JUNKIE

Rating : T pour drogues et violence.

Ceci est un UA situé à Londres, de nos jours. Présence de OC mineurs. Aucun spoil.

Je rappelle que la consommation, la détention et le trafic de stupéfiants est illégal et dangereux, etc.

Chose promise chose dûe. Merci vraiment à vous, mes Fidèles Lecteurs, vous illuminez mes journées. Ruize, il y aura en tout 36 chapitres - je t'épargne le sarcasme sur ton obsession du nombre pair.

Et c'est la suite directe du chapitre précédent, vous êtes prévenus.


Chapitre 31


L'endroit est en ruines. C'était un hôtel, avant, avec des dizaines d'étages qui montaient jusqu'au ciel. La façade était déjà décrépie et fissurée, mais là elle tombe en miettes. Sherlock pousse lentement le battant de la porte, espérant que le bâtiment ne va pas s'écrouler. Le couloir qui s'étend devant lui est large et vide. Du verre brisé couvre le dallage poussiéreux. Le silence est à peine troublé par le bruit de ses pas, et une musique s'écoule, quelque part – un vieux tube des T-Rex, un truc qu'il a dû entendre à la radio.

Sherlock sourit sans grande conviction. Il y a des milliers de souvenirs derrière chaque porte, plus ou moins organisés, plus ou moins agréables. Toute sa vie, ses effleurements avec la mort, son ennui, sa solitude. La drogue et les bouleversements récents n'y sont pas encore, il pense. John n'y est pas encore. John. Il lui faut une pièce entière rien qu'à lui, un endroit tranquille où il pourrait stocker les données qui le concernent.

Mais avant, il a du tri à faire. Beaucoup de tri. Sherlock parcourt les numéros des chambres du regard – le premier étage est consacré à la première partie de sa vie, son enfance. Il pousse une porte au hasard et entre dans le salon de la maison de ses parents. Tout est là, la bibliothèque, les fauteuils, les bibelots sur les étagères. Les livres sont noircis des souvenirs des après-midis passées à lire ou à jouer du violon, quand il pleuvait trop fort ou qu'il était fatigué.

Doux-amer. Il n'était pas vraiment heureux mais pas encore malheureux. Quelque chose entre les deux, une forme d'ignorance bénéfique. Sherlock veut garder cette part de lui-même. Il ne supprime rien, ressort aussitôt. Autre chambre, plus grande et lumineuse. C'est une reproduction du jardin, quand il devait avoir dix ou douze ans. La balançoire tient encore debout et il n'y a pas d'arbustes le long du muret.

Ce sont les jeux avec Mycroft, les bonbons gobés, caché dans l'herbe, quand il s'ennuyait, les insectes qu'il observait et le vent dans ses boucles brunes.

Sherlock a envie de pleurer. Il avait presque oublié cette période, ces moments insouciants où tout semblait aller tellement mieux. Il ne supprime rien – putain, surtout pas – et sort en fermant doucement la porte. Il marche sur du verre brisé et le craquement sourd est choquant dans ce silence. Une autre pièce est pour ses parents : il se débarrasse des détails, ne garde que leurs noms, le souvenir de son père quand il lui apprenait à compter et ses propres déductions sur les amants de sa mère.

C'est suffisant.

Il y a une autre chambre à l'image d'une salle de classe. L'école ne lui a apporté que des informations futiles, il en supprime la quasi-totalité – littérature, politique, système solaire – mais range soigneusement les mathématiques et les sciences dans un carton. Sherlock le déplace jusqu'au laboratoire, au deuxième étage, et détruit la salle de classe. Le deuxième étage est son adolescence. C'est encore plus sale et pourri. Toute la partie à droite, au moins cinq pièces, renferme les accidents de voiture, les produits toxiques, les bagarres dans les bars et ce truc idiot avec le train.

Il garde quelques données, juste quelques mots pour s'en rappeler, et se débarrasse du reste. Il détruit les pièces désormais vides et passe à l'autre partie. Il y a une chambre pour l'ennui – il supprime. Il y a une chambre pour le désespoir – il supprime. Il y a une chambre pour la haine – il supprime. L'étage est plein de trous, maintenant. Sherlock met de côté les expériences sur les animaux et les vacances d'été avec Mycroft. Juste ça. Il était profondément malheureux à cette époque et il ne veut pas trop y penser.

Le troisième étage est bizarrement coloré. Le dallage du couloir n'est plus couvert de verre brisé mais de seringues, des cachets écrasés et de sachets en plastique. Les murs sont peints en jaune et en bleu et en rouge et toute cette énergie folle qui s'en dégage lui fait mal. Sherlock traverse le couloir, remarque les noms sur les portes – ecstasy ; héroïne ; LSD ; morphine ; champignons ; bad trip ; tarifs – et jette rapidement quelques notions de base dans des cartons.

Il ne comprend pas. Il n'a pas foutu les pieds dans cette saloperie d'hôtel depuis qu'il a commencé à se droguer mais les souvenirs et les données se sont amassés d'eux-mêmes. Ça le rend furieux. Et bizarrement reconnaissant. Il fouille un peu, retourne toute cette merde, cherche le salopard qui a violé Carol. Il trouve enfin le souvenir, un peu flou mais intact. Le type est un dealer, il lui a vendu de la came une fois ou deux.

Le mec a cette cicatrice en forme d'étoile sous l'œil, ça l'a marqué parce qu'il était défoncé au LSD et qu'elle avait aussitôt attiré son regard. Elle brillait. Presque. Quelqu'un était avec lui, une pute visiblement. Elle lui tenait le bras, répétait qu'elle voulait partir, qu'elle voulait qu'il la ramène chez elle. Elle l'appelait par son nom. Sherlock plisse les yeux. Il se concentre, repasse le souvenir comme un film. La voix de la pute. Les mots. Le nom. Alex. Alex. Il fout ça avec le reste et détruit toutes les chambres de junkie.

Sherlock range les cartons dans un cagibi au quatrième étage. Celui-ci est différent. Il doit dater d'après le sevrage. Le couloir est en travaux, avec des fils électriques qui sortent des murs et des bâches en plastique sur le sol. La première pièce est une chambre. Elle n'est pas très spacieuse, mais lumineuse et calme. Il y a un grand lit, une commode et des bouquins, et un rubik's cube posé sur la table de chevet. C'est la chambre de John. Sherlock est ébahi devant la quantité de données qui se sont amassées.

Il y a tout, là.

La première rencontre, dans le squat. Le défi, lancé au hasard. Le centre. Le dortoir, les allées de lits de camp. Et Tu es très beau, Sherlock. Époustouflant. Le son de sa voix, douce et patiente et tout-va-bien-je-suis-là. La fuite, ridicule. Le réveil brumeux dans l'infirmerie. Comme la main de John sur son ventre était chaude. Combien il avait envie de tout lui confier. L'impression d'être à sa place. D'avoir trouvé quelque chose à vivre, à ressentir. Puis quand la méfiance et l'amertume qui s'étaient muées en une confiance aveugle, et réciproque.

Le goût des cigarettes qu'il fumait à la fenêtre du salon. La manière dont John passait un bras autour de sa taille quand il dormait, comme s'il avait peur qu'il disparaisse. L'affection qu'il avait pour ses patients qui le rendait presque jaloux. Le contact de sa peau quand il l'enlaçait. Les rides qu'il avait au coin des yeux quand il souriait. La menace implicite dans ses yeux quand il sentait un danger. Tous ces détails, ces images, ces mots.

Sherlock range soigneusement la chambre. Il trie les souvenirs par ordre chronologique, méthodiquement. Puis il visite les autres pièces. Elles sont toutes récentes et inachevées, et toutes vides. Les données sont empilées au bout du couloir, attendant d'être organisées. Il prend un premier carton – IDA est inscrit sur le dessus – l'ouvre dans une chambre. C'est un squat, sale et puant, avec un matelas jeté sur le sol et des fenêtres brisées. C'est un putain d'hommage à la fille à la voix trop aiguë, celle qui l'appelait Sherly tout le temps, celle qui empestait l'alcool et souriait de travers quand elle était ivre.

C'est une chambre pour Ida.

Ensuite, Sherlock déplace une pile de cartons jusqu'à la reproduction du dortoir. C'est grand, utilitaire et aseptisé. Les étiquettes sont multiples, les souvenirs variés – DARREN ; SARAH ; XANDER ; BABETH ; YANN. Il aménage une autre pièce, plus petite et confortable, une chambre d'enfant. Il y a un lit à barreaux, un tapis sur le parquet et des couvertures sur une chaise. Le nom inscrit est CAROL et il range dans les étagères l'amour – pas du tout écoeurant – qu'elle porte à son fils, son courage insensé et sa détermination, ses larmes, son élégance.

Sherlock retourne dans le couloir, prend d'autres cartons et ouvre une porte sur le petit salon du centre. La décoration décalée et exotique est la même, l'odeur de thé flotte dans l'air et il s'assoit dans un fauteuil en cuir le temps d'organiser les souvenirs étiquetés MRS. HUDSON. Il y range aussi les WILFRIED, parce qu'ils sont peu nombreux et pas vraiment importants.

Il commence à se demander s'il ne devrait pas changer la forme. Supprimer l'hôtel et faire autre chose.

L'idée lui vient comme une évidence.

Ce sera un palais. Un palais mental. Haut, spacieux, luxueux, avec des dômes et des colonnes, des dalles en marbre noir et des rampes d'escaliers dorées. Sherlock arrange tout ça, retire les étages inutiles et reprend son rangement. Il ajoute un bureau près du dortoir, simple et silencieux. Il y a un gobelet de café dont les glaçons ont tous fondus, deux fauteuils et un carnet ouvert. Il y laisse le carton SOLVEIG. Ça pourra servir, un jour ou l'autre.

Le couloir est en velours quand il vient prendre d'autres souvenirs. Il installe le commissariat tout au bout, un peu à l'écart. C'est le hall de Scotland Yard, en gris et blanc, un éternel murmure dans l'air et le claquement des talons sur le sol. Pose deux autres cartons – GREG LESTRADE et DONOVAN. Il trouve la cellule trop vide et y dépose le SEBASTIAN MORAN. Il faut bien qu'il le mette quelque part, de toute façon.

Sherlock n'a plus qu'un seul carton dans les bras. Il est bien rempli, même si une partie des informations est déjà dans le jardin de son enfance. C'est MYCROFT. Il ne sait pas quoi en faire. Il veut les garder, et pas seulement pour écrire cette foutue lettre, parce que son frère a été quelqu'un d'important pour lui et qu'il aimerait mettre fin à cette histoire stupide. Et puis c'est un palais, et un palais peut bien avoir deux jardins.

Celui-ci date de l'époque des fêtes, quand Mycroft était venu pour Noël et qu'ils étaient allés parler dehors. Il fait nuit, on entend la musique qui vient de la maison. La balançoire a disparu depuis longtemps et on a installé un banc à la place. Sherlock y pose le carton et commence à l'ouvrir. Il y a du verre brisé dans l'herbe. Le cadavre de la bouteille. Et, putain, le cadavre de son frère parce qu'il était sûr de l'avoir tué. Vraiment sûr. Il faisait trop sombre pour voir son torse se soulever, et Sherlock était paralysé par la peur.

Il laisse le carton ouvert sur le banc et retourne à l'intérieur du palais. Il sait ce qu'il va écrire dans sa lettre, il connaît le nom du violeur. C'est suffisant pour le moment. Il ouvre les yeux et sort.


Sherlock haletait quand il ouvrit les yeux et sortit de sa transe. L'effort qu'il avait fourni pour se concentrer et faire face à ses souvenirs était trop intense, trop rude. Il attendit un instant que sa respiration se calme, se leva et alla boire un verre d'eau dans la cuisine. Il jeta un coup d'œil à l'horloge murale – une heure et demie du matin, rien que ça – et soupira vaguement. Il était trop tard pour écrire la lettre de Mycroft.

John dormait profondément quand il alla se coucher. Sherlock retira son pull et son jean, enfila un t-shirt qui traînait sur la commode et se glissa dans le lit, poussant un peu John pour avoir plus de place. Il sombra rapidement, épuisé par le rangement de son palais mental.


Le lendemain, John était assis dans la cuisine quand Sherlock se leva. Il lisait distraitement le Times, une tasse de café à la main, l'air encore un peu embué par le sommeil. Sherlock s'appuya contre l'ouverture de la porte et passa un moment à simplement observer John, silencieux. John, ce type qui avait tant changé sa vie et lui avait offert plus que lui ne pourrait jamais lui donner.

Sherlock esquissa un sourire et essaya d'imaginer dans quel état il serait aujourd'hui si le médecin n'était pas venu le chercher dans la cellule de Scotland Yard. Inconsciemment, il fit courir des doigts sur les marques de piqûres à son avant-bras – elles s'étaient atténuées avec le temps mais elles étaient encore là, comme des trous dans sa chair. Il serait sans doute à la morgue, allongé dans un casier métallique aux côtés d'Ida. Ou toujours dans la rue, dormant sur le trottoir et volant des sacs à main pour payer ses doses.

Son sourire s'agrandit. Il n'avait pas peur de la mort, avant. Il s'en fichait bien de crever avant d'avoir trente ans, que ce soit en s'étouffant dans son vomi ou en se vidant de son sang dans une ruelle. Mais les choses avaient changé. Sherlock avait eu la trouille en voyant Ida à la morgue, froide et pâle et immobile. Il y avait eu cette voix hystérique dans sa tête qui avait hurlé qu'il avait eu de la chance, qu'il avait échappé de peu à une fin pareille. Et hier, il avait promis à John qu'il allait être prudent.

Peut-être était-il heureux, tout bêtement.

-Où est-ce que tu as mis le flingue ? demanda-t-il en allant s'asseoir face à John.

Le médecin haussa un sourcil et but une gorgée de café.

-Bonjour à toi aussi, Sherlock. Je vais très bien, merci de le demander.

Le brun leva les yeux au ciel.

-John, je t'en prie, ce genre de banalités est tout à fait futile. Je sais que tu vas bien, je n'ai pas besoin de poser la question.

-Pardon, génie, répliqua-t-il en souriant. Tu as prévu d'y aller ce matin, alors ? Tu t'es souvenu du salopard ?

-Oui. J'aimerais régler ça rapidement, si ne te dérange pas.

-Non, pas du tout.

Sherlock se leva pour se servir une tasse de café et revint s'asseoir. Il commençait à lire le Times à l'envers quand John reprit, une certaine curiosité dans le ton de sa voix.

-Tu peux m'en dire plus sur cet art de la mémoire ?

Sherlock haussa les épaules et posa sa tasse sur la table.

-C'est difficile de l'expliquer à quelqu'un qui n'a jamais expérimenté. Ce n'est pas un lieu réel, mais tu peux l'organiser par pièces, décider de mettre tel souvenir à tel endroit, ou bien de le déplacer. J'avais commencé un peu avant mon adolescence, pour classer mes données, faire du tri. J'en avais fait un hôtel mais ça ne me convient plus. C'est un palais, maintenant.

-Un palais ? répéta-t-il.

-Oui.

John fronça les sourcils, perplexe.

-Pourquoi un palais ?

-Pourquoi pas ? éluda-t-il en souriant distraitement.

-…Tu ne veux vraiment pas m'en dire plus, n'est-ce pas ?

-C'est personnel, argua-t-il.

John soupira, mais il y avait une lueur amusée dans ses yeux acajou.

-Tu portes un de mes t-shirts.

-Et ?

-Rien, laisse tomber. Essaie d'écrire la lettre pour ton frère avant d'aller chercher ce salopard, tu devrais trouver des timbres et une enveloppe dans le salon. Je vais au centre, on se voit plus tard.

-Tu y retournes ?

John termina sa tasse, se leva pour la poser dans l'évier et retourna le journal face à Sherlock.

-J'ai de la paperasse à trier, des patients à voir. Ça ne me prendra pas longtemps, je t'appellerais sur mon portable quand j'aurais fini – ne l'oublie pas, surtout, il est sur la table de chevet. Le pistolet est dans un tiroir de la commode avec le chargeur et un double des clefs.

Sherlock acquiesça, but une gorgée de café et tourna une page du Times.

-Ne dis rien à Carol pour le moment, je ne voudrais pas lui donner de faux espoirs.

-Comme tu voudras.

Il y eut un bref silence, puis John se pencha vers lui et claqua un baiser sur son front.

-Sois prudent, Sherlock.

Il encra ses yeux gris dans les siens et esquissa un sourire qui se voulait rassurant.

-Ne t'inquiète pas, je gère.

John hocha la tête sans grande conviction, soupira doucement et prit sa veste avant de sortir.


N :

Rendez-vous dans deux semaines, mes chéris.