JUNKIE

Rating : T pour drogues et violence.

Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.

Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.

Merci à Phb pour sa review : je suis toujours terriblement flattée par les lecteurs qui lisent peu en français mais apprécient cette fic. J'espère ne pas te décevoir pour la suite.

Et voilà, on a dépassé la barre des 200 reviews. C'est merveilleux. Je vous aime tous.


Chapitre 15


Il pleuvait toujours quand Darren vint les chercher avec la camionnette. Sherlock observait la buée qui se formait sur les vitres, brusquement silencieux. Le junkie sentait le regard de John sur lui, pas tout à fait inquiet mais un peu soucieux quand même, et se dit que Carol avait raison sur sa nature profonde, son besoin de vivre pour les autres.

Sherlock ne savait plus comment organiser ses émotions. Sa dernière dose d'héro remontait à la veille, et il était presque midi quand ils atteignirent l'immeuble. Cette foutue agonie perpétuelle l'habitait toujours, parfois croupissante, parfois par reflux, et certaines vagues étaient si intenses qu'il se mordait la lèvre pour ne pas gémir.

C'était intenable – il avait envie d'aller jusqu'au bout. Quelque chose clochait avec lui.

C'est l'espoir, chuchota une voix dans sa tête. Le traître espoir.

-John.

Le médecin ouvrit la portière et l'air froid et humide s'engouffra dans la camionnette. Il se tourna brièvement vers le junkie en descendant, rabattant les pans de son manteau pour se protéger de la pluie.

-Oui ?

-Rien, souffla-t-il en sortant à son tour.

-Merci, lança le médecin à Darren qui hocha la tête en souriant.

-Y'a pas de quoi, doc. Et bonnes vacances.

Sherlock remonta le col de son trench et entra dans l'immeuble. Le silence qui régnait dans le hall était troublé par le bruit étouffé de la pluie.

-Bonnes vacances ? répéta-t-il avec un froncement de sourcils.

-J'ai pris une semaine de congé.

John passa une main dans ses cheveux blonds, retira son manteau trempé et soupira.

-Sauf que tu continues à travailler.

-D'une certaine manière, oui.

-De toute façon, avec ce temps, tu n'aurais aucun intérêt à aller à Brighton, remarqua-t-il distraitement.

Le junkie croisa le regard de John et ils rirent au même moment, franchement et sans la moindre nervosité, un vrai fou rire irrésistible qui leur coupa le souffle.

-Et tes autres patients ? ajouta-t-il en se calmant.

-Je les ai confiés à mes collègues.

Sherlock compta machinalement le nombre de marches en montant les escaliers, écoutant le bruit de ses propres pas et ceux de John derrière-lui, le chuintement de l'eau qui gouttait de leurs vêtements et le demi silence feutré.

-Et Carol ?

John ne répondit pas immédiatement.

-Je m'inquiète pour elle, admit-il finalement. Je passerais sans doute au centre dans la semaine – bon sang, je suis irrécupérable.

-Je crois…

Le junkie s'adossa à la rambarde pendant que John cherchait ses clefs, les mains dans les poches de son trench et le regard dans le vide. Il se racla la gorge et reprit.

-Elle a l'impression d'être un poids pour toi, que tu passes trop de temps à t'occuper des autres et que tu t'oublies. Elle aimerait que ça change et pouvoir se débrouiller seule.

John se tourna vers lui. L'expression de son visage était indéchiffrable pour le junkie, et il maudit ses faiblesses en relationnel.

-C'est Carol qui te l'a dit ?

-Oui, dit-il prudemment. Il me semble que c'était l'idée.

Le médecin le considéra un instant.

-Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-il d'un ton neutre et patient.

Sherlock ne prit conscience du sens de ses mots qu'au moment où ils s'échappèrent de ses lèvres.

-Je pense que tu as trente-cinq ans, que tu n'es pas marié – en tout cas je ne vois aucune alliance – et que tu n'as pas d'enfants. Tu vis seul, sinon tu ne m'aurais jamais proposé de vivre chez toi le temps du sevrage. Alors je suis mal placé pour décider si tu as fait les bons choix et si ta vie est, d'un point de vue purement objectif, saine et satisfaisante, mais tu as l'air aussi peu familier de la notion de bonheur que moi, et là c'est assez inquiétant.

John garda le silence un bon moment. La porte de l'appartement était entrouverte, mais il ne semblait pas décidé à entrer. Sherlock se demanda s'il n'était pas allé trop loin, néanmoins il était plutôt fier d'être parvenu à faire ce qui ressemblait le plus à une déduction en trois ans de drogue et de vide.

-Tu manques cruellement de tact, nota-t-il finalement avec un sourire qui soulagea le junkie.

-Je sais.

-Et je ne suis pas au même niveau que toi, sans vouloir te vexer.

Sherlock arqua un sourcil.

-Tu ne me vexes pas. Mais je t'en prie, John, n'essaie pas de me faire croire que tout va bien pour toi.

Le médecin fut incapable de répliquer et il finit par entrer dans l'appartement, aussitôt suivi par le junkie.


Sherlock passa un moment à examiner chaque pièce, avec les manières impatientes et hésitantes d'un gosse lâché dans un endroit inconnu. Il sentait le regard de John sur lui, mais il l'ignorait complètement et se surprenait même à apprécier son poids léger dans son dos, un peu attendri et un peu curieux. L'appartement n'était pas très grand, mais pour le junkie c'était déjà immense et bien plus rassurant que la rue – il commençait à prendre conscience de l'ampleur du changement qui l'attendait.

Le salon était la pièce la plus banale et prévisible. Un canapé en cuir, un poste de télévision, des photographies en noir et blanc sur le mur, une table basse recouverte de magazines et un guéridon en guise de vide-poches. La cuisine était meublée assez simplement, dans des tons clairs et colorés, mais la vue d'un frigo rappela à Sherlock qu'il n'avait rien mangé depuis un moment. John sourit derrière-lui, sans rien dire.

Le junkie fit rapidement le tour de la salle de bains, pas très intéressé par la douche, les toilettes et le lavabo. Il parcourut du regard les motifs floraux du carrelage blanc, se demandant si le médecin avait mauvais goût ou manqué de temps et de motivation pour refaire la déco. Il traversa le couloir et atteignit la chambre, décidant en y entrant que ce serait sa pièce préférée.

Un grand lit au centre, aux draps gris et aux couvertures bleues, dont un seul côté était défait. Une table de chevet en bois acajou – le junkie reconnut la couleur et sourit, sentant la perplexité de John dans son regard. Des bouquins de médecine, un peu partout, des romans noirs et des polars américains, aux pages cornées et plutôt poussiéreux. Une fenêtre qui donnait sur la rue, à moitié cachée par des rideaux.

Le regard du junkie perçut l'éclat métallique d'un objet sur une commode et arqua un sourcil.

-John ?

Le médecin marmonna quelque chose d'intelligible en reconnaissant le Beretta neuf millimètres d'Henry Knight.

-Il n'est pas à moi, précisa-t-il. Je l'ai confisqué à un patient la semaine dernière et j'ai oublié de le donner à Greg.

Il y eut un bref silence. John fixait Sherlock avec un mélange de curiosité et d'appréhension, patient mais attentif. Le junkie se retint de rire.

-Je ne vais pas y toucher, John.

Il lui adressa un regard neutre et sortit de la chambre, aussitôt suivi par le médecin. Sherlock se laissa tomber sur le canapé, retira son trench et se demanda combien de temps il allait lui falloir pour s'habituer à l'appartement – oh, l'endroit était agréable, mais trop propre, trop lisse et trop sain pour lui, immanquablement. Il pensa brièvement à Ida, à Carol, à Mycroft et à Mrs. Hudson.

Il ne savait pas s'il avait fait le bon choix, encore moins s'il allait réussir à ignorer cette agonie perpétuelle qui le brûlait de l'intérieur mais, étrangement, il se sentait proche de quelque chose d'important, de vital qui pouvait le sauver. Puis John était là. John était confiant, John était solide, John croyait en lui et voyait ce qu'il avait été avant de devenir un junkie. Avant de sombrer. De se noyer.

-Tu veux manger quelque chose ?

Le junkie leva les yeux vers lui.

-Oui.


L'agitation qui régnait au commissariat se fit moins intense alors que la pause de midi approchait. Le hall était presque désert quand Greg sortit de son bureau, son manteau sous le bras et son portable à la main. Donovan croisa son regard et lui adressa un hochement de tête qu'il interpréta comme navré, et il lui sourit en réponse, se demandant si elle saurait quoi dire à John. Se traitant mentalement de lâche, Greg soupira et composa le numéro du médecin.

La voix de son ami était distraite, et il reconnut le tintement de la vaisselle et la voix rauque de Sherlock en arrière-plan.

-Greg ?

-C'est encore moi, ouais.

L'inspecteur s'appuya contre le mur, son téléphone trop lourd entre ses doigts.

-Tu n'es pas au centre ? demanda-t-il autant par curiosité que pour gagner du temps.

-Non, chez moi. J'ai pris une semaine de congé.

-Oh, merde alors. Il va neiger.

Greg devina le sourire du médecin et se détendit un peu.

-C'est bien Sherlock que j'entends derrière-toi ?

-Décidément, tu es un meilleur flic que je ne le pensais.

-Mais qu'est-ce qu'il fout chez toi ? Je croyais que tu devais l'aider à arrêter la drogue.

-C'est toujours le cas, mais le centre ne convenait pas cette fois – je te passe les détails mais c'est avant tout pour éviter une épidémie de gastro, justifia-t-il.

-Je vois.

Il y eut un bref silence confortable, puis John reprit :

-Tu appelais pour quoi ?

-Sebastian Moran. Je suis désolé, mon vieux, mais il est à nouveau à l'air libre, dit-il très vite. Son avocat – bon sang, si c'était vraiment son avocat – m'a rappelé qu'il n'y avait pas de dépôt de plainte et que le jugement de Sherlock était sans doute altéré.

John mit un instant à répondre.

-Bon, tu as fais ce que tu a pu. Merci quand même.

-Je suis désolé, répéta-t-il platement.

-Tu n'as pas à l'être, Greg. De toute façon, je me doutais bien que ce type ne resterait pas longtemps à l'ombre. Au moins, cette histoire aura permis à Sherlock de se secouer un peu, acheva-t-il avec un soupir contrit.

-Tu restes avec lui toute la semaine, alors ?

-Sans doute.

Greg se sentit sourire.

-Tu es vraiment un mec bien, John, tu sais ?

-Oh, tais-toi, je suis comme tout le monde, répliqua-t-il avec un mélange d'agacement et d'amusement. Je fais de mon mieux, c'est tout.

-Bon, je te laisse. Bon courage avec ton junkie de compagnie.

Il raccrocha avant que John ne puisse protester et adressa un bref regard à Donovan.

-Tout va bien, patron ?

-Impeccablement bien. Je vous invite à déjeuner, Sally, choisissez n'importe quel endroit.


Sherlock avait peu mangé, au final. Il se sentait vaguement nauséeux et de plus en plus fatigué, et l'agonie perpétuelle le bouffait lentement. Il s'était posté près d'une fenêtre entrouverte du salon, cigarette aux lèvres et un léger vent frais sur son visage. John, assis sur le canapé avec un bouquin, ne cessait de lui lancer des regards inquiets. Il tournait à peine les pages, toute son attention concentrée sur Sherlock.

Le junkie commençait à subir les premiers symptômes du sevrage.

Il tira sur sa clope, recracha un peu de fumée et essuya machinalement la sueur sur son front. Il ferma les yeux.

-Tu devrais t'allonger, Sherlock.

-J'ai envie de vomir, croassa-t-il en réponse.

John se levait déjà du canapé mais le junkie agita une main tremblante dans sa direction.

-C'est bon, ça va. Reste assis.

-Je vais juste te chercher une bassine.

-Oh, seigneur, marmonna-t-il en gémissant.

Le junkie garda les yeux fermés, essayant de profiter de l'air frais sur son visage et de la clope entre ses lèvres sans y parvenir. Il se sentait mal, si mal. Il aurait tout donné pour avoir une putain de dose – non, arrête, n'abandonne pas maintenant.

-Ta gueule.

Sherlock entendit les pas de John, puis le bruit d'un objet en plastique qu'il posa sur le rebord de la fenêtre. Il y eut un soupir, un bref silence puis le junkie sentit une main rugueuse et tiède sur son front.

-Comment tu te sens ? murmura-t-il avec douceur.

Ses doigts effleurèrent distraitement ses boucles brunes collées à sa peau par la sueur. Le junkie se força à ne pas le repousser.

-J'ai envie de vomir, répéta-t-il sourdement.

John lui prit sa cigarette, l'écrasa et reposa sa main sur son visage, sur sa joue cette fois. Un contact calme, serein, apaisant. Sherlock faillit dire merci.

-Parle-moi.

-Pour dire quoi ? siffla-t-il.

-Comment tu te sens ? C'est important de mettre des mots, je t'assure.

-Mal.

Le junkie rouvrit les yeux.

-Incertain.

John eut un sourire encourageant.

-Nauséeux.

Il jeta un coup d'œil à la bassine en plastique bleue.

-Proche, dit-il dans un souffle.

John fronça les sourcils.

-Proche ? répéta-t-il. De quoi ?

-De toi. De tout. De rien. Je ne sais pas – laisse-moi tranquille, je t'en prie, plus de questions.

-D'accord. Allonge-toi, alors.

Sherlock ne protesta pas quand la main de John prit la sienne et qu'il le traîna presque jusqu'au canapé. Il se coucha sur le flanc, ferma à nouveau les yeux et entendit le raclement d'une chaise que le médecin plaça tout près de lui. Le bruissement de pages qu'on tourne. Le silence.


Note :

J'ai écris ce chapitre en écoutant l'album An awesome wave de alt-J.