JUNKIE
Rating : T pour drogues et violence.
Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil. Sherlock étant dans la série un ex-junkie, j'avais envie d'imaginer sa vie à cette époque, et comment une rencontre avec John aurait pu être possible. Ayant déjà écrit sur le sujet de la drogue, j'ai fini par le faire.
Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.
Un immense merci à Chou et Yumi-chan pour leurs reviews.
Chapitre écrit en écoutant principalement Rock'n'roll suicide de David Bowie. Définition utile : un stéricup est un petit récipient stérile à usage unique ressemblant à un cul de bouteille en plastique – gardez l'image en tête.
Chapitre 5
Sherlock retourna au dortoir avec John. L'envie de dormir avait totalement disparu, tout son être maintenant envahi par le manque. Il bougea doucement son poignet foulé en s'asseyant sur le lit de camp, évaluant l'intensité de la douleur. Le médecin soupira et se pencha vers lui pour tenter de lui remettre son attelle. Le junkie le repoussa violemment, plus brusquement qu'il ne l'aurait voulu. Il ne le regretta pas, considérant avec une pointe de satisfaction l'air agacé du médecin.
-Bien, comme tu voudras.
Sherlock ne daigna pas lui répondre, réprimant un sourire cruel. La patience de John commençait enfin à s'user. Il posa le sac en plastique que le médecin lui avait donné pour stocker ses quelques affaires – un paquet entamé de Dunhill, des seringues, des stéricups, un Zippo, un tube en plastique vide et un peu d'argent.
-Ton manteau sera sec d'ici demain matin, reprit-il. Tu pourras descendre manger dans une heure ou deux, le réfectoire est la première pièce à gauche. Si tu as besoin de quoique ce soit, il y a toujours du monde en bas.
-Je n'ai besoin de rien.
-Essaie de ne pas forcer sur ton poignet.
John lui lança un regard appuyé.
-Je vais faire de mon mieux, mentit-il.
-Ouais. Je serais de retour en fin de soirée, si tu as envie de… parler, ajouta-t-il, incertain.
Sherlock hocha vaguement la tête.
-Dors, ça te fera du bien.
John lui adressa un demi-sourire avant de quitter le dortoir, et le junkie attendit que le bruit de ses pas dans les escaliers ne s'éloigne pour s'allonger sur le lit de camp. Il soupira, remonta les manches de son pull noir jusqu'aux coudes, observant avec indifférence les marques de piqûres sur son avant-bras. Les vêtements que lui avait donné le médecin étaient trop grands pour lui, et s'il sentait un peu mal à l'aise, mais ils étaient en bon état et sentaient la lessive.
Sherlock leva les yeux au plafond. Il n'avait pas sommeil, il voulait sa dose, rien de plus. Juste sa dose, sa putain de dose. Il se demanda si le manque pouvait le rendre fou, s'il allait mourir jeune. Il se dit que tout avait une fin, que tout était destinée à périr – bouffé par les asticots, dans un trou de terre froid et humide, yeux grands ouverts. Et que merde, le monde était si injuste, si moche, si dur avec lui. Il n'y avait que l'héroïne qui le faisait se sentir bien. Sa dose, il lui fallait sa dose. Sa putain de dose.
John rentra directement chez lui après avoir quitté le centre. La lumière rougeâtre de la fin d'après-midi baignait son appartement, et il passa un moment près de la fenêtre à simplement observer la vie en bas. Il devait retourner travailler dans la soirée, et les quelques heures libres qu'il avait, il ne savait pas quoi en faire. Il alluma le poste de télévision, trouva un feuilleton suffisamment intéressant et se cala dans son canapé.
John n'avait pas eu d'histoire d'amour sérieuse depuis longtemps. Il sortait avec une fille pendant un mois ou deux maximum, qui finissait par se lasser de l'intérêt qu'il portait au centre et à ses junkies adorés, comme disait Harry, puis le quittait, et il en trouvait une autre rapidement, et tout recommençait. John était habitué à vivre seul. Mais là, dans la lumière mourante du coucher du soleil, le poids de la solitude l'écrasait.
Il passa vivement une main dans ses cheveux blonds, soupira et éteignit la télévision d'un geste rageur.
Le médecin évitait en général de s'arrêter et de regarder en arrière pour voir ce qu'il avait construit. C'était mauvais, c'était stupide, puis ça ne le menait à rien. Il avait trente-cinq ans, maintenant. Il n'était pas marié, n'avait pas d'enfants, et sa mère aimait lui rappeler par téléphone une fois par mois, mais merde, il était heureux comme ça. Enfin, il s'en contentait très bien. Cette notion de bonheur lui échappait depuis qu'il avait commencé à travailler au centre.
John avait été envoyé seul dans un quartier pauvre de Londres, ses collègues tous occupés ailleurs, avec sa sacoche de médecin et les dernières bribes d'un idéalisme risible. Il avait passé la nuit dans un squat qui puait la pisse et la sueur, assis sur le bord d'un matelas dont les ressorts trouaient le tissu. Un clochard y était couché. Il avait deux balles dans le torse, deux balles dont John ne sut jamais comment elles étaient arrivées là. Le type ne voulait pas aller à l'hôpital et le médecin ne voulait pas le laisser mourir.
John avait retiré les balles avec une patience infinie, dans des conditions d'hygiène douteuses, éclairé par la lumière faiblarde d'une lampe de poche tenue par la femme du clochard. Il resta là pendant des heures, désinfectant les plaies, recousant soigneusement, et priant intérieurement pour qu'il vive. Ce ne fut pas le cas. Il commença à avoir de la fièvre et John ne put que diagnostiquer une infection, et il n'avait pas de traitement adéquat dans sa sacoche, et les proches du clochard ne voulaient pas qu'il parte, et voilà c'était comme ça.
Alors il resta et le regarda crever sans rien faire d'autre que tenter de calmer la fièvre.
John se souvenait encore du poids des balles poisseuses dans sa main gantée, du sang qui s'étalait sur le matelas, du regard de la femme et du son de sa propre voix quand il leur annonça que c'était fini. Comment pouvait-il être heureux après ça ?
Se levant du canapé, il se rappela des mots de Sherlock – Tous ces gens qui mènent leurs petites vies bien rangées et monotones sans se poser de question, se lèvent le matin pour aller travailler, regardent les informations le soir sur la BBC, vont à la messe le dimanche, élèvent leurs enfants dans le respect des lois et de la morale et économisent pour partir en vacances à Brighton le sont-ils ?
La réponse était sans doute oui. Voilà qui lui faisait une belle jambe.
-Mais nous, non, murmura-t-il doucement.
Et ce nous était pour tous les écorchés comme lui et Sherlock.
John dîna rapidement chez Angelo et reconnut la camionnette du centre en revenant à l'appartement. Il se sentit aussitôt de meilleure humeur.
-Salut, Darren.
-Doc, sourit-il en retour.
John venait de claquer la portière quand il remarqua la lueur dans les yeux de Darren.
-J'ai une bonne nouvelle pour vous, doc.
-Ah oui ?
-Carol et son gosse sont revenus au centre.
Le médecin lâcha un soupir de soulagement. Carol était une adolescente issue d'une famille bourgeoise qui avait fugué après être tombée enceinte. Elle survivait de petits boulots, nettoyant les pare-brises ou faisant la manche dans la rue, et le centre était devenue la maison qu'elle n'avait plus.
-Ils vont biens ?
Darren hésita.
-Sois honnête.
-Ils sont fatigués mais ça va. Apparemment, Carol a eu des ennuis.
-Quel genre d'ennuis, Darren ?
Le conducteur croisa le regard du médecin et soupira.
-Elle a été agressée par un ivrogne. Il l'a violée, en fait.
-Merde.
-Comme vous dites, doc. Mais son retour reste une bonne nouvelle, non ?
John hocha vaguement la tête, sans répondre.
-Sarah s'occupe d'elle mais elle a demandé à vous voir.
Le médecin acquiesça. C'était lui qui avait convaincu Carol de venir au centre, après de vaines tentatives de la part des autres professionnels. L'adolescente avait alors seize ans et son gosse venait de naître. Elle tenait son bébé contre elle, emmitouflé dans une couverture, ses yeux froids braqués sur John. Elle avait su garder sa dignité, et dégageait une élégance féminine et épurée quand elle descendait l'avenue principale. C'était peut-être une gamine, mais elle ne manquait pas de cran.
John se retint d'imaginer l'état dans lequel elle devait se trouver maintenant, et passa le reste du trajet jusqu'au centre à se dessiner un sourire rassurant.
Carol avait une blessure superficielle à l'épaule et des égratignures sur les jambes. Elle n'avait pas pleuré, et elle serrait dans ses bras son enfant – Tim avait eu un an quelques semaines plus tôt. En voyant John, elle se leva et s'avança vers lui, souriant maladroitement. Le médecin posa doucement une main sur son bras.
-Bonsoir vous deux. Sarah s'est occupée de toi ?
Carol hocha vivement la tête.
-Bien. Ça va ?
Elle ne répondit pas, incapable de dire un mot. John comprit et prit délicatement son enfant. Tim dormait paisiblement, inconscient des blessures de sa mère. John le confia à Sarah, restée dans l'encadrement de la porte de l'infirmerie.
-Elle n'a pas dit un mot à son arrivée, glissa-t-elle en prenant le gosse dans ses bras.
-Darren m'a dit-
-Ce n'était pas difficile à deviner, coupa-t-elle brusquement. Excuse-moi, John, ajouta-t-elle après un bref silence, mais c'est douloureux de la voir comme ça.
-Je sais. Occupe-toi de Tim, je reste avec elle.
Sarah s'éloigna avec l'enfant et John ferma la porte de l'infirmerie. Il fit asseoir Carol sur la table métallique, gardant sur elle un regard attentif.
-Dis-moi tout, dit-il avec douceur.
L'adolescente éclata en sanglots. Elle raconta le viol, l'homme ivre, l'odeur de l'alcool, la peur, la douleur, Tim qu'elle avait du poser sur le trottoir pour tenter de se défendre, les cris, la peur encore, la douleur. Le médecin écouta en silence, même si parfois il comprenait à peine ses mots tant elle pleurait, et à la fin il serra son corps tremblant pendant de longues minutes en lui murmurant que le pire était passé et qu'elle avait été courageuse, très courageuse.
John resta seul avec elle un moment, attendant qu'elle se calme un peu, puis Sarah revint avec Tim et ils se couchèrent tous les deux sur un lit de camp qu'on déplaça du dortoir à l'infirmerie. Carol finit par s'endormir, et John et sa collègue sortirent dans le couloir.
-Tu crois qu'elle peut porter plainte ? demanda-t-il.
-Je ne sais pas. Légalement, oui, mais je doute qu'elle ne supporte une déposition, les questions incessantes des flics, un procès, énuméra-t-elle en soupirant. Non, elle n'est pas en état.
John eut un vague hochement de tête.
-Plus tard, peut-être.
-Il y a peu de chances qu'on retrouve cet enculé, de tout façon, nota Sarah.
-Hm.
John inspira et expira longuement avant de se concentrer sur ses autres patients.
-Le junkie qui était avec moi cette après-midi, il est toujours là ?
-Le type du nouveau squat ?
-Ouais.
Sarah pencha légèrement la tête sur le côté.
-Je crois qu'il est encore au dortoir.
-Il n'est pas descendu manger ?
-Non, en tous cas je ne l'ai pas vu.
-Génial, dit-il platement.
-Tu montes le voir ?
John croisa son regard.
-Ouais. Carol s'est endormie-
-Si elle se réveille, elle voudra te voir, coupa Sarah en passant une main furtive dans ses cheveux blonds. Bon sang, je…
John posa doucement une main sur son épaule et lui sourit.
-C'est bon, elle est en sécurité maintenant. Je vais juste voir Sherlock et je reviens.
-Elle t'aime beaucoup, Carol.
-Tu dis ça comme si c'était une mauvaise chose.
Sarah haussa les épaules.
-Non, pas du tout. J'espère seulement qu'elle n'oubliera pas que tu es son médecin, pas son père de substitution.
John acquiesça, lui conseilla de ne pas trop s'inquiéter et monta au dortoir.
Le dortoir commençait à se remplir, et une vingtaine de lits était déjà occupée. Les patients allaient et venaient, portant parfois un sac ou traînant derrière eux un chien par son collier, le regard hésitant mais l'expression soulagée de ceux qui rejoignent enfin leur havre. John les nomma en silence, se rappelant brièvement de l'histoire de chacun. Il trouva Sherlock rapidement, tout au fond de la pièce, clairement le plus loin possible des autres.
Le junkie était couché sur le flanc, ses bras repliés à hauteur de son visage. Il dormait d'un sommeil trouble, agité, tremblant presque imperceptiblement. La sueur luisait sur son front et ses boucles brunes collaient à ses tempes. John se demanda s'il risquait de le déranger en touchant son front pour savoir s'il avait de la fièvre – mais il n'eut pas à tergiverser longtemps. Sherlock lâcha un gémissement étouffé par l'oreiller et se réveilla brusquement.
Le junkie braqua ses yeux sur John. Des yeux d'un gris-bleu délavé, plein de douleur, plein de désespoir, plein de haine, plein de vie. Jamais son regard ne fut aussi vif et lucide. John se sentit fouillé dans le plus profond de son âme et recula par réflexe.
-Quoi ? marmonna Sherlock d'une voix éraillée.
Les mots échappèrent au médecin, alors il posa une main froide sur son front et soupira. Le regard de Sherlock ne le quitta pas.
-Tu es brûlant, dit-il enfin.
Sherlock ne daigna pas lui répondre. Il remua son poignet foulé, grimaçant à peine, puis finit par détourner le regard. Il jeta un coup d'œil au sac en plastique qui contenait ses quelques affaires et John comprit.
-Tu en as encore ?
Le junkie arqua un sourcil.
-De l'héro, précisa-t-il.
-Oh. Non, en fait.
-Ne bouge pas, je reviens.
Sherlock le vit sortir du dortoir, perplexe – sa dose, il lui fallait sa putain de dose.
Sa dose sa dose sa dose sa dose sa dose.
Quand John revint, le junkie fixait le plafond, couché sur le dos. Jetant un bref regard aux autres patients, le médecin s'accroupit à la hauteur du lit de camp et posa le matériel sur le bord. Il savait que ce qu'il allait faire était mal sous bien ses critères, sociaux ou professionnels, mais ce n'était ni pas la première fois et, espérait-il, peut-être la dernière fois. Néanmoins Sherlock n'était pas absolument pas décidé à faire une désintoxication, et John ne voyait que la drogue pour le soulager, du moins temporairement.
L'important était qu'il se souvienne du geste et qu'il revienne au centre.
En quelques gestes mécaniques, John dilua la poudre – de la brown que les médecins du centre conservaient dans un tiroir cadenassé de l'infirmerie – dans le Stéricup avec de l'eau stérile y ajouta une petite dose d'acide ascorbique.
-Tu as un briquet, non ?
Sherlock ne réagit pas. John trouva un Zippo dans le sac en plastique, fit chauffer le Stéricup et mit un filtre à la seringue. Il se redressa et chercha le regard du junkie.
-Sherlock ?
Il lui tendit son bras, celui dont les marques de piqûres faisaient comme des trous dans sa peau.
-L'autre.
Il s'exécuta et John passa un coton imbibé d'alcool dans le creux de son coude.
Fit un garrot. Piqua. Vérifia si l'aiguille était bien dans une veine. Desserra le garrot. Injecta. Appliqua un tampon sec.
Prestations particulières, se souvint John. C'était le nom que lui avait donné Xander. Sarah appela ça suicide assisté, mais ce terme-là était jugé trop cru au centre. C'était sans doute de l'hypocrisie, mais ça rassurait tout le monde. John rassembla le matériel usagé, s'apprêtant à descendre pour jeter toute cette merde quand Sherlock agrippa le bas de son pull de ses doigts osseux.
-Peux pas arrêter, souffla-t-il.
L'héroïne commençait à le bouffer et il semblait d'apaiser à une vitesse ahurissante.
-Je sais que c'est très difficile-
-Non, tu ne sais pas, coupa-t-il. Tu as déjà songé au tapin pour payer tes doses quand le peu de fric qu'il te reste ne suffit plus ?
John ne trouva rien à dire. La plupart des junkies qui passait au centre faisait le trottoir.
-Je ne l'ai pas fait, ajouta-t-il. Ce n'est pas mon genre.
-Tout le monde peut arrêter la drogue, Sherlock.
Il voulut continuer, enchaîner sur son baratin habituel mais le junkie répliqua avec un sourire cynique et presque arrogant.
-Je ne suis pas tout le monde.
John haussa un sourcil.
-Oh. Qu'est-ce que tu es, alors ?
La réponse s'échappa de ses lèvres entrouvertes juste avant qu'il ne sombre complètement dans un univers béat.
-Un junkie.
Note :
Cette dernière partie a été une vraie galère à écrire. J'ai pas mal fouiller sur internet pour rendre ça le plus crédible possible, mais du coup ça ressemble à un mode d'emploi de drogué débutant.
