JUNKIE
Rating : T pour drogues et violence.
Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.
Je devrais poster un chapitre par semaine en moyenne.
Sherlock étant dans la série un ex-junkie, j'avais envie d'imaginer sa vie à cette époque, et comment une rencontre avec John aurait pu être possible. Ayant déjà écrit sur le sujet de la drogue, j'ai fini par le faire.
Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.
Merci à Badou pour sa review, et à Indonis et Glasgow à qui je répondrai sous peu.
Point important : un bad trip est un effet indésirable de la prise de drogue qui peut se manifester par une montée d'angoisse, de paranoïa, de phobie, d'hallucinations visuelles et auditives et physiquement par des nausées, des vomissements, des tremblements et des sueurs. Un bad trip peut être traumatisant au point d'entraîner une dépression.
Chapitre 9
De grandes volutes de fumée écarlate montaient du sol jusqu'au plafond. Colorées, vives, vivantes, presque murmurantes. Des colonnes brumeuses qui faisaient comme les piliers d'un temple. Les murs nus se fendaient et coulaient, et en fondant ils laissaient voir leurs squelettes de papier. Les os étaient fins et fragiles, instables, et ils crièrent quand Sherlock tendit une main hésitante vers eux. Le son était assourdissant, semblable à des hurlements d'enfants, et le junkie recula jusqu'à heurter quelque chose qu'il ne parvint pas à identifier. Tout dégoulinait autour de lui, maintenant. La fumée elle-même semblait se liquéfier et les piliers du temple – non, du palais – s'écroulèrent dans un vacarme mouillé. Sherlock trébucha, observant les yeux grands ouverts la pièce qui s'affaissait et respirait. Elle semblait lui parler, d'une voix humide et aigue qui murmurait son prénom et lui demandait de mourir. Il fut incapable de répondre, la gorge nouée et les jambes vacillantes, incapable de réagir, complètement terrifié par ce qu'il voyait et ce qu'il entendait. La voix se fit multiple et bientôt tout se mit à hurler à la mort, à sa mort. Sherlock trébucha encore, chuta, gémit douloureusement, enfouissant son visage dans ses bras en fermant les yeux pour ne plus voir.
Sherlock resta de longues minutes assis à même le sol, adossé au mur nu de l'infirmerie, le lit de camp renversé devant lui. Il attendit que la nausée passe pour se lever, chancelant. Il essuya son visage en sueur avec la manche de son pull, tenta de calmer sa respiration saccadée et les tremblements de ses mains. Le junkie parvint enfin à mettre des mots sur ce qu'il avait vu et senti – bad trip. C'était la première fois que ça lui arrivait, et putain il espérait que ce serait la dernière.
Sherlock se baissa trop brutalement pour retourner le lit et il se retint de justesse au mur pour ne pas tomber.
-Merde, dit-il dans un souffle.
Sherlock se redressa, contourna le bureau et sortit dans le couloir. Il faisait encore nuit et il n'eut ni la force ni l'envie de chercher un interrupteur. Un peu de lumière passait par une fenêtre et tombait sur le sol, blanche et terne. Le junkie laissa sa main glisser sur le mur, évitant de regarder ses doigts osseux et tremblants. Le bas de son pull était relevé et sa peau blafarde mise à nue. Il sentit un léger courant d'air frais l'effleurer.
Surtout ne t'arrête pas, asséna le peu de lucidité qui lui restait. Avance et ne t'arrête pas.
-Je fuis, constata-t-il pour lui-même.
Le silence lui répondit.
-Merci, hein.
Sherlock fit un pas, puis un autre, écoutant le chuintement de ses pieds nus sur le sol. Le temps s'étira tandis qu'il traversait le couloir, gardant la tête baissée et ignorant ses boucles brunes qui tombaient sur son front et gênaient son regard. Il atteignit le dortoir dans un état proche de la catatonie, mais au moins les hallucinations avaient totalement disparues et les tremblements avec.
Le junkie compta lentement le nombre de lits ou de matelas occupés – trente deux. Les patients dormaient tous, d'un sommeil plus ou moins agité, sursautant parfois et gémissant souvent. Il trouva une place libre près d'une adolescente qui tenait un enfant dans ses bras, une épaisse couverture brune étalée sur eux. Sherlock se coucha sur le flanc, faisait attention à sa blessure au ventre et à son poignet foulé.
Il joua un moment avec ses cheveux, les lissant et les emmêlant en pensant à rien, les yeux posés sur le visage serein de l'adolescente. Il finit par s'endormir, et à son réveil il faisait jour.
John essaya d'appeler Clara en terminant son petit-déjeuner, mais ce fut la voix mécanique de sa messagerie qui lui répondit et il raccrocha avec un soupir déçu. Attrapant sa sacoche de médecin, il enfila son blouson et sortit de l'appartement. Il prit le métro jusqu'au centre, se demandant dans quel état il allait retrouver Sherlock. Il avait un mauvais pressentiment, un de ces trucs gênants qu'on ne parvient pas à identifier mais qui nous emmerdent copieusement.
John avait eu une nuit agitée, et il lui semblait qu'il avait fait un rêve particulièrement désagréable. Il ne s'en souvenait pas vraiment, mais l'impression persistait.
Il croisa un clochard qu'il avait déjà soigné, lui donna toute la monnaie qu'il avait et une carte du centre, souriant en pensant à ce que disait Harry à propos de sa générosité exagérée.
Carol sursauta en se réveillant. Un mec était couché sur le lit juste à côté du sien, et il la regardait fixement – pas d'une manière insistante ou malveillante, mais ses yeux gris et vides avaient quelque chose d'angoissant.
-Quoi ? dit-elle sèchement.
Le type ne bougea pas, restant juste là sans rien faire.
Carol se redressa sur le lit de camp et prit Tim dans ses bras. L'enfant dormait encore, et elle le serra doucement contre elle, sa tête contre sa poitrine et ses petites mains serrées sur le tissu épais de la couverture qui les couvrait. Le dortoir était silencieux et elle était seule avec ce type. Elle commençait à sentir cette peur viscérale qui lui prenait la gorge et lui donnait envie de pleurer, cette peur insidieuse et paranoïaque qui la hantait depuis le viol.
Elle détesta ça. Redressant la tête, elle se tourna vers le type et le dévisagea en s'efforçant d'avoir l'air méprisante. Il était très maigre, très pâle et elle lut sur son visage des années d'errance et de rien. Junkie, nota-t-elle en voyant les traces de piqûres sur son avant-bras, rendues visibles par la manche relevée de son pull. Pull tâché de sang au ventre, d'ailleurs, et elle se demanda si lui était blessé ou s'il avait blessé.
-T'aurais pas une cigarette ?
Il avait une voix grave un peu éraillée dénuée de la moindre émotion.
-Non. Pourquoi ?
-J'ai pas envie de descendre, dit-il en suivant une logique qui échappa à l'adolescente.
Elle laissa passer un silence. Le junkie n'avait pas l'air dangereux, finalement, et Carol se détendit un peu.
-C'est quoi ton nom ? s'enquit-elle.
-Sherlock.
-Tu es le type que John a soigné hier, non ?
-Oui.
Carol esquissa un sourire.
-Tu devrais descendre, alors.
Sherlock soupira, se leva lentement et fixa l'adolescente.
-Et toi ?
-Quoi ?
-Ton nom.
-Ah. Carol.
Sherlock baissa les yeux sur l'enfant.
-Et lui, c'est Tim.
Il hocha vaguement la tête et quitta le dortoir. Elle songea qu'il ressemblait à un gamin abandonné sur le bord de la route par ses parents, un gamin perdu qui cherchait à rentrer chez lui mais qui n'arrivait pas à retrouver le chemin.
Sherlock avait remis le lit de camp en place quand John entra dans l'infirmerie. Assis sur le bord du bureau, il regardait le mur nu devant lui.
-Est-ce que ça va ?
Sherlock soupira en voyant que John attendait une réponse.
-Oui.
-Vraiment ?
-J'avais la lame d'un couteau dans le ventre, hier, donc maintenant, oui, on peut dire que je vais bien, lâcha-t-il avec dédain en réprimant l'envie de fuir tant que la porte de l'infirmerie était ouverte.
-Je vois. Carol m'a dit que tu avais passé la nuit au dortoir, reprit-il en posant son blouson sur le dossier de la chaise.
-Les nouvelles vont vites.
-Je connais presque tout le monde au centre, Sherlock. Et arrête de fixer la porte, tu n'as aucune chance de partir comme ça.
Le junkie le foudroya du regard et John sourit en retour.
-Tu peux me parler, tu sais, dit-il plus doucement.
Sherlock le considéra un instant, hésitant.
-J'ai fait un bad trip, répondit-il d'une voix lointaine.
John ne le quittait pas des yeux, maintenant.
-C'était la première fois ?
-Oui.
Le junkie ne bougea pas quand le médecin s'assit à ses côtés sur le bureau.
-Quand ? s'enquit-il d'une voix douce.
-Cette nuit.
-Je n'aurais pas dû te laisser seul.
-Je ne suis pas un gosse, John, répliqua-t-il en sifflant son prénom comme une insulte.
-Tu es sûr de ça ?
Sherlock se tourna brusquement vers lui et fut surpris d'à quel point le visage de John était proche du sien. Quand il parla, ce fut d'une voix basse qui sonnait comme une menace.
-N'essaie même pas de me dire ce que je dois faire. C'est ma vie, tu comprends ?
-Alors je dois te laisser te détruire sans rien tenter ? répliqua-t-il en ignorant le fait qu'il avait largement dépassé les limites de la relation médecin/patient.
-Exactement.
-Je refuse.
-Je ne me souviens pas d'avoir demandé ton avis.
-J'en ai rien à foutre, de ton avis. Tant que tu es au centre, Sherlock, tu as intérêt à m'écouter.
-Sinon quoi ? siffla-t-il.
-Je te réserve une cellule au commissariat pour une semaine. Et ne crois pas que je bluffe, l'inspecteur qui m'a prévenu à ton sujet est un ami.
Sherlock se tut. Il voyait bien que le médecin ne plaisantait pas, et pour la première fois depuis longtemps, il était trop fatigué et las pour répliquer. Se rappelant la douleur de son poignet foulé et celle, plus lancinante et brumeuse, qui l'habitait depuis le bad trip, il céda.
-D'accord.
L'expression de John s'adoucit et il soupira.
-Bien. Tu devrais aller prendre une douche, et te changer aussi.
-J'aime bien ce pull.
-Il est plein de sang, nota-t-il.
-Et alors ?
-…Ok, je crois que Sarah va lancer une machine. Donne-le moi.
Sherlock s'exécuta aussitôt, et ignora le regard inquiet de John sur sa blessure.
-Je n'ai même pas mal.
-Je sais.
-Pourquoi, alors ?
John leva les yeux.
-Pourquoi es-tu inquiet puisque je vais bien ?
Le médecin haussa les épaules, essayant d'avoir l'air détaché.
-Tu aurais pu mourir.
Le junkie hocha lentement la tête.
-Mais ce n'est pas le cas.
-En effet.
-Alors il n'y aucune raison de s'inquiéter.
John lui jeta un regard agacé teinté d'amusement.
-Ce que tu peux être pragmatique.
-Logique, John. Pas pragmatique.
Et le médecin sourit, sourire rendu par le junkie, et songea qu'il préférait cette manière-là que Sherlock avait de prononcer son prénom.
Note :
J'ai pas mal hésité sur cette histoire de bad trip, mais au final je trouve que ça rend plutôt bien. (auto-persuasion)
