Lentement mais sûrement pourrait être mon motto. L'histoire avance malgré tout, Dieu merci. Ce chapitre-ci se déroule un lundi soir, trois jours après la crise de Lenalee. Et Walker fait son apparition – mais j'aurais pu m'en passer, je suis tout à fait capable d'écrire une fic D. Gray-Man sans même penser à faire apparaître le héros une seule fois. Les cheveux que je lui ai choisis sont ceux de la nuit 215. Lenalee l'a effectivement déjà croisé en rêve/délire, chapitre 2, il marche derrière elle. Ce type est fait pour marcher. J'ai écouté de la musique plutôt jouasse pour boucler ce chapitre, étonnamment. Caidy, Cross et Lavi feront peut-être bientôt un dernier petit tour dans l'histoire. Merci pour tout. Merci aussi à oOOOmerlette et Ann O'Nimme, des avis constructifs sont toujours grave chouettes. Mes deux belles préférées sont prévues pour le chapitre prochain, j'espère que ça va coller. Merci pour vos superbes reviews, j'y réponds toujours avec grand plaisir – et si je vous oublie, n'hésitez pas à vous signaler.

« The way it used to be », Pet Shop Boys ; « Together », Pet Shop Boys ; « D. I. S. C. O. », The young professionals ; « Soleil 2000 », Damien Saez


Fides

V- Sisyphe s'arrête


Seul dans une pièce tristement meublée qu'il aurait pu appeler chambre si l'abbaye avait un jour eu quoi que ce soit d'hospitalier, Allen Walker leva les yeux vers la fenêtre barrée de fer forgé – figé entre ces murs froids, il était difficile de keep on walking.

Le ciel poinçonné d'étoiles ne donnait pas à voir le moindre croissant de Lune.

Le garçon songea que cela faisait un moment qu'il n'avait pas vu l'astre nocturne, comme si sa trogne encroûtée de furoncles avait disparu de sa vie ainsi que s'en effaçaient tous ceux qui croisaient son chemin : des parents amers d'avoir à élever un infirme ; le chien galeux d'une troupe de cirque itinérante, vieux clébard à la truffe humide, au poil terne et aux griffes trop longues ; Mana et les sourires vifs qui relevaient ses lèvres peintes, trop jeunes pour son visage fatigué et la tonsure qui lui dégarnissait le crâne ; était-ce à présent le tour de Cross de disparaître de la circulation, de l'abandonner à son sort comme l'avaient fait tous ses prédécesseurs ?

Le gosse passa une main maladroite sur son visage, suivant le courant de la cicatrice qui lui sciait l'œil gauche, laissant glisser son ongle dans le sillon de la blessure.

Les insomnies ne l'avaient pas épargné une seule nuit depuis qu'il avait dépassé le massif portique de l'abbaye, depuis qu'il avait piétiné son ombre écrasante du bout des pieds et qu'il avait intégré la petite chambre sombre qu'on lui avait attribuée. Dans ses pensées se succédaient le visage moqueur de Cross, la fossette qui creusait sa joue lorsqu'il se foutait de lui, la bouille du blondinet bizarre qui l'accompagnait partout, les cicatrices écloses sur son torse, le bouc lui rongeant le menton et la cascade rousse qu'il voyait lorsque enfant, il trottinait péniblement derrière lui. L'homme l'avait ramassé, soigné, éduqué, arraché à la vie d'errance à laquelle il s'était trouvé promis. Et voilà que ces temps d'instabilité, enfouis et presque oubliés menaçaient de s'exhumer... Des rumeurs louches couraient sur l'abbaye, et les derniers mots que Cross avait crachés à contrecœur n'étaient pas là pour le rassurer.

Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas retrouvé seul.

Presque seul, se reprit Allen en quittant le vitrail du regard pour agripper des yeux le crucifix où écartelé, un Christ au corps et à l'âme de bois dardait sur lui des yeux torturés sans jamais flancher, sans jamais laisser tomber sa tête raide de puissance.

Sa couronne déployait des épines qui trouaient la peau de son front, dessinant comme une auréole sanglante au dessus de son visage émacié aux pommettes tranchantes ; Allen songea un moment, repliant ses pensées dans leurs tiroirs avec une pudeur presque insensée, qu'il n'avait pas le droit de se plaindre dans la maison des martyrs. Il se leva du tapis de laine sèche qui l'isolait à peine de la froideur du pavé et s'assit sur le lit, s'enfonçant doucement dans les draps plats. Il plongea la main dans la poche de la culotte de toile brune qui couvrait ses jambes maigrichonnes. Ses doigts rencontrèrent timidement le piquant de l'aiguille qu'il gardait sur lui pour repriser sa chemise sale de temps à autre. Le morceau de métal se retrouva bientôt au creux de sa paume – la bonne, l'humaine, celle à laquelle aucun gant n'essayait de se substituer.

Il défit de l'autre main la broche d'argent qui luisait sur sa poitrine, une croix de rosaire aux branches aussi acérées que les éperons d'un cavalier féroce que lui avait donnée Cross le jour de leur rencontre. Cette croix c'était lui, c'était ses remarques tranchantes, c'était son nom, c'était sa violence mais c'était surtout la foi, et pas seulement celle qu'on ressent pour le Seigneur lorsqu'on emmêle ses doigts devant l'autel. Il défit calmement l'épingle de sûreté qui supportait le bijou, songeant aux derniers mots que Cross avait eus à son égard, à cette large main qui s'était pour la première et dernière fois égarée dans ses cheveux décolorés.

Un envers, oui, un obscur envers aux bonnes actions de l'abbaye. Il fallait faire attention. Ils ne se reverraient peut-être pas. Ils ne se reverraient probablement pas.

Ils se reverraient pas, putain.

La rage sourde qui lui mangeait la gorge fit trembler ses mains une seconde, mais ses doigts se reprirent aussitôt et grimpèrent jusqu'à son oreille gauche avec la résolution grisante d'un Icare un peu fou.

« On y va, » murmura-t-il d'une voix éteinte à laquelle ne répondit que le grincement de la chaise en bois sur laquelle trônaient son veston rayé et la lavallière rouge amarante héritée de Mana.

L'aiguille perça la chair tendre et molle de l'oreille sans rencontrer de résistance. Allen sentit d'abord la pointe de douleur trancher sa peau et le froid terrible de l'aiguille glissant à travers le lobe sous ses doigts raides, puis une goutte de sang coula de la plaie, glissant le long de son cou dans les profondeurs de sa chemise, et une terrible vague de chaleur lui submergea sens et conscience. Les lèvres pincées, les dents fermement verrouillées, il s'empressa de retirer l'épine de métal de sa chair et de la remplacer par l'épingle de la broche tant que la douleur était encore assez cuisante pour qu'il ne la sente pas. Ses doigts se crispèrent nerveusement avant d'essuyer grossièrement le sang qui continuait de ruisseler sur son maxillaire gauche.

La douleur brûlante qui lui vrillait l'oreille était sans comparaison avec celle qui lui aurait tranché veines et artères s'il avait définitivement quitté Cross, et c'est avec soulagement qu'Allen songea qu'ainsi greffé à son corps, l'homme ne l'abandonnerait jamais tout à fait.

Il baissa les yeux sur ses mains.

Le gant auquel la lumière feutrée du ciel donnait des reflets bleutés était tâché de brun – il restait toujours plus esthétique que les affreuses griffes sombres qui se cachaient dessous, émoussées et glacées comme celles d'un Spring-Heeled Jack bondissant. Allen retira doucement le gant, laissant apparaître des doigts cuirassés d'écailles noires. La croix frappée au dos de sa main comme la trombine d'un empereur sur une pièce de monnaie déployait de grosses veines brunes qui fripaient sa peau comme des nervures une feuille. Les ongles de sa bonne main coururent un instant sur le cuir de celle qui aurait dû être sa jumelle. Elle était affreuse, affreuse, affreuse et surtout responsable d'un bon nombre d'emmerdes dont Allen se serait volontiers passé... Le brusque clang d'un poing cognant contre la porte de chêne l'arracha subitement de sa contemplation dégoûtée, et il s'empressa de renfiler le gant qui masquait à demi sa monstruosité.

« Lala ? »

Sa voix claire résonna brièvement dans la pièce, mais personne ne répondit. Allen fronça des sourcils aussi clairs que les cheveux qui lui tombaient dans la nuque.

Il s'étonnait que la gamine ne soit pas déjà venue le voir après les longues discussions qu'ils avaient partagées, les échanges de souvenirs traitant tantôt de Mana tantôt de Gzor, le bonhomme malade qui s'était occupé de l'enfant jusqu'à ce qu'il ne meurt et que Cross ne ramasse la môme comme on cueille une fleur. Ils ne se connaissaient que depuis quelques jours mais l'adolescent se rappelait ses boucles blondes et voluptueuses, ses allures de poupée, sa robe de toile et ses yeux d'eau troublée comme s'il avait toujours vécu avec elle. Il se souvenait aussi de la mine boudeuse de Jean, du sourire malicieux de Léo, des yeux cernés et fatigués d'Îzu lorsqu'il les avait rencontrés pour la première fois... Si son chemin sinueux avait déjà croisé celui des gosses que Cross récoltait, ç'avait été la première fois qu'ils avaient fusionné pour ne faire qu'un. Allen n'avait pas oublié l'air foutument désolé qui avait traversé les yeux de son maître lorsqu'il lui avait dit qu'il faisait cette fois-ci partie du lot – pas avec le désespoir vain de l'homme arraché à son foyer et envoyé combattre dans la poussière birmane mais plutôt avec la douleur du Rodrigue saisi entre honneur et sentiment.

Un nouveau coup frappé à la porte ferma celle des pensées dans lesquelles s'enfonçait Allen. Il se leva du lit, ignora la crampe lancinante qui lui fourbissait la cheville, aplatit maladroitement les draps à peine dérangés et partit entrouvrir la porte.

Il n'avait jamais vu le garçon qui se trouvait derrière.

« Je trouvais qu'on avait des chambres à chier mais je vois qu'il y a pire, » grinça l'inconnu en se frayant un passage à l'intérieur de la pièce, et Allen remarqua qu'il n'était pas seul.

La jeune fille qui lui crochait le bras semblait vouloir fusionner avec son flanc, la mine timide et les yeux presque perdus. Ses cheveux bruns, coupés à hauteur d'épaules, avaient autant de lustre et de douceur que ceux d'une poupée qu'on peigne soigneusement tous les matins. Naïf, Allen espéra une seconde que les mêmes attentions étaient portées à Lala et ses compagnons – Tevak avait de beaux cheveux blonds, aussi.

« Kanda, tu crois que... murmura la fille d'une voix fragile qui semblait résumer tout le personnage, s'agrippant de plus belle au bras de l'autre dont les traits asiatiques se froncèrent.

— On va vite le savoir, gronda celui qu'elle avait appelé Kanda. C'est toi, Walker ? »

Les yeux noirs et profonds dardés sur Allen, Kanda semblait incapable de formuler la moindre politesse pour donner les raisons leur irruption au beau milieu de la nuit. Il y avait une certaine fatigue dans ses mots et s'il n'haussait pas la voix, son ton sec et acéré n'en pulvérisait pas moins la moindre once de silence.

« Allen, » acquiesça l'adolescent en reculant vers le lit sans trop s'en rendre compte.

Le brun ne lui inspirait pas confiance et ce sans qu'il ne sache dire pourquoi, sans qu'il ne puisse mettre de mots sur cette sensation étrange, sur cette impression que l'autre n'appartenait pas au même monde que lui.

« Allen Walker. Je peux vous aider ? Qu'est-ce que vous voulez ?

— Que tu bouges ton cul, Alan, on se casse d'ici et tu viens avec nous, lâcha Kanda comme si c'était la chose la plus naturelle qu'il avait jamais eue à annoncer, faisant déjà demi-tour vers le couloir qu'éclairait un chandelier greffé au mur.

— C'est Allen, et... Qu'est-ce que vous racontez, putain ? On se connaît même pas, j'ai aucune raison de...

— On aura plus que le temps de faire connaissance une fois qu'on aura dégagé d'ici, alors ramène-toi. Je suppose que t'as pas grand-chose à embarquer alors grouille-toi, je tiens pas à ce que quelqu'un nous tombe dessus.

— Woh ! On se calme, okay ? J'ai aucune raison de vous suivre, j'ai dit, d'ailleurs vous voyez, je vais refermer la porte et vous allez...

— C'est important ! »

Allen s'interrompit dans son mouvement, les mains agrippées au battant de la porte, cinq doigts fins enroulés autour du poignet.

C'était la fille qui avait parlé, qui avait poignardé la discussion stérile engagée avec le Japonais et planté quelques graines prometteuses dans la brèche ainsi fendue. Sa voix fluette avait pris un ton grave qui ne correspondait pas avec l'image qu'Allen commençait à se faire d'elle. L'adolescent remarqua que Kanda s'était lui aussi immobilisé, fixant distraitement la jeune fille comme on se regarde dans un miroir.

« Il faut qu'on s'en aille avec toi, Allen, ajouta-t-elle en lui lançant un regard assez profond pour lui secouer le cœur de pulsations vibrantes. On a promis, il faut qu'on s'en aille avec toi. C'est important, les promesses.

— Qui est-ce qui vous envoie ? A qui est-ce que vous avez promis ? » demanda Allen en fronçant les sourcils, songeant un instant à la prudence que lui avait recommandée son maître.

Les yeux de Kanda se posèrent sur son visage, troublants d'honnêteté.

« Pas besoin de te dire qui est Cross Marian, je crois » fit-il d'une voix qui claqua dans l'air.

x

Le lourd pendule de métal entama un balancement parfait et l'horloge comtoise ramenée de France lors d'un voyage rugit onze dong retentissants.

Komui leva ses yeux cernés par les trop nombreuses nuits blanches accumulées ces derniers temps, s'arrachant un instant à la liasse de contrats qu'il lui fallait éplucher avant le lendemain. A sa droite, Reever semblait absorbé par les documents qu'il étudiait, annotait, triait entre deux coups de téléphone. Du haut de ses talons vertigineux, un dossier ou deux entre les bras, Brigitte faisait des allers-retours entre la cafetière à dépression, les deux bureaux de frêne sur lesquels elle plantait les tasses de porcelaine fraîchement remplies et l'escabeau qui lui permettait d'atteindre les dossiers perchés en haut des étagères qui tapissaient le mur du fond.

Cela faisait deux heures qu'ils étaient enfermés dans la pièce, deux heures qu'ils planchaient sur l'acquisition d'une nouvelle maison close de Little Venice, et aucune discussion n'était venue alléger l'ambiance lourde d'humeur, de fumée de cigarette et de café amer. Il y avait eu des échanges, des oui oui, c'est les bons chiffres et autres le dossier bleu ? Towers Hamlet, je crois, mais rien qui ne s'échappe de la sphère du travail.

Et cela convenait tout à fait à Komui.

Il aurait peut-être préféré bosser sans la compagnie de ses deux employés, du moins sans la présence de Brigitte, mais la harpie avait insisté pour leur donner un coup de main et vérifier que ce qui devait être fait soit fait, et Komui n'avait rien trouvé à redire. Si Reever avait pris sa défense lors de la réception des Kamelot, ses relations avec la rouquine ne semblaient pas si chaleureuses que cela, et Komui n'aurait su dire si cela l'amusait, le rassurait ou l'attristait simplement. L'Australien avait l'air complètement claqué, Brigitte suffisamment sur les nerfs pour qu'on en vienne à se demander si cela ne tenait qu'à son caractère de furie et lui-même ne s'était pas totalement remis de sa dernière visite à l'abbaye l'avant-veille.

Il avait à peine entendu l'habituel « Ca va ? » de Reever lorsqu'il était revenu vers la Benz, s'était assis sur le siège de cuir sans rien dire, avait sentit une boule d'air rauque lui remonter subitement la gorge pour s'extirper d'entre ses lèvres avant de fondre en sanglots brûlants, une main sur la poitrine, le souffle court. Putain non, non, ça n'allait pas. Et ça n'irait pas. Pas tant que Lenalee continuerait de s'égarer ainsi, pas tant que lui-même essaierait d'attraper sa main d'enfant quitte à lâcher celle de Reever. La crise de Lena, la veille de sa visite, il l'avait sue, il l'avait sentie. Il savait qu'il retrouverait sa sœur épuisée, les avant-bras ensanglantés, les pensées plus confuses que jamais. Tristement assise dans son lit, reconnaissant à peine les traits de son frère se précipitant à son chevet, presque étonnée de le voir si inquiet.

Et puis le ah, oui, tu viens me chercher pour qu'on rentre, c'est ça ? si innocent et délicat qu'il lui avait vrillé, foré, pillé le cœur.

Les larmes depuis longtemps oubliées avaient sillonné ses joues, acides, tandis que bourdonnait dans ses oreilles la rumeur du centre-ville, lointain, et tout aussi lointains les mots de Reever qu'il n'avait même pas entendus, même pas écoutés.

Il ne savait pas quelle avait été la réaction de l'Australien, n'avait pas eu seulement la force de croiser son regard ni de répondre à ses questions pressées et l'avait simplement laissé saisir le volant horizontal pour le raccompagner à l'appartement qu'il occupait sur Aldersgate. Il avait l'avait salué dans un murmure, sans un coup d'œil, avant de pénétrer dans le bâtiment et de grimper les dizaines de marches qui menaient à ses quartiers, au deuxième étage. S'était affalé dans un fauteuil de cuir bistre, avait saisi d'une main tremblante la bouteille carrée de Walker's Old Highland, gobé un verre du précieux whisky sans prendre le temps d'admirer ses reflets d'ambre, d'en révéler ses arômes ni d'apprécier sa longueur comme il aimait le faire.

Reever l'avait appelé un peu plus tard ; Komui avait décroché le combiné après avoir hésité de longues secondes, ne répondant que pour ne pas répondre.

x

Lenalee aimait bien Allen Walker. Elle ne le connaissait que depuis quelques minutes mais déjà, sa bouille d'enfant cousue sur son corps d'homme et sa drôle de tignasse lui avaient tapé dans l'œil. Les manières d'un gentleman, l'expression d'un adolescent, la prudence d'un membre des services secrets britanniques... Le garçon était un véritable patchwork de caractères et cette diversité dégageait tellement d'humanité que Lenalee peinait à trouver un surnom pertinent pour définir le personnage, craignant de le réduire à quelque chose qu'il n'était pas.

Ses cheveux rebiquaient gracieusement sur ses épaules, cerclant son cou d'un col de mèches épaisses et blanches comme l'hermine qui tenait au chaud les mentons adipeux des souverains légendaires illustrant les beaux livres offerts par Komui. Personne n'avait fait de commentaire sur le trait de sang séché qui lui collait la peau jusque dans la chemise, glissant du lobe de son oreille auquel pendant une croix massive. Cette croix, Lenalee l'aimait bien aussi.

Il croyait, faisait confiance, et ça, c'était important. Parce qu'elle aussi avait envie de lui faire confiance.

Lorsqu'elle regardait son visage, sa silhouette, elle avait l'impression de l'avoir déjà vu, déjà croisé auparavant. Un jour, peut-être plutôt une nuit. Mais lorsqu'elle plongeait dans son regard, ce sentiment s'effaçait tout à fait pour se muer en une profonde compassion, car il transpirait de tristesse. Ses yeux étaient gris, et du même gris poussière était son humeur. Il n'avait pas décroché un mot depuis un moment, les escortant d'un pas pressé vers le grand hall du monastère, ses tapisseries soyeuses et son dallage marbré de rose et d'or. Lenalee avait songé qu'il était peut-être timide, tenté quelques discussions qui avaient avorté en mots maladroits et décidé qu'il s'agissait simplement d'un garçon très triste.

La tristesse, elle la connaissait. Enfin, elle pensait ; c'était comme ça qu'elle avait appelé ce qui la poignardait à chaque crise. Elle n'avait pas trouvé d'autre mot. Passion ne lui appartenait pas, seul le Seigneur le possédait ; douleur était aux martyrs, à leurs fins délirantes ; tristesse était bien, tristesse était pour elle. Et pour ce garçon, elle voulait bien partager. Elle leva le nez sur la mine renfrognée de Kanda, saisissant ses yeux malgré le long balancement de ses cheveux. Lui n'avait pas la tristesse. Lenalee se demandait souvent ce qu'il avait à la place.

Elle serra sa main dans la sienne.

Les couloirs qu'ils remontaient lui paraissaient interminables. A gauche défilaient chandeliers et sombres vitraux, à droite portes solidement verrouillées. Le bâtiment était entièrement silencieux, mort, et Kanda leur avait demandé de se presser afin d'être certains de pouvoir sortir avant que les sœurs ne commencent à veiller dans les boyaux de l'abbaye, flambeau au poing. Allen s'était exécuté sans poser de question, soucieux. Lenalee avait d'abord cru qu'il ne viendrait pas, mais le nom de Cross avait été la clé qui avait décidé le garçon à partir avec eux. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais Kanda avait dit que c'était important qu'il vienne avec eux, qu'il l'avait promis à Cross – Tu sais, le grand mec roux qui traîne parfois dans le coin. Qui ? Celui avec le gosse. Le garçon aux cheveux blonds ? Ouaip. – et les promesses, ça aussi, c'était important.

Elle n'en savait pas vraiment plus, se contentait de cela.

La main enroulée dans celle de Kanda, l'épaisse écharpe de laine blanche qu'il lui avait confiée autour du cou, elle espéra sincèrement qu'ils seraient rentrés avant la fin de la semaine.

Car Komui avait promis de venir la chercher et que Komui, elle ne voulait pas le décevoir, Komui, elle l'aimait.

x

Le ciel s'étendait au-dessus d'eux comme une couverture trouée d'étoiles, vaste, infini, puissant. Derrière se dressait la silhouette de l'abbaye, noire découpée dans le bleu, toute hérissée de clochers et bosselée de dômes.

Kanda ne s'arrêta pas de marcher pour autant, pressant Lenalee et vérifiant la présence du gamin qu'ils étaient allés chercher une demi-heure auparavant. Si quelqu'un s'apercevait de leur absence, l'information ne tarderait pas à remonter jusqu'au Père Federico, et celui-ci n'hésiterait pas à larguer une bonne vingtaine de personnes à leurs trousses pour les retrouver – leur statut de mystiques les rendait trop précieux aux yeux de l'Eglise et pesait trop lourd dans les dons que faisaient les fidèles à l'établissement pour qu'il ne puisse se permettre de les perdre. Les avertissements de Cross étaient également là pour le convaincre de ne pas stationner trop longtemps sur la place qui bordait l'entrée majestueuse du bâtiment : les badauds qui traînaient dans le quartier en pleine nuit n'étaient ni des enfants de chœur ni des abrutis complets et ne tarderaient pas à avoir l'idée de les ramener à leurs propriétaires en échange de quelques pièces ou pire, de les vendre à on ne savait quel trafiquant de gosses.

Ces réseaux, Cross les connaissait, les court-circuitait parfois avec son propre job.

Il n'avait jamais été quelqu'un de naïf, n'avait jamais sérieusement cru que les hautes sphères de l'abbaye récupéraient tous ces orphelins qu'il leur ramenait dans le simple but de les répartir dans des familles en manque de successeur. On ne faisait pas un héritier d'un gamin des rues, quels que soient les préceptes défendus par leur religion.

Il avait d'abord cru que l'abbaye elle-même participait au trafic, chassant le fric pour restaurer la statue de telle ou telle idole, refaire la toiture de l'aile droite, confiner les plus hauts placés dans un confort tout à fait différent de celui auquel ils s'étaient promis en épousant la voie de la Foi... Mais il se tramait quelque chose d'autrement sinistre dans les petites chambres sombres qu'on attribuait aux enfants. Certains parlaient d'expériences ordonnées par le Vatican, de la fabrication de mystiques artificiels censés accréditer le culte religieux au siècle des discours anticléricaux et des Esméralda suppliciées. Les plus superstitieux parlaient d'obscurs rituels ésotériques, de sorcellerie et d'invocations démoniaques. Le seul point sur lequel tous se rejoignaient était la disparition des gosses, mais les rares qui avaient jamais soupçonné les obscures occupations du monastères s'étaient rapidement trouvés face aux tribunaux de l'Eglise, chargés d'accusations plus qu'illégitimes.

Et ça, Cross devait l'avoir senti.

Kanda ne connaissait pas bien le rouquin. Surtout, il ne lui faisait pas confiance.

Il le croisait dans les couloirs depuis des années, ignorant ses commentaires cyniques et pressant Lena de ne pas l'écouter : l'homme était versatile, égoïste et un peu fou, et rien de ce qu'il racontait sur les liens qui l'unissaient à la famille Lee n'avait jamais rassuré le Japonais. Il n'en avait rien à foutre, qu'il connaisse Komui, rien à foutre non plus qu'il plaigne Lenalee. Ce n'était pas de plaintes, dont il avait besoin, c'était d'une clé de sortie. Il n'aurait jamais cru le gaillard capable de lui rendre service un jour. Il lui était tombé dessus totalement par hasard, au moment de quitter le chevet de la Chinoise, de toutes façons trop épuisée par sa crise pour formuler quoi que ce soit de cohérent. Le rouquin l'avait regardé un instant sans rien dire avant de tourner le dos, visiblement pas d'humeur railleuse. Kanda l'avait rattrapé au tournant du couloir sans trop se rendre compte de ce qu'il était sur le point de faire. Cross était l'une de ses rares connaissances à faire des allers-retours entre l'intérieur et l'extérieur – Komui écarté, mais Komui ne comptait pas, n'avait jamais compté pour lui.

Le brun avait eu l'audace de lui demander s'il connaissait un moyen de se barrer, avec cette même hésitation que le soldat ne sachant pas de quel camp vient l'homme qui lui fait face.

Cross avait paru surpris. Puis avait esquissé le sourire d'un allié, presque d'un ami.

Il pouvait se démerder pour que la porte reste ouverte un soir, juste un soir, prétextant un gosse oublié à aller chercher ou quelque chose du genre. Il pouvait malencontreusement oublier de fermer les lourds battants du portail de fer forgé qui fermait le parc. Il pouvait certifier les avoir vus dans la bibliothèque ou dans quelque autre recoin du bâtiment si leur absence était remarquée, retardant les recherches et leur garantissant une petite heure de cavale supplémentaire. Mais s'il ouvrait la cage dorée, alors eux devraient prendre un gosse avec eux. D'une certaine manière son gosse.

Cheveux blancs, cicatrice, gueule de chieur, Allen Walker. Allen, pas Alan. Oui, juste lui. Allen Walker. Simplement le faire sortir. Pas tes oignons. Ouais. Une fois dehors ? Gardez-le avec vous assez longtemps pour qu'il soit en sécurité. A toi de voir. Pas trop difficile pour toi, boy ?Alors les portes seront ouvertes. Mais si tu respectes pas ta part du contrat, compte pas sur moi. C'est ça. Allez dégage, va te coucher. P'tit con.

A lundi, ouais. A lundi.


Sisyphe, personnage de la mythologie grecque, est condamné par les dieux à rouler un énorme rocher jusqu'en haut d'une colline qu'il dévalera, pour recommencer sans cesse. Icare est un personnage de la mythologie grecque célèbre pour s'être enfui de Crète à l'aide d'ailes artificielles et, grisé par le vol, s'être noyé dans la mer pour avoir volé trop près du soleil. Spring-Heeled Jack (Jack Talons-à-Ressorts en français) appartient au folklore anglais : il apparaît pendant l'époque victorienne et serait un homme diabolique munis de griffes et capable de bondir à des hauteurs inhumaines. Don Rodrigue est un personnage du Cid, tragi-comédie de Pierre Corneille (1606-1684) représentée pour la première fois sur scène en 1637 – il doit tuer le père de Chimène (dont il est amoureux) pour une question d'honneur et se retrouve tiraillé entre devoir et amour. Little Venice est un quartier de Londres appartenant au district de la Cité de Westminster. Aldersgate est un quartier de la City, toujours à Londres. Le Walker's Old Highland est un blended whisky développé par la marque Johnnie Walker dès 1865. Esméralda est un personnage de Notre-Dame de Paris, roman de Victor Hugo (1802-1885) paru en 1831. Elle meurt assassinée, accusée à tort de meurtre et de sorcellerie.