JUNKIE

Rating : T pour drogues et violence.

Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.

Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.

Merci encore, vous êtes des amours. Ce chapitre suit directement le précédent.


Chapitre 27


-Elle disait s'appeler Nina, mais c'était sans doute faux. C'était une prostituée. Elle devait avoir quinze ou seize ans, pas plus. Elle avait fui son mac et considérait le centre comme une simple planque. Mais tu me connais, je voulais qu'elle arrête la drogue. J'ai réussi à la convaincre d'essayer, et étrangement ça a fonctionné. Le sevrage physique s'est bien passé, et elle semblait aller mieux.

John soupira vaguement. Le souvenir était toujours douloureux, néanmoins le corps de Sherlock contre lui le ramenait à la réalité. Il fallait qu'il en parle pour de bon, pas comme avec Solveig, par phrases hachées et incohérentes.

-Mais j'avais tort. En fait, on avait tous tort. Deux semaines plus tard, alors qu'elle disait se sentir bien à chaque fois qu'on lui demandait, elle s'est suicidée.

Il passa sa main libre dans les cheveux bouclés de Sherlock.

-Une des patientes m'a signalé que les douches étaient fermées de l'intérieur. Je suis allé voir, j'ai frappé, appelé, mais je n'ai eu aucune réponse. J'ai emprunté un pied de biche à Kurt – on avait abandonné depuis longtemps l'idée d'un sevrage avec lui, alors on fermait les yeux sur ses magouilles tant qu'il n'emmerdait pas les patients – et j'ai enfoncé la porte. Nina était là. Allongée sur le sol, avec un couteau qu'elle avait piqué en cuisine. Le sang coulait le long de ses poignets, couvrant tout le carrelage et imbibant ses vêtements.

John marqua une pause.

-C'est le sang dont je me souviens le mieux. Il y en avait partout. Partout. Et Nina avait les yeux grands ouverts sur le vide. Mais on aurait dit qu'elle regardait le plafond. Je crois que j'ai vomi, mais je ne sais plus – tout devient flou à partir de là et je sais seulement ce qu'on m'a raconté après. Kurt m'a trouvé dans l'ouverture de la porte, complètement abasourdi, et il a dû me coller une gifle pour que je réagisse.

John sourit légèrement à cette idée. Ça n'avait pas dû être difficile, pour Kurt.

-C'est le type qui s'est battu avec le gosse qui s'était enfermé dans les toilettes ? demanda Sherlock.

-Ouais, c'est lui. Il sortait de prison – encore – à cette époque.

-Qu'est-ce qu'il s'est passé, ensuite ?

-J'ai fait une dépression.

L'ex-junkie arqua un sourcil et se redressa, l'air perplexe. Il croisa les yeux acajou du médecin.

-Enfin, après avoir travaillé comme un dingue pendant trois mois. Je quittais rarement le centre, je dormais à peine, je mangeais très peu. J'ai perdu presque six kilos, d'ailleurs. Solveig m'a pris comme patient, j'ai suivi un genre de thérapie et je m'en suis sorti.

-C'est aussi pour ça que tu m'as demandé de l'appeler, nota-t-il.

John acquiesça.

-Elle sait comment me gérer dans ces moments-là. Mais je n'aurais pas dû, c'était trop tôt.

Sherlock hocha la tête et laissa passer un silence.

-Elle pleurait.

-Quoi ?

-La psy, précisa-t-il. Elle pleurait quand on est parti.

-Je suis vraiment-

-T'es vraiment rien du tout, idiot, coupa-t-il en levant les yeux au ciel. Tu étais encore sous le choc, ta réaction était normale.

-…Je m'excuserais demain.

Sherlock se redressa un peu.

-Si tu veux. Tu peux me lâcher, maintenant ?

John fronça les sourcils et rougit légèrement en comprenant.

-Merde, désolé.

Il lâcha sa main et Sherlock grimaça de douleur en l'examinant. Les marques de ses ongles faisaient des arcs de cercle dans sa peau, rouges et luisants.

-Je suis vraiment désolé, murmura John. Est-ce que ça te fait mal ?

-Je sais gérer la douleur physique, arrête de faire cette tête. Ça me prouve que je suis toujours en vie.

John esquissa un sourire.

-J'aimerais qu'Ida puisse encore avoir mal, ajouta maladroitement Sherlock.

-Moi aussi.

L'ex-junkie se leva et s'étira avec la grâce d'un félin. Il remonta les manches de son pull jusqu'aux coudes, bâilla et coula un regard en direction de la cuisine.

-J'ai faim.

John se redressa et soupira.

-D'accord, je vais cuisiner un truc rapidement.

-Merci.

Sherlock attrapa le paquet de Dunhill qui traînait sur la table basse et chercha son briquet dans la poche de son jean.

-Sherlock.

-Hm ? marmonna-t-il en se tournant brièvement vers lui.

-Ce sera ton tour, après.

L'ex-junkie arqua un sourcil.

-Je sais, dit-il lentement.

-La nuit va être longue, c'est ça ?

-Oui.

-Je vais faire du thé.

Sherlock acquiesça et le regarda disparaître dans la cuisine. Il glissa une cigarette entre ses lèvres, l'alluma et tira une bouffée de tabac en observant les marques dans sa main. Il se demanda s'il allait garder des cicatrices.


John avait l'impression d'être à nouveau un adolescent. Sherlock et lui s'étaient assis sur le lit, l'ex-junkie en tailleur et lui contre le mur. Un plateau était posé entre eux, avec couverts, assiettes, verres, sachets de chips, clopes, tasses, sucre et bouteille de lait. Ils avaient mangé en silence, puis Sherlock avait bu une gorgée de thé et ses yeux gris s'étaient assombris. John l'écouta sans jamais l'interrompre.

Il ne s'aperçut que bien plus tard qu'il faisait parfois de genre de trucs avec Harry. Quand sa sœur allait mal, ils s'installaient dans sa chambre avec des paquets de bonbons colorés et il l'écoutait parler. C'était un des rares moments où ils s'entendaient bien. Il chérissait ces souvenirs, ces instants où ils ne se criaient pas des horreurs. Mais les choses allaient changer, il sentait qu'il était prêt à vraiment se réconcilier avec sa sœur.

John mit cette idée de côté et revint à Sherlock. Il n'était pas réellement impatient d'en savoir plus pour lui, parce qu'il savait que quoiqu'il dise, quoiqu'il ait fait, ça ne changerait rien à toute l'affection qu'il lui portait. Ou plutôt l'amour. Parce que c'était de l'amour, dans un sens.

-J'ai toujours détesté la banalité, commença Sherlock d'une voix lointaine. Je ne sais pas si ça a un rapport avec mon intelligence hors norme, mais toute ma vie j'ai cherché des occupations inédites, inhabituelles, des choses que peu de gens s'autorisent ou qui sont considérés comme anormales.

Il sourit en disant ça, mais c'était un sourire cynique dénué de toute joie.

-Mes parents n'ont jamais réussi à me comprendre. Mon père pensait que si, mais il avait tort. Il était ingénieur et il avait une grande culture scientifique. Les mathématiques et la chimie sont les seules choses qu'il m'a apportées. C'était un idiot aveugle, je l'ai méprisé en grandissant. Ma mère était une salope égocentrique qui le trompait avec toute la ville. Elle voulait m'envoyer dans une école pour surdoués, profiter de mon esprit brillant pour être admirée. Elle était tellement fière d'être la mère d'un génie.

Sherlock ferma brièvement les yeux, l'air ailleurs.

-Oh, elle s'est bien occupée de moi. Me nourrir, m'habiller, veiller à ce que je sois en bonne santé – elle savait le faire, je ne peux pas lui en vouloir là-dessus. Mais je suis vite devenu indépendant et nos rapports se sont réduits à de la politesse.

Il y eut un silence, puis il reprit d'une voix plus émue, plus hésitante.

-Mycroft était la seule personne capable de me comprendre. Il n'était pas aussi intelligent que moi, mais presque. Il savait ce qu'était l'ennui. Il me retrouvait toujours quand je partais de la maison. Mais quand j'ai atteint l'adolescence, il est parti étudier à l'université d'Oxford. Il ne revenait plus qu'en été et à Noël, et tout ce qu'il me disait était fais un effort pour mieux t'entendre avec les parents.

Sherlock fit une pause le temps de boire une gorgée de thé.

-Mycroft m'a trahi, dit-il abruptement. Il m'a abandonné.

John se souvint de ce que l'ex-junkie avait dit au sujet de Carol et Tim – écœurant.

-Le pire, c'est que ce connard ne s'en ait jamais rendu compte. J'ai arrêté le lycée avant d'avoir mon diplôme et j'ai fugué une première fois. Oh, pas longtemps, juste quelques semaines. J'ai pris le bus sans regarder où il menait, j'ai dormi à l'hôtel avec l'argent que j'avais volé à mes parents et j'ai essayé de trouver quelque chose à quoi me raccrocher. Un sens à ma vie. Une connerie comme ça.

Sherlock soupira.

-Ma tête était sans cesse pleine de pensées, d'idées, d'observations. Je ne pouvais jamais me reposer, c'était une vraie torture. Parfois, cette intelligence m'était utile, mais quand je n'avais rien pour la nourrir, ça devenait insupportable. Bien sûr, je n'en ai jamais parlé à quiconque, pas même à Mycroft. Comment les gens ordinaires peuvent-ils comprendre ? C'est impossible.

Il passa une main dans ses boucles brunes, l'air plus las que jamais.

-C'est à ce moment-là que j'ai commencé à jouer. Au début, je me contentais de traverser la route sans regarder, juste pour sentir l'adrénaline dans mes veines. Ça n'a pas raté, un jour j'ai percuté une voiture et fini à l'hôpital. Mes parents m'ont retrouvé et j'ai dû revenir à la maison avec un bras dans le plâtre. Ensuite, j'ai essayé l'alcool, mais ça ne me réussissait pas vraiment. Je devenais hystérique et horriblement joyeux.

John fronça les sourcils et Sherlock secoua la tête sur le côté.

-Non, la drogue n'est venue que plus tard. Un peu avant mes vingt ans, j'ai fait une deuxième fugue. J'ai passé deux jours dans une chambre miteuse à boire des produits toxiques. Rien de mortel, juste assez pour avoir mal pendant des semaines. J'ai encore fini à l'hôpital, mes parents m'ont retrouvés, et j'ai détesté ce sentiment de déjà-vu plus que tout au monde. Et je détestais déjà le monde entier. Mycroft est passé pour me dire d'arrêter mes conneries, je lui aie répondu d'aller se faire foutre, on s'est quasiment battu et il est reparti.

Sherlock but à nouveau une gorgée de thé, sans oser jeter un coup d'œil à John.

-Troisième fugue, plus longue cette fois-ci, presque deux mois. Je me suis allongé sur une voie de chemin de fer après avoir calculé que je ne risquais que quelques égratignures. Le conducteur du train a eu plus peur que moi. C'était frustrant. Comme si je ne pouvais plus rien ressentir, comme si toutes les émotions qui m'habitaient s'étaient enfuies. Je n'étais même pas assez courageux pour me suicider. Je suis finalement revenu chez mes parents et j'ai passé le temps en disséquant des animaux.

Nouveau soupir.

-Mais je m'ennuyais toujours. J'ai déduit le nom du dernier amant de ma mère et je l'ai menacée de tout raconter à mon père pour qu'elle me laisse sa voiture. J'ai conduit les yeux fermés sur une route de campagne, complètement bourré, je me suis planté dans un arbre et j'ai insulté le médecin qui m'a soigné, lâcha-t-il en souriant faiblement. Les cicatrices que j'ai, elles ne viennent pas toutes de la rue, John. Beaucoup sont des conséquences de mes tentatives risibles de m'autodétruire.

Sherlock termina sa tasse.

-Après, j'ai traîné dans des bars. Je cherchais des types plus costauds que moi à provoquer, je me prenais quelques beignes et j'affinais mes techniques d'autodéfense. C'est à cette époque que j'ai rencontré un junkie pas trop chiant qui m'a offert mon premier cachet d'ecstasy. Je n'oublierais jamais les sensations qu'il m'a procuré, ce sentiment de béatitude extrême et les visions pleines de couleurs et de formes. C'était bon, c'était nouveau – c'était interdit, dangereux.

L'ex-junkie finit par lever les yeux vers John.

-Ensuite, il y a eu la morphine, l'héroïne et le LSD. J'ai essayé les champignons hallucinogènes, mais ça m'a moins plu. La drogue est la seule chose qui me vide l'esprit – c'était divin, inespéré. Quand Mycroft est revenu pour les fêtes, j'étais déjà complètement dépendant. Il s'en est rendu compte, bien sûr, contrairement à mes parents. On s'est disputé et je l'ai encore insulté. Mais c'était différent. J'étais amer, agressif, je ne savais même pas ce que je disais. Je voulais le blesser. Ça a incroyablement bien fonctionné. Il m'a giflé, j'ai répliqué en le frappant avec une bouteille et il a perdu connaissance.

Sherlock déglutit difficilement.

-Je croyais qu'il était mort, murmura-t-il. Que je l'avais tué. Que j'avais tué la seule personne qui m'avait un jour compris.

John repoussa le plateau et tendit les bras. Sherlock se blottit contre lui, passant ses bras autour de sa taille et appuyant sa tête contre son torse.

-On était dans le jardin quand c'est arrivé, et les parents discutaient dans le salon. Je suis passé par la gouttière qui longeait le mur pour rejoindre ma chambre, j'ai jeté quelques fringues et de l'argent dans un sac et je suis parti. J'ai erré dans la rue pendant des jours, me droguant et dormant sur le trottoir, l'image du visage horrifié de Mycroft en tête, le moment où il a compris que j'étais foutu, qu'il ne pouvait plus rien pour moi. Mais il m'a retrouvé, ajouta-t-il en reniflant.

John passa une main dans ses boucles brunes.

-Il a fait comme si rien ne s'était passé. Il m'a donné de l'argent, m'a demandé de rentrer mais n'a pas insisté. Par la suite, j'ai remarqué que des types me suivaient. J'ai pu en coincer un et lui faire avouer que Mycroft le payait. Après, il est venu de temps en temps, malgré tous mes efforts pour le semer. Il n'a jamais fait d'allusion à ce qu'il s'était passé. N'a jamais parlé des parents. Comme pour se faire pardonner.

Sherlock laissa passer un silence, puis John osa demander :

-Mais tu lui en veux encore, n'est-ce pas ?

-Oui.

-Tu ne seras jamais en paix tant que tu ne lui auras pas parlé franchement, Sherlock.

-Je suis incapable-

-Non, coupa-t-il avec douceur. Demain, on retourne au centre pour voir Solveig. Je m'excuserais et tu pourras lui parler de Mycroft. Je suis sûr qu'elle trouvera une idée pour vous réconcilier.

Sherlock soupira et ferma les yeux, écoutant juste le bruit de leurs respirations. John déposa un baiser sur son front, rabattit les couvertures sur eux et l'ex-junkie s'endormit, les lèvres sèches d'avoir trop parlé.


Note :

Ouais, je sais.