JUNKIE
Rating : T pour drogues et violence.
Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.
Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.
'Suis toujours ultra occupée, désolée. Je répondrais à tout le monde dès que possible. Merci encore à tous.
Chapitre 28
Sherlock s'éveilla avec l'impression d'avoir franchi une étape. Il sentait le bras de John passé autour de sa taille, sa respiration régulière près de sa nuque et la quiétude de la chambre. La lumière dorée qui filtrait de la fenêtre tombait sur les couvertures, et il tendit la main pour effleurer un rayon étalé sur le drap. Il percevait clairement la chaleur sur ses doigts, douce et tiède, tellement réelle.
L'ex-junkie sourit. Il était bien vivant, là, avec le corps de John collé à lui. Il en profita un moment, puis son cerveau démarra et il finit par se lever avec précautions. Il parvint à ne pas réveiller John, attrapa quelques fringues et prit une douche rapide. Il s'habilla et, pour la première fois depuis longtemps, se regarda dans le miroir.
Sherlock n'avait jamais compris comment et pourquoi les gens le trouvaient beau. Il s'était toujours trouvé trop grand, trop maigre, trop anguleux. La seule chose qu'il appréciait était ses yeux, parce qu'il savait combien les autres les trouvaient étranges et dérangeants. Ils étaient à son image, trouvait-il, changeants, bizarres, originaux et indéchiffrables, et il usait souvent de son regard pour décourager ceux qui voudraient s'approcher un peu trop près.
Sauf avec John, mais comme John était l'exception à tous ses principes, il s'en fichait.
Sherlock amorça un sourire que son reflet lui rendit. Il aimait sincèrement John, peut-être même n'avait-il aimé que lui. Les sentiments étaient une énigme pour son esprit scientifique, il s'en méfiait et préférait les éviter. Mais parfois ça lui tombait dessus et il maudissait cette faiblesse tellement humaine. Comme pour Carol, la pauvre et courageuse Carol qui avait tant souffert. Il allait retrouver le salopard qui l'avait violée, il en était certain, et tant pis s'il fallait prendre des risques.
Sherlock sortit de la salle de bains et prit le rubik's cube qui traînait sur la table basse. Il retourna dans la chambre, s'allongea entre le mur et John sans faire un bruit et commença à faire tourner les axes du carré.
Quand John émergea, il trouva le rubik's cube posé sur la table de chevet. Il cligna des yeux, se redressa et le prit. Il l'examina un bref instant et sourit. Les faces colorées étaient toutes complètes.
-Sherlock ? appela-t-il en entrant dans la cuisine.
L'ex-junkie était assis à la table avec une tasse de café à la main, le Times ouvert devant lui. Il leva les yeux en entendant John et arqua un sourcil dédaigneux en voyant le rubik's cube.
-Quoi, tu es réellement surpris ?
-Oh, excuse-moi, génie. J'ai passé des mois à essayer de résoudre ce truc sans jamais y arriver, permets-moi d'être admiratif.
John posa le cube sur la table et s'assit face à lui. Il passa une main dans ses cheveux blonds, bâilla et sourit vaguement à Sherlock.
-Comment tu te sens ?
L'ex-junkie leva les yeux au ciel.
-Bien, merci. Et toi ?
-Mieux que jamais, dit-il franchement.
Sherlock hocha la tête sans répondre, mais la lueur dans ses yeux gris parlait pour lui.
-Je vais prendre une douche. Wilfried travaille, aujourd'hui, mais avec son retard habituel il devrait être chez lui à cette heure-ci, indiqua-t-il en se levant. Tu as sans doute le temps d'imprimer d'autres partitions.
-Qu'est-ce qui te fait croire que… ?
John sourit face à son air faussement nonchalant.
-Rien en particulier. Mais je commence à te connaître, Sherlock.
Il disparut dans le couloir et l'ex-junkie songea que c'était un euphémisme. John semblait en savoir plus sur lui que Sherlock lui-même, et parfois c'était comme s'ils s'étaient connus dans une autre vie.
L'appartement de Wilfried ne ressemblait plus à l'appartement de Wilfried. À croire que Mrs. Hudson, en plus de nettoyer, dépoussiérer et récurer, avait repeint les murs et changé le parquet. Mais bizarrement, ça n'avait pas atteint le propriétaire. Vêtu d'un jean vert fluo et d'un pull noir troué au col, Wilfried détonait avec le décor. Sherlock ne put s'empêcher d'esquisser un sourire narquois quand il le laissa entrer.
-Ma tante est le genre de gonzesses qu'il vaut mieux éviter de contredire, lâcha-t-il en fermant la porte derrière-lui.
-Je vois ça.
-Vous voulez encore imprimer un truc ?
-Oui, si ça ne vous dérange pas, répondit-il.
Wilfried haussa les épaules.
-J'ai tout mon temps, allez-y.
-Vraiment ? John a dit que vous travaillez, aujourd'hui.
-Ouais, il parait. C'est juste un job dans une librairie. Le patron est un alcoolique et le salaire est merdique. Mais bon, il faut bien payer le loyer.
Sherlock haussa les épaules. Il n'écoutait déjà plus, faisant claquer les touches du clavier du bout des doigts.
Solveig pouvait se contenter de très peu. Elle n'était pas particulièrement matérialiste, n'achetait que beaucoup de nécessaire et un peu de superflu, et avait tendance à amasser les vieux objets cassés qu'elle ne pouvait pas se résoudre à jeter. Mais parfois, quand elle était d'humeur mélancolique, ou qu'une séance avec un patient avait été frustrante et inutile, elle s'autorisait à passer au Starbuck en rentrant chez elle – où tout était cher et si tendance.
La psy passait sa commande, s'asseyait près des vitres et buvait son café glacé en observant les passants.
Elle aimait ce contraste entre le chaud et le froid. Elle passait toujours un moment à croquer les glaçons avant de boire, jusqu'à avoir la langue glacée et les lèvres gercées. Solveig y voyait une métaphore de sa vie. La chaleur était le bonheur qu'elle avait connu, immense et presque infini, l'avenir radieux qui s'offrait à elle et le froid la chute, brutale, injuste, cruelle, des années de désespoir à tenter de reconstruire quelque chose.
Solveig souriait amèrement quand elle rejoignait finalement son appartement. C'était à chaque fois une épreuve de ne trouver personne pour l'accueillir, personne pour lui demander comment s'était passé sa journée et personne pour l'aimer, tout bêtement. Mais au moins le souvenir du chaud-froid dans sa bouche la distrayait temporairement. C'était ce qu'elle disait en voyant entrer John dans son bureau.
-Salut. Je peux te voir une minute ?
Solveig haussa les épaules et reposa son stylo. Elle lisait ses notes de sa dernière séance, essayant vainement de se concentrer sur le patient et ses éventuels troubles, mais rien n'y faisait, elle n'y arrivait pas. C'était clairement un jour à café glacé. Que Dieu bénisse John Watson jusqu'à la troisième génération, songea-t-elle alors qu'il posait un gobelet en plastique sur son bureau. Elle reconnut sans problème le logo vert du Starbuck.
-Je voulais m'excuser pour hier, dit-il en s'asseyant face à elle. J'étais été dur avec toi, je n'aurais pas dû venir aussi vite. Je suis désolé.
La psy amorça un sourire. Ses cheveux roux étaient ramenés en une tresse faite à la va-vite et John lui trouva un air fatigué.
-Excuses acceptées. Et puis, je peux pardonner n'importe quoi à n'importe qui si ce n'importe qui m'amène un café glacé, ajouta-t-elle en retirant le couvercle du gobelet. Comment sais-tu que j'adore ça, d'ailleurs ?
-Tu n'es pas la seule à prêter attention aux détails.
-Sois béni, John.
Il sourit simplement et elle goba un glaçon. Il se brisa sous ses dents et elle déglutit, appréciant la brûlure du froid dans sa gorge.
-Tu n'as rien pris pour toi ?
-J'ai déjà pris un café avant de venir.
-Où est Sherlock ?
John ne se formalisa pas du changement de sujet – il avait l'habitude.
-Il est avec Carol.
-Vraiment ? Ils ont l'air plus proches que je ne le pensais. Ton junkie est décidément imprévisible.
Solveig se dit que ça méritait peut-être de le noter dans son carnet bleu, puis elle lâcha un soupir las et repoussa l'idée.
-Ce n'est pas mon junkie, et d'ailleurs ce n'est plus un junkie. Il viendra te voir, après.
-Après quoi ?
John remua sur sa chaise.
-Il veut essayer de retrouver le type qui a violé Carol.
La psy fut heureuse d'avoir reposé le gobelet avant qu'il ne réponde.
-Pardon ?
-Sherlock est plus intelligent qu'il en a l'air, et il aimerait faire quelque chose pour Carol. C'est lui qui a eu cette idée, je ne vois pas pourquoi on devrait l'en empêcher, expliqua-t-il.
Il ne précisa pas qu'il y avait souvent pensé lui-même.
-Ce n'est pas bon pour Carol, argua-t-elle.
-Je pense que si, au contraire, répondit-il, et il parut emmerdé de la contredire. Elle s'en remettra plus rapidement si elle sait que le connard qui lui a fait tant de mal dort en prison.
Solveig secoua la tête.
-J'en doute. Et si Sherlock échoue, elle risque d'aller encore plus mal.
John s'apprêtait à répondre mais il se tut. La psy but une gorgée de café, réprimant le sentiment de malaise qui montait en elle. Mais John le vit, bien sûr. John voit toujours tout.
-Il y a une autre raison, n'est-ce pas ? demanda-t-il doucement.
Ce ton tellement gentil et patient et professionnel l'agaça. Elle n'était pas un de ses patients, merde.
-Merci pour le café, au revoir et bonne journée, cingla-t-elle.
-Solveig.
-Arrête, John, tu ne sais rien de moi.
Elle sut aussitôt qu'elle s'était piégée toute seule.
-Tu dis toujours qu'il faut parler, que parler aide à se sentir mieux, dit-il.
-Peut-être que je me trompe, dans ce cas.
-Je ne crois pas, non. Parler m'a réellement fait du bien. Que ce soit avec toi ou pas, Solveig.
Elle ne dit rien, se contentant de le fixer avec amertume.
-Je ne veux pas te forcer, reprit-il. Mais si tu as besoin, je suis là.
Ouais, tu es toujours là pour tout le monde, connard altruiste, eut-elle envie de répondre. Mais elle ne le fit pas, parce que John était quelqu'un de bien et qu'elle ne souhaitait pas se disputer avec lui.
-D'accord, dit-elle après un bref silence. Mais je ne veux pas de ta pitié.
John hocha la tête et elle croqua un glaçon avant de commencer.
-Il y a quatre ans, je ne travaillais pas encore au centre. J'avais trouvé une place dans un cabinet. Mes collègues étaient sympas, ça payait suffisamment pour le loyer et la bouffe et j'avais souvent des patients intéressants. Un soir, alors que j'avais terminé mes consultations, un flic est venu me voir pour me parler du suicide d'une femme qui avait brusquement arrêté sa thérapie. Je ne l'avais vue que trois ou quatre fois, mais il voulait avoir mon avis sur sa mort, pour confirmer – elle s'était jetée d'un pont avec sa voiture. J'en avais entendu parler, mais je n'y avais pas vraiment prêté attention.
Solveig soupira avant de reprendre.
-Mes rapports avec mes patients étaient beaucoup plus distants qu'aujourd'hui, expliqua-t-elle. J'ai accepté de répondre aux questions du flic en espérant que ça ne durerait pas trop. Mais entre lui et moi, ça été le coup de foudre. Sérieusement. Je me sens toujours comme une gamine prépubère en disant ça, mais je ne vois pas comment le définir autrement. Le gars s'appelait Frederic, parlait avec un accent français épouvantable et avait un sens de l'humour à toute épreuve. Une semaine plus tard, j'emménageais chez lui.
Un sourire se dessina brièvement sur ses lèvres, vague et fugace.
-Fred vivait dans un appartement horriblement petit, mais on s'en fichait. Il bossait trop, oubliait toujours ses clefs et ne savait même pas faire des pâtes. C'était un type bien, peut-être même trop bien pour moi. Je l'ai aimé comme si je n'avais jamais aimé personne avant lui, et il m'a aimé au moins trois fois plus. Quand il m'a demandé en mariage, je me suis dit que je ne pouvais pas être plus heureuse, mais ça a été le cas quand je suis tombée enceinte.
John vit le léger tremblement de ses mains et se souvint des paroles de Carol.
-Le gosse est né un jour de pluie. C'était un garçon et on avait décidé de l'appeler Sidney. Être parent n'était pas de tout repos, mais c'était divin de regarder cet enfant grandir sous nos yeux, notre enfant, notre petite créature adorée. Puis on s'est offert nos premières vacances en famille et on a pris la route. Je conduisais, et Fred était à l'arrière avec Sid. C'était la nuit et on était bientôt arrivé.
Solveig déglutit difficilement.
-Mais un chauffard ivre nous a percuté. J'ai perdu connaissance et je me suis réveillée à l'hôpital, dit-elle dans un murmure. Sid est mort sur le coup. Fred a été gravement blessé et il s'est vidé de son sang dans l'ambulance. Moi, j'avais un léger traumatisme crânien et quelques bleus. Le médecin a dit que j'avais eu de la chance. Je ne pense pas qu'il avait raison. C'était il y a trois ans mais ça pourrait être hier – je n'ai pas oublié, je n'ai jamais pu oublié, même si le type qui nous a foncé dedans dort aujourd'hui en prison.
John acquiesça sans rien dire, parce que les mots étaient ridicules face à une telle tragédie ordinaire. Il s'était souvent demandé si Solveig cachait quelque chose, et il regrettait maintenant d'en savoir autant.
-Je suis désolé, murmura-t-il simplement, et elle ne réagit pas, ses yeux perdus dans le vague.
Note :
Je vous gâte en révélations, hein ?
