JUNKIE
Rating : T pour drogues et violence.
Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.
Sherlock étant dans la série un ex-junkie, j'avais envie d'imaginer sa vie à cette époque, et comment une rencontre avec John aurait pu être possible. Ayant déjà écrit sur le sujet de la drogue, j'ai fini par le faire.
Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.
Je ne pensais franchement pas recevoir autant de reviews pour un premier chapitre et j'en suis agréablement surprise. Encore merci à tous.
Butterflyellow, puisque tu as désactivé tes pm, sache que ta review est de loin la plus originale que j'ai reçue. Vraiment, merci, je suis flattée.
Chapitre 2
John préférait travailler de nuit, malgré la fatigue et le décalage provoqué. Il était toujours plus utile tard le soir, quand la pénombre poussait les adolescents fugueurs à rejoindre un abri, aux heures froides du matin, où les clochards venaient chercher une autre chaleur que celle de l'alcool, et à ces instants surnaturels où les junkies quittaient les squats pour prendre l'air et partir en quête de leurs doses.
Toutes les nuits étaient à la fois semblables et uniques. C'était la même odeur de pisse, les mêmes seringues usagées, les mêmes regards vides des camés, la même crasse et le même désespoir palpable. C'était toujours de nouvelles créatures, de nouvelles raisons, de nouvelles larmes – mille promesses qui ne seront jamais tenues et autant de tentatives d'échapper à cet univers creux.
Et comme toutes les nuits, l'équipe du centre s'organisait.
-Je m'occupe de l'infirmerie, lança un médecin.
-Je vais faire le tour pour voir si des gamins n'auraient pas besoin de nous, enchaîna la psy. Tu peux t'occuper de l'accueil, Christie ?
L'assistante sociale eut un hochement de tête.
-Tant que les gars gardent un œil sur les éléments perturbateurs.
-Je prends le dortoir, je serais juste en haut, répondit John. S'il y a un problème, appelle-moi.
-Merci.
Le médecin sourit faiblement.
-C'est normal de se soutenir entre collègues.
Christie, l'assistance sociale, avait été agressée le mois dernier par un mac dont la pute enceinte était logée au centre depuis plusieurs jours. Elle avait eu le bras cassé et trois points de suture à la tempe. C'était Sarah qui lui avait administré les premiers soins, et elle avait raconté plus tard à John que Christie n'avait pas pleuré, pas crié, rien. Elle demandait juste si elle pouvait continuer à travailler malgré ses blessures.
Le dortoir avait été aménagé sur tout le premier étage de l'immeuble. Il comptait une quarantaine de lits de camp, quelques matelas jetés à même le sol et des casiers de rangement le long des murs. Il était à peine dix heures quand John en fit le tour, et l'endroit était presque vide. Une femme brune dormait dans un coin, son sac à dos à ses pieds. John lui jeta un bref coup d'œil, incapable de la reconnaître. Elle avait les bras dénudés et ne portait pas de marques de piqûre, et elle semblait en bonne santé.
C'était toujours la même question : comment ces gens ordinaires avaient-ils pu finir dans des conditions pareilles ?
John ramena la couverture sur les épaules frêles de la femme et avisa un junkie près du mur, assis sur un lit de camp.
-Henry ? appela-t-il doucement en s'approchant de lui.
Le jeune homme leva ses yeux vitreux vers le médecin. Il avait encore perdu du poids depuis la dernière fois qu'il l'avait vu, portait néanmoins les mêmes vêtements sales et usés et il sembla au médecin que son état avait encore empiré.
-Docteur, baragouina-t-il très vite. Je suis désolé, je suis tellement désolé.
John reprit son air rassurant, posant prudemment une main sur son épaule.
-Comment vas-tu, Henry ?
-Je suis désolé, répéta-t-il.
-Je sais. Tu es là depuis longtemps ?
Henry parut faire un effort considérable pour répondre, cette fois.
-Pas trop, non. Je ne sais pas.
-Tu as faim ?
Le junkie hocha vivement la tête.
-D'accord. Tu veux te reposer un peu ?
-Pas fatigué.
John l'observa un instant, songeant qu'il n'avait pas eu de nouvelles de sa psychologue depuis longtemps. Henry devait se rendre à une consultation au moins une fois toutes les deux semaines, dans un centre médico-social où le centre avait des contacts. Le jeune homme souffrait de stress post-traumatique suite à la mort violente de son père, mais John s'en savait pas plus. Il allait lui demander s'il voyait toujours le docteur Mortimer quand il remarqua l'objet qu'Henry tenait dans sa main tremblante.
Ce ne fut pas l'objet en lui-même qui surprit John, mais il avait toujours pensé que le junkie était inoffensif malgré son instabilité psychologique.
-Henry ? Où as-tu trouvé ça ?
Il baissa les yeux sur le Beretta neuf millimètres, comme s'il l'avait oublié. John sentit l'inquiétude l'envahir, suivie d'une bouffée d'adrénaline.
-Pourquoi es-tu désolé, Henry ?
Bon sang, est-ce qu'il était capable de tuer quelqu'un ?
-Je suis désolé, répéta-t-il, atone.
John acquiesça.
-Oui, je sais. Pourquoi ? Qu'as-tu fait ?
Le médecin approcha discrètement sa main de celle d'Henry, gardant ses yeux rivés sur les siens.
-Le docteur Mortimer voulait… le docteur voulait que je me souvienne, articula-t-il lentement, mais sa voix se brisa. Je ne veux pas, moi !
Le cri résonna dans le dortoir. John ne lâcha pas Henry du regard, espérant que la femme à côté ne se réveillerait pas. Il tenta de ne pas imaginer quelle panique ce serait si elle voyait l'arme.
-Je ne veux pas, je ne veux pas, non ! C'est trop dur, ça fait trop mal !
Henry leva brutalement le bras mais John fut plus rapide. Il lui arracha le Beretta des mains sans retenir sa force et recula d'une dizaine de pas en renversant un lit de camp.
-Rends-le moi ! hurla-t-il aussitôt.
-Non, cingla froidement John. Tu restes assis et tu ne bouges pas.
Il n'aimait pas user ainsi de son autorité, mais il sentait qu'il n'avait pas le choix. Henry parut se calmer un peu et lui obéit docilement. Il était à nouveau parti loin, très loin.
John nota mentalement de remercier Darren pour lui avoir appris à manier un pistolet, retira le chargeur et glissa l'arme à sa ceinture. Gardant un œil sur Henry, il secoua sans ménagement la femme brune qui dormait encore. Elle se réveilla rapidement, marmonnant pour elle-même, mais quelque chose dans l'expression du médecin l'alerta.
-Navré de vous avoir réveillée. Descendez en bas et demandez à Christie d'appeler le docteur Mortimer du centre médico-social. S'il vous plait.
La femme eut un vague hochement de tête et s'exécuta sans un mot. John respira lentement, attentif au moindre mouvement d'Henry, se demandant s'il devait appeler les flics. Si le docteur Mortimer était blessée – oh, seigneur, faîtes qu'elle soit vivante – il y avait des chances qu'Henry finisse en prison ou en hôpital psychiatrique. Le jeune homme souffrait déjà suffisamment.
John n'était pas certain de la réaction de l'inspecteur Lestrade. Greg l'avait déjà couvert, mais jamais en cas de blessé ou de mort. Il avait promis de le prévenir dès qu'un des habitués du centre finissait en cellule, et jusque là il n'avait jamais trahi le médecin. Il prenait assez de risques comme ça.
-John !
Le médecin reconnut la voix de Christie. Il approcha le plus possible des escaliers.
-Alors ? cria-t-il.
-Elle va bien, elle n'est pas blessée !
John lâcha un soupir soulagé.
-Un de ses patients a-
-Je sais, Henry est en haut avec moi.
Christie ne répondit pas aussitôt, et John traduisit son silence par de la peur.
-Qu'est-ce qu'on fait ? s'enquit-elle avec une note de panique dans la voix.
-Je descends avec lui, garde les patients loin de l'accueil.
John n'eut aucune difficulté à rejoindre le rez-de-chaussée avec Henry. Le junkie était dans le cirage complet, regardant à peine où il mettait les pieds, et le médecin dut le tenir par le bras pour éviter qu'il ne tombe dans les escaliers. La femme brune remonta du dortoir, indifférente. Christie gardait son calme tant bien que mal, mais quand elle vit le Beretta, John crut qu'elle allait s'évanouir.
-C'est bon, je l'ai déchargé. Xander est toujours à l'infirmerie ?
-Oui. J'appelle la police ?
-Je m'en occupe.
-Le docteur Mortimer veut vous parler, ajouta-t-elle en lui tendait le téléphone.
John prit le combiné avec sa main libre, refusant de lâcher le bras d'Henry.
-Docteur ? Tout va bien ?
Un soupir lui répondit.
-On peut dire ça comme ça. Henry est avec vous ?
-Oui. Il est sous le choc, enfin je crois.
-Je suis navrée, j'aurais dû vous appeler mais je ne savais pas quoi faire.
-Vous n'êtes pas blessée, c'est le plus important, répliqua-t-il. Que s'est-il passé ?
-J'ai trop insisté avec Henry, je ne pensais pas qu'il réagirait aussi violemment, et encore moins qu'il avait une arme. Il a commencé à se souvenir de quelque chose et je l'ai poussé. Il s'est énervée et a tiré, dans le miroir Dieu merci.
-J'espère que ça ne vous portera pas malheur.
Elle eut un rire sans joie.
-Au point où j'en suis. Henry va devoir être interné, maintenant, c'est la seule chose à faire, ajouta-t-elle après un court silence.
-Vous comptez porter plainte ? s'enquit-il.
-Non. Je ne sais pas. Je vais y réfléchir. Avec tout le respect que j'ai pour vous et le centre, docteur Watson, Henry est trop instable pour que vous puissiez vous en occuper correctement.
Elle promit de le rappeler plus tard et il lui d'appeler la police. John laissa Henry à l'infirmerie avec son collègue, qui lui administra un calmant et le coucha sur le lit. John garda l'arme avec lui et laissa le chargeur à Xander. Il s'y reprit à deux fois pour composer le numéro de Lestrade, et se souvint qu'il ne travaillait pas de nuit quand Anderson décrocha.
-Alors, doc, encore un problème avec vos junkies ?
John serra les dents pour ne pas lâcher un putain de bordel de merde. Anderson était opposé à l'existence même du centre et ne se gênait pas pour le montrer.
-Greg est chez lui, j'imagine.
-Ouais. Dommage, hein ? Qu'est-ce que vous voulez, doc ?
-J'ai… un patient qui s'en est pris à sa psychologue.
John lui expliqua brièvement la situation, ignorant le reniflement méprisant d'Anderson.
-On vient le chercher.
-Merci, lâcha froidement John en raccrochant.
Le centre était en contact avec de nombreuses institutions, avantage qui lui permettait de suivre la piste de ses habitués et de tous ceux qui étaient un jour venus chercher de l'aide. Chaque patient – le terme de patient avait été adopté par tous les professionnels malgré le caractère particulier de certaines prestations – était fiché de manière officielle ou non, avec son nom, son âge, son passé, son état psychologique et physique, et son éventuelle addiction à la drogue ou à l'alcool.
Ces fiches circulaient un peu partout, comme base de travail pour les professionnels. À part le centre de Londres, il y avait un hôpital psychiatrique, un centre de désintoxication, une association qui fournissait les denrées alimentaires de première nécessité, une maison de repos, une clinique privée et une trentaine de professionnels : médecins, assistants sociaux, éducateurs, psychologues, psychiatres, et nombre de bénévoles expérimentés.
Quand Henry Knight – dont la fiche disait trouble de stress post-traumatique, paranoïa, tendances suicidaires, cocaïne – fut mis en garde à vue à Scotland Yard, un expert psychiatre et le directeur d'une maison de repos étaient déjà au courant de l'affaire et prêts à prendre en charge le jeune homme. John les remercia une centaine de fois au téléphone, le regard soulagé de Christie posé sur lui.
Il était minuit passé quand le médecin put reprendre son souffle.
-Est-ce que ça va ?
John leva les yeux vers Darren, debout dans l'ouverture de la porte du bureau – celui qu'il partageait avec Sarah quand ils avaient les mêmes horaires.
-Oui.
-Vous avez l'air épuisé, doc.
L'adrénaline commençait à retomber et John ne put qu'admettre qu'il avait raison.
-Certaines nuits sont plus agitées que d'autres, c'est tout.
-Vous pouvez reprendre votre place au dortoir ? Parce que j'ai une livraison de médocs qui m'attend.
-Merci de m'avoir remplacé, Darren, dit-il en se levant.
Le chauffeur haussa les épaules.
-Y'a pas de quoi. Vous allez faire quoi du flingue ?
John effleura la crosse du Beretta qu'il avait posé sur le bureau.
-Pourquoi vous l'avez pas donné aux flics ?
-C'était Anderson.
-Oh, casse-couilles numéro un était de nuit ?
John esquissa un sourire amusé.
-Ouais. Qui est le numéro deux, déjà ?
-Donovan, la pouffiasse en talons aiguilles.
-Vas-y doucement, quand même. Ils pourraient te coffrer pour insulte à agents.
Darren se contenta de hausser à nouveau les épaules.
-Alors, ce flingue ?
-Je le passerais à Greg d'ici demain.
-Ce cher inspecteur va être ravi de se retrouver avec une affaire pareille sur les bras, remarqua-t-il en le suivant dans les escaliers qui menaient au dortoir.
-Je vais l'inviter à déjeuner pour me faire pardonner.
Ce qu'il fit en rentrant chez lui, aux heures matinales et encore pleines de brume. Mais avant John retrouva l'enfer familier du dortoir, la moiteur de l'air et les gémissements des junkies en manque. Il en piqua deux lui-même, tant leurs mains tremblaient. Ce n'était pas la première fois qu'il le faisait. C'était une méthode courante au centre, aussi illégale que culpabilisante, mais elle avait le mérite d'être efficace. Prestations particulières, disait-on.
Les camés qui refusaient d'arrêter et acceptaient de se droguer avec l'aide du médecin finissaient par avoir honte, et alors il ressortait son baratin habituel et parvenait à envoyer la plupart au centre de désintoxication. Et si le centre était débordé, ce qui arrivait parfois, John s'occupait lui-même du sevrage.
Note :
Sherlock reviendra bien vite, pas d'inquiétudes à avoir là-dessus.
