JUNKIE

Rating : T pour drogues et violence.

Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.

Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.

TooruTenshi : merci beaucoup cher lecteur. On verra si Moriarty vient emmerder nos garçons par la suite, je n'en dis pas plus.


Chapitre 24


Harriet Watson n'était pas quelqu'un qui pleurait facilement. Elle versait souvent quelques larmes au cinéma, ou devant la télé, et son frère pensait qu'elle faisait exprès de regarder des films tristes pour évacuer sa nervosité et sa tristesse sous couvert des émotions qu'on lui vendait. C'était peut-être vrai, elle n'en savait rien.

Mais c'était une habitude et quand Clara finit par la quitter, elle passa de longues heures à pleurnicher devant Titanic.

Harry allait changer de DVD quand John l'avait appelée. Elle était avachie sur son canapé, enveloppée dans une couverture et vêtue d'un vieux t-shirt, un paquet de mouchoirs posé sur le sol – Je viens te voir dans deux jours, sois sage et ne regarde pas de films tristes, petite sœur stupide, avait-il dit avant de raccrocher, et Harry s'était sentie jeune et idiote.

Elle savait que John adorait Clara, et elle avait cru qu'il rejetterait la responsabilité de cette rupture sur elle. Mais non. Son frère pouvait être surprenant, parfois. Elle avait aimé ça, sentir qu'il voulait la protéger et qu'il était de son côté, qu'il la préférait à Clara pourtant mille fois plus belle et brillante et compréhensive.

Harry avait toujours été jalouse des amis de son frère. C'était en parti pour ça qu'elle détestait le centre. Elle avait l'impression que John aimait plus ses junkies et ses clochards qu'elle, ce qui était bête et irréfléchi, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Alors en se levant de son canapé, son téléphone toujours à la main, elle avait souri pour la première fois depuis des lustres.

Le jour où John devait passer, elle s'était douchée, avait soigneusement coiffé ses cheveux et avait mis un peu de couleur sur ses paupières. Elle portait un chemisier blanc et un pantalon noir taille haute, et elle s'interdit de penser que Clara adorait cette tenue. Quand John arriva, il était dix heures passées et elle ouvrit la porte en tentant de cacher son soulagement. Il était accompagné mais sur le moment, elle ne le remarqua qu'à peine.

-Harry.

-Frérot.

Il sourit franchement et la prit dans ses bras, et Harry ne refoula pas le sentiment de sécurité qui l'envahit. John déposa un baiser sur son front quand ils se séparent, puis il indiqua le type juste derrière-lui.

-Sherlock, mon colocataire. C'est tout récent et je n'ai pas encore l'occasion de te parler de lui, mais avant que tu ne le demandes : non, on ne couche pas ensemble.

Harry esquissa un sourire narquois.

-Tu me connais trop bien. Dommage, j'en ai marre d'être la seule homo de la famille.

John leva les yeux au ciel mais elle l'ignora, examinant attentivement l'inconnu. Il était grand, ce qui était encore plus évident à côté de son frère, mince et enveloppé dans un trench gris plutôt classe. Séduisant à sa manière, mais avec un air étrange et quasi extraterrestre qui n'était pas vraiment le genre d'Harry. Néanmoins elle fut captivée par ses yeux, si gris et si intenses.

-Alors c'est vous, la petite sœur lesbienne. John m'a parlé de vous.

Harry sourit au timbre rauque et sexy de sa voix.

-En bien ou en mal ?

Sherlock haussa les épaules avec dédain.

-En bien, intervint John. Il aura tout le loisir de voir le mal par lui-même.

-Comme c'est charmant de ta part, répliqua-t-elle en s'écartant pour les laisser entrer.

Vivre avec une artiste aussi douée que Clara avait donné une touche exotique et chaleureuse à son appartement, et malgré les souvenirs que lui évoquaient chaque meuble, chaque tableau, elle n'aurait changé ça pour rien au monde.

-Je vous sers quelque chose à boire ?

-Café, merci, répondit John. Clara a laissé ses affaires ?

Harry grimaça légèrement et leur tourna le dos pour réchauffer le fond de la cafetière. Le côté direct de son frère était une chose qu'elle appréciait peu.

-Non, elle a pris ses fringues et d'autres trucs dont elle avait besoin. Il n'y a que son bureau qu'elle n'a pas encore complètement vidé.

-C'est définitif, alors ?

-Elle n'a pas rappelé, en tous cas, répondit-elle avec une pointe d'amertume.

Harry servit deux tasses de café et les posa sur la table de la cuisine. Sherlock avait retiré son trench et elle fronça les sourcils en reconnaissant son pull. Elle ne fit pourtant aucune remarque, décidant qu'il était trop tôt pour une dispute avec son frère, et ouvrit le frigo pour prendre une bière. Elle s'assit et se tourna vers John.

-Il est pas un peu tôt, Harry ?

Elle haussa les épaules et décapsula la bouteille.

-Si tu veux que je reste éveillée, il vaut mieux me laisser boire.

-Ah. Tu dors mal, en ce moment ? s'enquit-il avec son habituel air inquiet.

Harry ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à Sherlock. Il avait l'air de poliment s'emmerder et semblait peu intéressé par la conversation, alors elle répondit sincèrement.

-Je n'arrête pas de rêver de papa. Je ne sais vraiment pas pourquoi.

-C'est pour ça, alors, la cravate ?

-J'ai fouillé quelques cartons chez maman, admit-elle. J'ai retrouvé des vieux disques et les costumes qu'il mettait pour aller à la messe, et ça m'a rappelé que tu adorais cette cravate. Je pensais que ça te ferait plaisir – franchement, je ne sais pas pourquoi je l'ai gardé après sa mort, tu la méritais plus que moi.

Elle but une gorgée de bière, reposa la bouteille et garda le silence un moment.

-Comment je vais faire, pour le mariage de Zara ? Elle nous a invité toutes les deux, mais on n'a encore prévenu personne.

John haussa les épaules.

-Je peux appeler Clara pour lui demander d'annuler, si tu veux.

-Ouais, ce serait bien, soupira-t-elle. Merci. Tu tenais beaucoup à elle, hein ? Je suis désolée, frérot.

-Ne dis pas n'importe quoi, Harry, je me fiche de Clara.

Et c'était faux, ils le savaient aussi bien que l'autre, néanmoins elle le laissa continuer.

-Ce qui compte, c'est que toi tu ailles mieux. Tu as encore regardé Titanic, n'est-ce pas ?

Elle afficha un sourire contrit.

-Ouais.

-Tu te fais du mal toute seule, idiote, dit-il et toute l'affection dans le ton de sa voix soulagea le poids qui pesait sur ses épaules.

John prit doucement sa main et lui sourit, regardant son visage aux traits délicats, la courbe de ses lèvres fines, ses yeux verts et ses tâches de rousseur. Elle ressemblait toujours à une adolescente. Plus jeune, elle avait été aussi blonde que lui, mais en grandissant ses cheveux avaient foncé et leur ressemblance s'était réduite à leur sourire – même si celui de John rayonnait de patience et de gentillesse alors que celui d'Harry cachait souvent son malaise.

-Je suis là, maintenant. Plus de disputes.

Elle rit un peu et but une gorgée de bière.

-Je doute qu'on tienne longtemps avant de se lancer des assiettes à la figure.

-On peut toujours essayer.

-Tu restes longtemps ?

John lâcha lentement sa main, haussa les épaules et se tourna vers Sherlock.

-Tu ne voulais pas… ? demanda-t-il.

-Si, mais ça peut attendre.

-Moi, je m'en fiche.

-D'accord. On repartira en début d'après-midi, indiqua John.

Harry se demanda si elle avait raté une partie de la conversation.

-Heu, ouais. Pas de problème.


Sherlock glissa une cigarette entre ses lèvres et fit claquer son Zippo pour l'allumer. Il tira une bouffée de tabac, ferma brièvement les yeux et appuya sa tête contre la vitre. La chambre de Harry sentait le patchouli, le renfermé et l'encens à la vanille. Il avait très vite écarté l'idée de s'asseoir sur le lit et avait tiré un fauteuil jusqu'à la fenêtre.

Assis là, les jambes repliées contre son torse et les bras croisés sur ses genoux, il fuma distraitement une première cigarette, la faisant lentement rouler entre ses lèvres comme le bâton d'une sucette.

Sherlock se souvint que quand il était gosse, il adorait le sucre. Il passait son temps à grignoter des bonbons, caché dans les herbes hautes du jardin. Plus tard, en y réfléchissant, il se dit qu'il aurait pu y voir le signe qu'il allait se droguer. Les confiseries étaient pour lui une sorte d'addiction, mais ce ne fut plus suffisant quand il grandit. D'où le LSD et l'héro, peut-être.

Il sourit pour lui-même. Si les choses étaient aussi simples, beaucoup de souffrance aurait pu être épargnée. Alors pour la première fois depuis des siècles, il s'autorisa à penser à son passé – il était lucide, le manque était vague et éthéré et John était en bas, occupé avec sa sœur. Fermant les yeux, Sherlock soupira et se laissa couler.

Il avait onze ans quand il comprit que sa mère trompait son père avec son prof de gym. Elle dégageait une légère odeur de déodorant masculin, et il y avait des égratignures sur ses genoux qui ressemblaient à celles qu'avait eu Mycroft quand il était tombé sur le revêtement en plastique de la salle de sport du collège. Puis il avait trouvé des fibres correspondant à une de ses robes sur la veste de son prof. Personne ne le savait à part lui et il ne savait pas s'il devait le dire à quelqu'un.

Alors il garda ça pour lui.

Très vite, il remarqua que sa mère couchait avec d'autres hommes. Il y avait le type de la piscine, un mec qu'elle avait rencontré au restaurant et le voisin d'en face. La détester lui devint alors très facile. Il ne pouvait pas en vouloir à son père, parce qu'il admirait son père parce qu'il était fort, grand et courageux et qu'il lui avait appris les mathématiques et la physique.

Son père était ingénieur et c'était quelqu'un d'intelligent, mais pas autant que Mycroft et encore moins que Sherlock. Lui, il était le plus brillant de la famille. Il avait appris à lire et à compter très vite, il excellait au violon et il était plus observateur que n'importe qui. Un vrai génie. Il avait fait des tests et tout le monde avait été impressionné. Mais on l'avait aussi mis à l'écart, comme un paria. La différence n'était pas bien, avait-il appris encore plus vite que le reste. Et ça faisait mal.

Puis tout devint ennuyeux. Les gens, dont il connaissait chaque secret. Les jeux, qu'il gagnait toujours de toute façon. L'école, où il n'avait rien à découvrir.

Mais au début, Mycroft avait été avec lui, le seul capable de le comprendre même s'ils ne s'entendaient pas très bien.

Mais Mycroft était parti – Mycroft l'avait trahi – et après tout s'était écroulé.

Sherlock eut envie de pleurer en rouvrant les yeux. Toute cette merde était loin derrière-lui, maintenant. Mais il avait à nouveau l'impression d'être ce gamin trop brillant dans ce monde trop cruel, et ce sentiment lui était insupportable. Il eut envie de descendre pour retrouver John mais il se traita mentalement d'abruti et resta là.

Il avait presque trente ans, il n'était plus un gosse et John avait d'autres choses en tête. Tant pis si le poids de la solitude l'écrasait.


Harry était décidée à appeler Clara pour mettre les choses au clair une dernière fois quand John annonça qu'ils partaient. Elle savait que ça n'allait pas être facile, mais il fallait le faire, elle le sentait au fond d'elle-même. Sur le pas de la porte, elle embrassa son frère sur la joue.

-Merci d'être passé.

-C'est normal, enfin. Prends soin de toi et appelle-moi si tu veux.

Harry hocha la tête.

-C'est noté, frérot.

-Tu vas trouver quelqu'un, j'en suis sûr, dit-il doucement.

Personne ne compte à part Clara, songea-t-elle amèrement mais elle sourit. John déposa brièvement ses lèvres sur son front.

-Tu es parfaite comme tu es, ne change rien, ajouta-t-il.

Harry ne répondit pas et leur adressa un signe de la main alors qu'ils s'éloignaient.


John attendit qu'ils soient dans le métro pour se tourner vers Sherlock. L'ex-junkie n'avait quasiment pas dit un mot depuis qu'il était revenu pour le déjeuner et ses yeux gris s'étaient perdus dans le vague. Il s'était assis près de la vitre et le médecin était resté debout pour laisser sa place à une femme enceinte, si bien qu'il se pencha un peu vers lui pour lui parler.

-Est-ce que ça va ?

Sa voix était légèrement couverte par le marmonnement indistinct du métro. Sherlock leva la tête.

-Oui.

-Menteur, répliqua-t-il plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.

Le regard de l'ex-junkie s'accrocha au sien.

-Tu aurais dû être là depuis le début, murmura-t-il faiblement. Toi, tu ne m'aurais jamais abandonné.

John soupira et prit sa main, la serrant brièvement en ignorant les gens autour d'eux.

-Je sais, mais parfois les choses ne se passent pas comme on l'aurait espéré. Parle-moi, Sherlock. Parle-moi de toi.

-Je ne peux pas.

-Bien sûr que si. Tu me fais confiance, oui ou merde ?

L'ex-junkie affichait une expression qu'il ne lui avait encore jamais vue, un mélange de souffrance et de doutes, plus sincère et profonde qu'avant le sevrage.

-Oui, croassa-t-il en serrant sa main un peu trop fort. Mais laisse-moi du temps.

-D'accord. N'oublie pas que je suis là. Tu n'es pas seul, Sherlock. Tu ne le seras plus.

-Je sais.

John se pencha encore pour embrasser son front, comme il l'avait fait avec sa sœur. Il passa une main dans ses boucles brunes, repoussant les mèches qui gênaient ses yeux, juste pour lui prouver qu'il n'allait nulle part, qu'il s'occupait de lui.


Ouais, je sais, c'est pas joyeux.