JUNKIE

Rating : T pour drogues et violence.

Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.

Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc

Le deuxième, donc.


Chapitre 21


C'est le soir. Il fait froid. C'est une pièce comme un grand frigo, toute blanche et propre qui sent le désinfectant – une chambre d'hôpital ou une morgue, il ne sait pas. Il y a des bruits un peu partout, des voix de femmes et d'hommes qui courent dans les murs. Certaines sont lointaines, diffuses, des cris venant d'un endroit où il ne veut pas retourner. D'autres sont plus fatiguées, familières. Il y en a une en particulier qui ne dit rien mais qu'il entend distinctement, tout près de lui. Elle est masculine, légère et rassurante et tout-va-bien-je-suis-là. Il se retourne et il le voit, pas vraiment souriant comme d'habitude mais un peu anxieux. Il montre quelque chose avec sa main, un truc intense et sombre sur les murs d'où viennent les voix anciennes. Il dit : Sherlock, j'ai besoin d'en savoir plus sur toi.

Et c'est là que le truc intense et sombre implose.


Quand Sherlock se réveilla, il se sentit seul. Il n'ouvrit pas les yeux immédiatement et se concentra sur les bruits et les sensations – la circulation des voitures dans la rue, le froissement du drap, la chaleur des couvertures, la lumière dorée qui venait de la fenêtre et l'odeur de John qui emplissait ses poumons, légèrement poivrée et apaisante. Il finit par se lever, tira sur le bas de son pull et retrouva John dans la cuisine.

-J'ai dormi longtemps ? demanda-t-il d'une voix un peu éraillée.

Le médecin leva les yeux de son bouquin. Il portait une chemise blanche, avait encore les cheveux humides et l'air parfaitement éveillé.

-Deux heures, environ. Greg est parti depuis un moment – il te présente ses excuses, aussi.

Sherlock arqua un sourcil et se servit une tasse de café avant de s'asseoir face à lui.

-Excuses acceptées ? s'enquit John.

L'ex-junkie haussa les épaules avec dédain.

-Si ça peut te faire plaisir.

-Bon. Il faudra que je t'examine, après. Juste un check-up rapide, ajouta-t-il face au regard mauvais de l'ex-junkie.

Sherlock piocha un pain au chocolat dans l'assiette et le dévora avec appétit, ignorant le sourire du médecin. Il but une longue gorgée de café et se figea brusquement. Le manque l'envahit, comme une douleur dans tout le corps, sourde et intense. Il reposa sa tasse d'un geste brusque.

-Est-ce que ça va ?

Une dose, une PUTAIN de dose, une dose, par pitié, file-moi une dose, n'importe quoi, je m'en fous, mais file-moi une putain de dose, je t'en prie, juste une dose.

-Ouais, c'est bon.

Sherlock déglutit difficilement, fixant sans la voir sa tasse de café. Ses doigts étaient crispés sur la hanse, et la céramique blanche qui luisait sous la lumière lui rappela la cuvette des toilettes. Il crut entendre le crissement de ses ongles, juste un instant, puis la main de John prit la sienne, repoussant la tasse. Sa peau était tiède et un peu rugueuse, comme dans ses souvenirs.

-Je suis là, dit-il tout bas. Tu vas y arriver, Sherlock.

L'ex-junkie resserra ses doigts sur les siens.

-Jure-le.

-Je le jure.

Sherlock releva la tête. Il y eut un silence, puis il se détendit légèrement et son souffle s'apaisa.

-On devrait sortir, aujourd'hui, il fait vraiment beau, reprit John. Il y a un endroit où tu aimerais aller ?

-Je ne sais pas. Le St. James Park ?

Il n'y allait quasiment pas, avant, et ce n'était pas franchement son style, mais il lui semblait que John aimait bien ce parc.


Sherlock fuma sa dernière cigarette sur le trottoir en attendant que John finisse de discuter avec Wilfried, son voisin de palier. Il percevait le bourdonnement diffus de leurs voix, des banalités futiles au sujet de la météo, mais n'y prêtait pas vraiment attention. Il se sentait toujours faible et fatigué, néanmoins le manque s'était un peu atténué et n'était maintenant qu'une pointe douloureuse dans son torse.

Sherlock se tourna brièvement vers John, espérant qu'il avait bientôt fini.

-Embrassez ma tante pour moi, dit Wilfried au même instant.

Le médecin eut un léger haussement d'épaules.

-J'y penserais, mais ce ne sera pas pour tout de suite. Je suis en congé pour le reste de la semaine.

Le jeune homme coula un regard vers Sherlock.

-Oh. Je pensais que-

-Sherlock n'est pas mon patient, coupa-t-il en priant pour que l'ex-junkie comprenne.

L'intéressé arqua un sourcil et s'efforça de sourire poliment.

-John n'arrivait plus à payer le loyer seul, dit-il. Je suis son colocataire. Sherlock Holmes, enchanté.

-Ouais, pareil. On est voisin, alors. Désolé de vous avoir pris pour un patient de John.

-Je comprends que vous ayez pu vous tromper, je viens à peine de me lever.

Wilfried gloussa et examina brièvement sa silhouette élancée, son trench gris et ses cheveux en bataille.

-Je me disais bien qu'il y avait un truc. Vous allez où, d'ailleurs ? demanda en revenant à John.

Sherlock se remit à les ignorer et tira sur sa clope. Un instant, deux sourires et un clin d'œil plus tard, Wilfried se décida à partir et John soupira de soulagement en se tournant vers l'ex-junkie.

-Merci, je ne voyais pas comment lui expliquer qu'un de mes patients vive chez moi. Et qu'il porte mon pull, en plus.

L'ex-junkie baissa immédiatement les yeux.

-Comment est-ce qu'il peut se souvenir de tous tes fringues ?

-Parce qu'il me reproche souvent de m'habiller comme son grand-père, répondit-t-il en souriant. Mais je suis sûr qu'il l'a quand même remarqué – Dieu sait comment il va interpréter ça.

Sherlock tira une dernière fois sur sa cigarette et écrasa le mégot sur le trottoir. Il songea à lui dire que Wilfried allait penser qu'ils couchaient ensemble, ce qui n'était pas complètement faux, mais il anticipa aisément l'expression outrée du médecin et se tut. Le St James Park n'était pas loin et ils firent le trajet en silence.


Il n'y avait pas un souffle de vent et l'hiver était définitivement terminé. John avait rapidement retiré sa veste, profitant de cette chaleur inhabituelle pour Londres. Assis en tailleur dans l'herbe, il observait les enfants qui courraient dans les allées et leurs parents qui les suivaient en pestant. Il se surprit à sourire à une mère, se disant qu'il était temps de mettre fin à son célibat. Souriant à cette idée, il se retourna vers Sherlock.

L'ex-junkie était allongé à ses côtés, les yeux clos, les jambes légèrement repliées et les bras à hauteur de son visage. La lumière dorée du soleil mettait des reflets cuivrés dans ses cheveux bouclés et adoucissait la pâleur de sa peau. Il semblait complètement détendu, presque insouciant – John ne put s'empêcher de penser qu'il était beau, et qu'un jour il allait rencontrer quelqu'un et refaire sa vie, laissant derrière-lui ce foutu médecin trop gentil et incapable de garder une copine.

Ne pense pas à ça.

-Sherlock, appela-t-il doucement en se couchant sur le flanc.

L'ex-junkie émit un vague grognement et John sourit.

-Il y a un tabac dans le coin, je vais chercher tes clopes. Il te faut autre chose ?

Sherlock ouvrit les yeux et John fut ébloui par l'éclat du gris.

-Le Times du jour, merci.

-Ne t'endors pas ou un écureuil va emménager dans tes cheveux.

Il se leva, prit sa veste et ignora les protestations de Sherlock. Il retrouva sans problème le chemin jusqu'au tabac et y acheta deux paquets de Dunhill, et en sortant il mit un moment à reconnaître Mycroft Holmes.

-Docteur Watson ?

L'intéressé ouvrit la bouche, la referma. L'homme au parapluie se tenait sur le trottoir, tout près d'une Berline noire où était appuyée la jolie jeune femme en tailleur hors de prix.

-Qu'est-ce que vous foutez là ? parvint-il finalement à articuler.

-Je suis venu vous présenter mes excuses.

Il semblait sincère et gêné de l'être. John haussa prudemment les épaules.

-Je vois. Autre chose ?

-J'aimerais vous parler un instant, si je ne vous dérange pas, dit-il avec une politesse exacerbée.

Le médecin esquissa un sourire narquois.

-Non, bien sûr. Vous nous avez visiblement suivi jusque là, ce serait dommage de vous envoyez paître maintenant.

Anthéa gloussa derrière-lui et Mycroft se tourna vers elle pour la foudroyer du regard avant de revenir à John, adoptant à nouveau cet air de parent agacé. Le médecin se demanda s'il en avait conscience.

-Sherlock a toujours été un enfant capricieux, dit-il lentement et John se retint de rire. J'ai essayé de l'empêcher de se droguer et j'ai tout fait pour le sortir de la rue, mais j'ai échoué. Il ne m'écoute jamais, voyez-vous. Il y a tant de rancœur entre nous.

Il soupira, brusquement mélancolique, et reprit :

-Je ne sais pas comment vous remercier, docteur. Il serait mort sans vous.

John allait protester mais Mycroft ajouta :

-Si. Vous le savez aussi bien que moi. Est-ce qu'il va vivre longtemps chez vous ?

-J'en sais rien.

L'homme hocha pensivement la tête et sortit une enveloppe blanche de la poche de son manteau pour la tendre au médecin.

-Aide financière, indiqua-t-il. C'est le seul moyen qu'il me reste pour aider mon frère.

-Je ne peux pas accepter.

-Bien sûr que si.

John le considéra un instant et soupira.

-Merci, dit-il.

Mycroft haussa les épaules. Anthéa ouvrit la portière de la voiture et y prit un objet qu'elle donna directement à John. C'était un étui à violon en cuir brun.

-Dîtes à Sherlock que je suis désolé. Bonne journée, docteur Watson.

Et avant que John ait le temps de dire quoique ce soit, Mycroft était monté dans la voiture avec Anthéa et la Berline disparaissait dans la circulation. Il fronça les sourcils, perplexe et un peu perdu, cala l'étui contre sa hanche et ouvrit l'enveloppe. Elle contenait un chèque de deux mille livres à son intention. John songea distraitement que la journée commençait bien.


Sherlock était toujours étendu dans l'herbe et il ne réagit pas quand John se laissa tomber à ses côtés. Il y eut un silence, puis l'ex-junkie lui lança un regard et grimaça.

-Mon frère ?

-Ouais. Il m'a demandé de te dire qu'il était désolé.

Il n'ajouta rien et sembla oublier son existence, les yeux rivés sur l'étui à violon. L'ex-junkie se redressa et prit doucement l'objet, l'air plus enfantin que jamais, et le déposa sur ses cuisses. Il fit lentement glisser la fermeture éclair avant de se figer.

-Il t'a donné autre chose ? demanda-t-il, et sa voix était rauque et feutrée.

-De l'argent.

Sherlock hocha vaguement la tête.

-Clopes, ajouta-t-il.

John soupira pour la forme et lui tendit le paquet de Dunhill. L'ex-junkie déchira vivement le film plastique, glissa une cigarette entre ses lèvres et l'alluma sans lâcher l'étui des yeux. Il fuma un bref instant avant de se décider à l'ouvrir. Le violon était absolument magnifique, taillé dans un bois acajou soigneusement vernis – le médecin n'y connaissait rien mais il devina que le prix de l'instrument devait largement dépasser son salaire annuel.

-Tu en joues ?

-J'en jouais, rectifia-t-il en prenant l'archet d'une main en calant le violon dans son cou.

Sherlock s'apprêtait à caresser les cordes mais il suspendit son geste.

-La drogue a effacé toutes les partitions que je connaissais, constata-t-il avec amertume. Tu as un ordinateur et une connexion wi-fi ?

-…Non, mais Wilfried pourrait te prêter le sien.

Sherlock acquiesça en silence et reposa le violon dans l'herbe. Il tira sur sa cigarette, suivit des yeux la fumée qui dessinait des formes informes dans l'air et adressa un merci à son frère.


Note :

Voilà, c'est fait. Rendez-vous en septembre.