlant au bout de son aiguille, avant de retourner à son ouvrage. Seulement elle n'était pas là, plus là, plus dans leur monde. Lenalee venait de finir de raconter une anecdote sur le chien dont Komui lui avait parlé – un Affenpinscher qu'elle avait parait-t-il toujours adoré et qu'ils avaient appelé Jan – et lorsqu'il posa sa question, Kanda sentit sa curiosité éclore près de lui.

« Lena, tu le connais, ce type qui traîne dans l'abbaye depuis quelques jours ? » avait-il lâché avec une tension dans la voix, une tension à laquelle il n'était pas habitué et à laquelle il n'était pas sûr de vouloir s'habituer.

Un regard, un temps, un éclair.

« Oh, Fiorentino ?

— Fioren... ? »

Comme un feu de bois aux miroitements bleus crépitant sur la terre de ses yeux. Puis le fil qui se déroule trop vite et qui brûle la paume, arrachant la peau, et on se retrouve comme un con, au milieu du dédale, à gueuler le nom d'une Ariane qu'on ne retrouvera pas de sitôt.

« C'est magnifique, ce qu'il peint, tu as déjà vu ? Komui m'a... apporté un livre de reproductions, la dernière fois, je te montre, attends, » enchaîna la brunette en se levant, s'extirpant des draps entassés pour aller fouiner dans les piles de bouquins poussiéreux qui se rattachèrent brusquement à leur bulle.

Cléa Hesse leva les yeux de son livre à elle, observant la jeune fille extraire un ouvrage d'une pile branlante et retourner s'enfouir dans la tanière de tissu. Même si elle ne suivait la conversation des deux adolescents que d'une oreille, elle avait l'étrange impression d'avoir manqué quelque chose, comme lorsque le pied s'attend à monter une marche de plus et bat mollement dans le vide. Si elle avait un jour partagé quelque sorte de complicité avec Yû Kanda, elle lui aurait lancé un regard perplexe, mais puisque ce n'était pas le cas elle retourna aux répliques cinglantes que lançait Sophie de Réan à Madeleine de Fleurville.

Le livre s'ouvrit sur les genoux de Lenalee, déployant ses ailes souples que durcissaient régulièrement des photographies noir et blanc collées à la main. Sourcils froncés, Kanda passa une main dans ses cheveux, dégageant de longues mèches derrière ses oreilles. Lenalee avait une sale tendance à déraper complètement d'un sujet à un autre et il avait beau chercher le lien entre le rouquin et ce mec dont le nom sonnait trop exotique pour qu'il puisse le retenir, il n'avait pour l'instant rien trouvé de pertinent. Son amie lui montra avec enthousiasme une série de reproduction de peintures sans qu'il n'ose l'arrêter, détaillant noms des personnages – là, Marie, là Saint Jean, là Marie-Madeleine –, résumés des scènes et arguments en faveur du peintre. Ce ne fut que lorsqu'il comprit qu'elle avait l'intention de lui réciter l'histoire entière de la Déposition de croix qu'il l'interrompit, posant une main sur sa peau pâle.

« Lena, tu...

— Oh, j'ai encore...

— Ouais, tu t'égares, mais c'est pas grave. Simplement, tu le connais ? Ce type, à l'abbaye ? précisa-t-il avant qu'elle n'ait le temps de lui demander s'il parlait de Rosso Fiorentino.

— Ce... Oh, Lavi. Il s'appelle Lavi, répondit-elle en reprenant le fil de la conversation comme si elle ne l'avait jamais interrompue d'un cours d'iconographie religieuse.

— Borgne ?

— Et surtout roux, c'est pour ça, Fiorentino. »

Kanda acquiesça d'un coup sec de la tête, soulagé de savoir qu'ils parlaient au moins de la même personne.

« Il est arrivé... il y a un peu moins d'une semaine. Je ne l'avais jamais vu avant, en tous cas. Enfin je crois. »

Si sa mémoire était esquintée de failles plus profondes que les crevasses qui ensanglantaient les mains et pieds décharnés du Christ en croix, dès lors qu'elle leur avait donné un surnom, Lenalee Lee retenait de manière impressionnante tout ce qui concernait les occupants de l'abbaye. Le dénommé Lavi s'avéra être Irlandais, héritier d'une longue lignée d'archivistes revêches et pointilleux, largué par sa famille aux bons soins des sœurs pour quelque obscure raison. Un vieil homme étrange que Kanda avait peut-être déjà croisé sans s'en apercevoir, trop obnubilé qu'il était par le regard du garçon, rendait fréquemment visite au rouquin. L'adolescent semblait bien le connaître. Mystérieux, dangereux peut-être ; Lenalee ne savait pas grand-chose de lui, sinon que son écharpe était quand même drôlement abîmée, qu'il n'adressait jamais la parole à personne et que sa dégaine de vagabond lui évoquait les habits de bure grossière des bergers de la Nativité.

Plutôt que de changer de sujet, Kanda laissa Lenalee déraper une fois de plus et enchaîner avec la description de ces moutons qui broutaient l'herbe grasse des champs du domaine Lee, propriété vraisemblablement plantée dans le Worcestershire.

Son amie ne savait rien de plus et lui n'avait pas l'intention d'avoir l'air d'insister.

Pas devant l'autre, songea-t-il en continuant d'ignorer les yeux bleus de Cléa Hesse qui, plus perçants que jamais, tentaient de forer leur carapace blindée depuis qu'ils avaient évoqué le nom de Lavi.

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Si la cellule du Père Federico était d'une taille raisonnable, il s'en dégageait une toute autre sensation que celle qui vous assaillait lorsque vous entriez dans celles des hôtes de l'établissement ; à la douleur des patients, la sécheresse des murs et la standardisation du mobilier se substituaient ici nobles rideaux aux drapés de velours, bois richement sculpté et la pièce se situant côté cloître, vitraux aux couleurs acidulées. Parler de chaleur aurait été exagéré car même le feu qui pulsait dans la cheminée de pierre semblait lécher les bûches de flammes froides, mais les lieux n'en étaient pas moins plus attrayants que le reste de l'abbaye.

Assis dans un fauteuil au dossier moelleux, bottes de cuir et bras croisés, Cross Marian plongea les yeux dans ceux, étonnamment limpides, de Federico. Egalement assis, l'abbé portait une aube de fil qui caressait le sol et que couvrait un long gilet de laine sombre. Les doigts que laissaient voir les manches rendues bouffantes par des rubans du même violet grenat étaient enchevêtrés dans un chapelet, tenant fermement la croix du Credo. Âgé d'une trentaine d'années, le jeune homme avait été élu deux ans auparavant et servait depuis lors sa fonction avec honneur. Cross ne l'avait rencontré qu'à de rares reprises, s'étonnant chaque fois de l'apparence presque androgyne du garçon dont les cheveux blonds et longs, tressés dans son dos, étaient plus ensorcelants que les serpents de n'importe quelle Gorgone.

Le jeune homme s'exprima d'une voix claire, les doigts tricotant toujours avec le bijou, un sourire aimable collé aux lèvres, et Cross hocha calmement la tête lorsqu'il eut fini son discours avant de quitter la cellule d'un pas nonchalant.

L'abbaye devenait de plus en plus gourmande d'enfants trouvés, ces derniers temps, et l'homme songea avec un sourire amer que Cléa Hesse ne risquait pas de l'apprécier de sitôt.

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La bibliothèque de l'abbaye déployait d'immenses murs qui, comme les bras chaleureux d'une mère enlacent un bambin, embrassaient de hauts rayonnages de frêne lustré. Ceux-ci contenaient eux-mêmes missels, multiples exemplaires de la Bible, ouvrages aux pages rongées par les champignons, recueils d'enluminures rescapées du Moyen-Âge, écrits des saints et autres béatifiés passés déposer leur savoir dans les casiers de bois... Kanda n'avait pas l'habitude de fréquenter la bibliothèque, et le nombre de livres conservés l'impressionna une fois de plus. Ses pas claquaient régulièrement sur le parquet d'acajou. Il ne mit pas longtemps à trouver celui qu'il cherchait, planqué derrière un mur d'étagères qui le soustrayaient de la vue des religieuses chargées de la surveillance des lieux. L'autre leva la tête de son bouquin comme s'il avait toujours su que Kanda finirait par venir le voir. Ils restèrent de longues secondes à se dévisager sans comprendre ce qu'il se passait, disséquant silencieusement le visage de leur interlocuteur.

Il n'avait jamais eu l'intention de lui parler, l'observer silencieusement lui suffisait amplement, lui aurait suffi. Sans sourire, juste comme ça, juste parce qu'il y avait quelque chose entre eux et qu'il aurait été con de l'ignorer. Il ne savait pas pourquoi il était venu jusqu'ici, pourquoi son nom le hantait depuis qu'il en avait appris un peu plus sur lui – il n'avait même pas rêvé de lui. Surpris, planté devant les rayons de l'étagère, il fronça les sourcils lorsque Lavi prit la parole.

« Tu t'appelles Kanda. Yû Kanda. »

Si sa voix avait été une pierre, elle aurait été terriblement rocailleuse, écorchant les mains des alpinistes s'aventurant à l'escalader pour les faire chuter dans des précipices sans fond ; une roche qui avait une histoire, qui avait des cicatrices et qui ne laisserait plus jamais personne risquer de l'effriter en s'accrochant à elle.

« Un peu plus de six ans que t'es ici. Pas de mémoire. Plus de mémoire, trouvé par Froi Tiedoll dans une rue, avec ces stigmates sur les poignets. »

Lavi esquissa un vague geste de la tête vers les plaies que masquaient les lourdes manches de laine du gilet du brun.

« Je vois que tu t'es renseigné, » grinça Kanda en se demandant subitement ce qu'il était venu foutre ici et ce qui avait un jour pu l'intéresser chez ce freak.

Le rouquin lui donnait l'impression d'arracher chaque pétale de la fleur de lotus qu'il était pour en dévoiler le cœur sec, et cette nudité était particulièrement désagréable.

Un maigre sourire dans lequel ne se cachait ni joie ni provocation parcourut un instant les lèvres sèches de l'Irlandais – si ses vêtements semblaient plus frais que ceux de la veille, la vieille écharpe et la veste élimées remplacées par une chemise propre, le garçon n'en avait pas moins l'air épuisé. Il referma l'épais ouvrage qu'il consultait jusque là et Kanda remarqua qu'il ne s'était pas défaussé de ses mitaines de vieux cuir.

« Je suppose que tu as fait la même chose, Yû, lâcha-t-il simplement, et le brun détesta aussitôt entendre son prénom rouler dans sa gorge. Tu connais Lenalee Lee, elle t'a probablement parlé de moi. C'est quelqu'un de bien, cette fille, je crois.

— T'as parlé avec Lena ? »

La discussion qui s'engageait était des plus surréalistes, mais cela ne semblait pas inquiéter Lavi qui, calme et impassible, plongea sa prunelle verte dans les trous béants qu'étaient les yeux de Kanda.

« Oui, Lenalee. Deux ou trois fois, peut-être, elle ne s'en souvient pas ? Il est vraiment temps qu'elle sorte de l'abbaye, tu sais. »

La voix qui s'enroue, les yeux qui s'ouvrent grand, le front qui se plisse.

« Je te demande pardon ? »

— Tu sais très bien ce que je veux dire, affirma Lavi d'un ton tout aussi paisible que s'il lui avait demandé l'heure. Elle va mourir, Yû. Si elle reste ici, elle va mourir. Et t'as l'air de tenir à elle.

— Je suis pas son putain de frère, grinça le brun avec une intonation qui laissait peu de place pour de l'affection dans ses sentiments pour Komui.

— Je croyais que t'étais son putain d'ami, c'est tout, lâcha l'autre en faisant mine de revenir à sa lecture, glissant un doigt à l'ongle abîme entre les pages fines du bouquin. Mais si tu t'en fous, y a que toi que ça regarde. »

Le poing vola, furieux comme un météorite pressé de se fracasser sur cette planète qui, décidemment, ne méritait pas seulement d'exister – la joue du rouquin tint le rôle de la planète en question et il se retrouva à terre sans comprendre ce qu'il venait de se passer.

Il n'avait pas le droit, songea Kanda. Pas le droit de parler de Lenalee alors qu'il ne s'était jamais coltiné ses délires, ses fantasmes et ses crises. Il fut tenter de lui lâcher une saloperie de sa voix rauque, mais les doigts qui s'enroulèrent autour de sa cheville et le firent s'écraser par terre à son tour le surprirent trop pour qu'il réplique quoi que ce soit. Le gamin avait de sacrés réflexes, et Kanda douta un moment qu'il n'ait jamais été qu'archiviste. Lavi étouffa un rire qui résumait tout le respect qu'il éprouvait pour son adversaire avant d'esquiver un poing clos et lourd comme une masse d'arme, tendant brusquement un bras en avant pour tenir le Japonais à distance. Il tira violemment sur la tignasse brune qui s'avéra être une bonne prise, dévoilant le cou blanc de Kanda dont le visage, renversé en arrière, se crispait en une grimace disgracieuse. Le rouquin ne lâcha sa proie que lorsque les ongles de l'autres entamèrent la chair de sa joue, labourant sa peau de sillons brûlants. Il y eut une seconde vide, flottante, durant laquelle leurs yeux jouirent de la même rage extatique, puis le coude de Lavi vint s'enfoncer dans le torse du brun qui, le souffle court, sentit ses dents coupantes claquer sur sa langue et le sang commencer à saturer sa gorge. Son dos heurta l'étagère la plus proche, assez haute pour que du sol elle paraisse lécher le ciel, et une grêle de bouquins s'abattit sur les deux garçons.

Mais il n'y avait plus que le sang, le goût du sang, l'odeur du sang, le rouge du sang dans la tête de Kanda, puis un mal de crâne intense, un vertige fatigué, ses muscles qui le lâchaient et surtout ce sang-là même qui dégoutte de ses lèvres tandis qu'il se relève sur le trottoir tartiné de gadoue, sous les yeux inquiets d'Alma. Les murs tavelés de la bibliothèque se sont changés en murs grisâtres, il les reconnaît, ces murs sur lesquels s'écorchent les mains des putains que besognent la nuit des hommes à redingotes impeccables, des murs sur lesquels il pose lui-même ses mains d'enfant, s'efforçant de rester debout après s'être relevé. Ses côtes lui font mal, à moins que ces pics de douleurs ne viennent des organes pressés contre ses os à chaque coup de pied reçu.

Une cage thoracique, il sait ce que c'est. Il en a déjà vue une. Sur le corps d'un mec de la rue d'à côté leur havre, quoi qu'il soit peut-être prétentieux d'appeler corps le cadavre d'un type aux tripes déjà rongées par les vers. Il se rappelle les piafs becquetant la barbaque bientôt noire et une nausée lui submerge le cœur, mais il tient bon, s'agrippant de plus belle à la pierre sale du mur, les ongles griffant le bâtiment.

« Ca va, croasse-t-il à Alma qui s'empresse de l'aider à marcher, refusant son aide d'un geste dédaigneux qui aurait vexé ceux qui ne le connaissent pas. Lâche-moi, on rentre.

Mais Yû, tu...

Ca va, » répète-t-il à la trogne affolée de son ami qui s'écarte cependant pour le suivre jusqu'à leur refuge, leur nid de cochonneries près duquel s'est récemment installée une troupe de cirque ambulante venue tout droit d'Espagne.

Ils leur demanderont probablement quelque chose à grignoter, ce soir, puisque les poissons sur lesquels ils avaient portés leur dévolu sont si férocement gardés par leur marchand, un homme gras au cou flasque, à la barbe sale jaune paille, aux bras musclés bien qu'adipeux et surtout aux sabots de bois assez ferme pour tabasser un gamin de neuf ans. Leurs petits larcins ne fonctionnent pas toujours, ce serait trop facile, alors il leur arrive souvent de se coucher le ventre trop vide et la tête trop pleine.

Mais depuis que les saltimbanques ont dressé leur genre de campement dans l'angle du boulevard, un semblant d'espoir étincelle dans leurs cœurs, et le caniveau en paraît presque moins dur. Les toiles colorées, râpées et délavées qui habillent leurs tentes, les courbes sinueuses des filles et celles, moins délicates, des femmes au bout des mamelles desquelles pendent des bambins braillards sont comme un morceau de chaleur découpée directement dans le soleil. Il en est de même pour leur dialogues chaloupés, leurs exclamations grasses de a et de o dont Kanda ne saisit pas une miette mais qu'Alma avale comme du lait maternel, assoiffé des accents d'un pays qu'il n'a jamais connu mais dont les accents chantants hantaient la voix de sa mère.

Kanda le sait, qu'Alma est moins triste depuis qu'une musique gratouillée furieusement sur les cordes d'une guitare accompagne chacun de leur retour au nid.

Alors ça lui va, et même si parfois les clameurs des nomades ibériques le réveillent, il ne dit rien.

Le bout des doigts défilant toujours sur le mur, il ignore ostensiblement les petits coups d'œil timides que lui lance son ami. Il n'a pas besoin de le regarder pour le faire confiance, il sait, il sent que tant qu'Alma restera avec lui, ils s'en sortiront. Et puis son visage, la cicatrice propre qui lui barre le nez, ses cheveux noirs mal coupés, sa frange irrégulière et ses sourcils épais, il les connaît par cœur. La seconde vague de douleur arrive alors, celle qui l'assaille sans crier gare et qui le fait quasiment tomber à genoux sur le trottoir, lui coupant le souffle et rendant chaque inspiration aussi douloureuse que si l'air qu'il inspire est hérissé de lames de rasoir. La voix aigue d'Alma résonne à ses oreilles, lointaine, et il ne sent que vaguement la main maladroitement posée sur son bras, ses ongles noirs et sa peau écorchée contre sa peau à lui.

« Yû, ça va ? Yû ? »

Les yeux qui se mettent à papillonner, le sang sur le point de le noyer.

« Yû ? Réponds, ça va ? Yû ! Eh, ça va ? Il y a un problème ? »

Il rouvrit les yeux, assiégé de toutes parts par une lumière sauvage qui lui brûlait la rétine et faisait valser des tâches colorées derrière ses pupilles, et le sang qu'il restait encore dans sa bouche lui donna un haut-le-cœur qu'il réprima difficilement.

« Ca va ? »

Il essaya de répondre quelque chose, l'esprit encore embrumé par le délire qui l'avait gagné, mais ne croassa qu'un gémissement sans réelle signification. Le visage de Lavi lui apparut brièvement, l'œil droit toujours masqué et la joue tuméfiée, avant de disparaître pour échanger quelques mots qu'il ne comprit pas avec un groupe de sœurs que le boucan avait alarmées et qui venaient sans doute d'arriver. Se ramassant dos à l'étagère, Kanda cligna des yeux, les tempes martelées comme un gong détruisant un peu plus les souvenirs rescapés de son rêve à chaque coup vibrant. Le monde émietté se reconstitua comme un puzzle vivant devant lui et l'air qui remplit ses poumons reprit la légèreté qu'il se devait d'avoir, glissant dans sa trachée.

Des bras passés sous ses aisselles l'aidèrent à se remettre sur pieds puis à s'asseoir sans qu'il ne sache trop à qui ils appartenaient, mais le dossier de bois solide derrière son dos et le verre d'eau qu'on lui apporta bientôt lui firent du bien. Les sœurs piaillaient énergiquement autour de lui et la prunelle verte de Lavi le fixait étrangement, à distance, sans qu'il ne comprenne pourquoi. Il ne s'était pas senti partir, n'avait pas seulement entraperçu la porte du monde des délires s'ouvrir devant lui ; comme un oiseau qui, prenant son envol pour la première fois, s'étonne de la lourdeur de son corps et de la puissance de la gravité, il lui fallut quelques temps avant de prendre conscience de ce qu'il s'était réellement passé. Tout avait commencé par le sang, se souvint-il en essuyant d'une main tremblante, avec gaucherie, l'hémoglobine qui lui engluait le menton. Le sang l'avait entraîné dans ses souvenirs, embourbé dans ce passé dont il avait de nouveau tout oublié si ce n'était le goût de fer du liquide chaud coulant dans sa gorge et dégoulinant sur ses lèvres. Il y avait eu du sang, songea-t-il tandis que le chuintement qui sonnait à ses oreilles s'apaisait quelque peu.

Son passé avait été sang.

S'arrachant à ses pensées troubles, le front couvert d'une sueur tiède qui le glaçait à présent, il leva les yeux de ses mains marquées de tâches brunes et remarqua que les religieuses étaient parties.

« Elles sont allées chercher quelqu'un, l'informa Lavi de sa voix grave avant qu'il n'ait le temps de se poser la question. T'as perdu connaissance, continua-t-il après une brève pause durant laquelle le bout de ses bottes au cuir élimé lui parut passionnant. Tu te sens mieux ? »

Le Japonais acquiesça d'un vague hochement de tête. Si le sang ne coulait pas sur la joue du rouquin, les entailles qu'y avaient creusé ses ongles n'en semblaient pas moins profondes et douloureuses. Lavi ne paraissait pas s'en soucier, l'air aussi imperturbable et absent que la première fois que leurs regards s'étaient croisés.

« J'ai dit quelque chose ? demanda Kanda d'une voix enrouée sans évoquer l'affrontement qui avait eu lieu juste avant sa crise. Je veux dire, quand je...

— Nan, rien. T'es pas resté dans les vappes très longtemps, une dizaine de secondes maximum, » lâcha l'autre en croisant enfin son regard, et Kanda sentit que ce qu'il y avait eu d'alchimique entre eux ne s'était pas rompu car leurs yeux restèrent aimantés un moment sans qu'ils ne trouvent quoi que ce soit à se dire.

Lavi ouvrit la bouche, faillit lui dire qu'il avait cru un instant que c'était de sa faute s'il avait perdu connaissance, la referma. Cela n'avait pas d'importance. Kanda se foutrait de savoir que l'avoir vu là, affalé aux pieds des rayonnages de la bibliothèque, convulsé de frissons et les yeux vides, lui avait fait quelque chose. Oui, il avait parlé dans son inconscience, ou plutôt psalmodié ce mot que le roux avait retenu lors de son douloureux apprentissage comme il avait retenu le reste des langues européennes.

Mais tout seul, cela ne voulait rien dire, alma.

Le reste de la matinée se déroula sans encombre et Kanda fut autorisé à rejoindre ce que les sœurs appelaient ses appartements après quelques entretiens avec l'infirmière en chef de l'abbaye, le Père Federico qui hésitait à enregistrer officiellement l'évènement en tant qu'extase et les sœurs qui avaient totalement gobé le baratin de Lavi selon lequel les hématomes de Kanda n'étaient dus qu'à sa chute et sa griffure aux convulsions du Japonais.

Lenalee fit une crise le soir même, et Kanda sut que Lavi avait raison.

Si elle restait à l'abbaye, elle allait mourir.


Le paso doble est une danse espagnole furieuse, énergique et puissante, se pratiquant en couple comme lors d'une corrida imaginaire. George Sand (1804-1876) est une romancière française. Ariane est une protagoniste du mythe de Thésée et le Minotaure : fille de Minos, roi de Crète, elle offre à Thésée une bobine de fil afin qu'il ne se perde pas dans le labyrinthe. Jan van Eyck (c. 1390-1441) est un peintre hollandais à qui est attribuée l'invention de la peinture à l'huile – sur Les époux Arnolfini (1434), le chien représenté aux pieds de Giovanna Cenami est probablement un Affenpinscher. Rosso Fiorentino (1494-1540) est un peintre italien maniériste dont une particularité était de représenter le Christ roux, comme lui. Sophie de Réan et Madeleine de Fleurville sont deux personnages des Petites filles modèles, roman publié par la Comtesse de Ségur (1799-1874) en 1858. Le Worcestershire est un comté de l'ouest de l'Angleterre. Les Gorgones sont trois créatures à chevelure de serpents issues de la mythologie grecque et dont la simple vue du visage vous pétrifie.