Merci encore énormément pour toutes vos reviews ! :D On voit bien que vous connaissez tous bien Rogue... ;P
Et merci à The bad name et gaufrette27 pour avoir mis mon histoire dans vos favoris !
(La Grande Salle et les professeurs de Poudlard appartiennent à J.K. Rowling)
Bonne lecture !
Chapitre 34
Le bal de Noël
Il ne restait que deux heures et demie avant le bal de Noël. Le professeur McGonagall, encore furieuse, après avoir sermonné sévèrement Rogue au salon pendant un temps qui avait paru interminable, était revenue dans la chambre et avait déclaré simplement que la session d'examen allait devoir être reportée après le bal. Ranbbie, choqué, avait aussitôt protesté, rappelant que Matilde risquait d'être en grand danger et que cette analyse consistait d'une importance cruciale, mais elle avait rétorqué vertement qu'il n'aurait jamais dû provoquer Rogue comme il l'avait puérilement fait. Elle était sortie ensuite, dans un coup de vent, claquant la porte derrière elle.
Matilde, pour sa part, fut plutôt contente d'avoir pu échapper à cet examen des plus gênants. Certes, il allait devoir être reporté, mais avec un peu de chance, Rogue ne s'en remettrait pas et renoncerait lui-même à renouveler l'expérience.
Rogue… Mais que pouvait-il donc cacher comme émotion ? Quelle était sa faiblesse ? Ranbbie avait tourmenté Matilde le reste des heures suivantes en refusant catégoriquement de lui révéler quoi que ce soit concernant ce mystère, affirmant qu'elle pouvait très bien le découvrir elle-même si elle se donnait un peu la peine de faire un effort, ne serait-ce qu'un tout petit effort… Alors, assise à sa coiffeuse, se préparant tranquillement pour le bal, Matilde n'avait pas cessé de se poser d'innombrables questions parmi lesquelles une inconcevable et stupéfiante conclusion d'une totale absurdité refaisait constamment surface : Rogue était amoureux d'elle…
Ce devait être ça sa faiblesse. Et c'était pour cette raison qu'il n'avait pas pu supporter qu'elle se découvre la poitrine devant lui. Il devait avoir eu peur de succomber d'une certaine manière… De plus, n'avait-il pas semblé susciter de la jalousie envers Ranbbie lorsque celui-ci lui avait effleuré la joue lors de la dernière retenue dans les cachots ? Et lorsque qu'il avait surpris Harvey en train de l'enlacer contre l'armoire vitrée ?
Pourtant, à chaque fois que Rogue avait regardé Matilde dans les yeux, jamais une émotion autre que le dégoût, le mépris et l'aversion n'avait scintillée dans son regard malveillant. Il était beaucoup plus probable que Rogue veuille la tuer plutôt que de l'embrasser avec passion. Mais maintenant qu'elle réfléchissait sur ce dernier point, la raison pourquoi Rogue lui avait interdit de pratiquer ses Pouvoirs de Parguenais était nettement sans rapport avec le fait qu'il ne voulait pas qu'elle sauve Dumbledore. Il savait que si elle continuait de faire usage de cette magie elle finirait par mourir. Rogue avait tenté de la mettre en garde, de la protéger. Il ne voulait donc pas la tuer…
Douloureusement perplexe, Matilde se prit la tête à deux mains et regarda son reflet dans la glace. Ses longs cheveux auburn avait été élégamment relevés sur sa nuque, laissant retomber quelques mèches le long de ses joues. Il ne lui restait qu'à se maquiller un peu et elle serait parfaite pour le bal. En se contemplant ainsi, elle se demanda comment un homme comme Rogue pouvait possiblement tomber amoureux d'une petite fille de dix-sept ans comme elle. C'était trop insensé, impossible, incohérent. Sa façon de se ruer sur elle à chaque occasion n'avait jamais laissé paraître aucune trace d'amour dans ses gestes. S'il ne voulait pas la tuer, il insistait alors pour qu'elle souffre terriblement.
Finalement, ce devait plutôt être ça, sa faiblesse : il la détestait à un tel point qu'il devait constamment faire de gros efforts pour s'empêcher de l'étouffer jusqu'à ce qu'elle rende le dernier souffle.
— Tu es splendide ! s'exclama Ranbbie avec un franc sourire envoûté lorsque Matilde sortit de sa chambre, vêtue de sa longue robe bleu lavande.
— Merci, marmonna-t-elle timidement.
Elle se sentit rougir et cette fois-ci, contrairement à l'habitude, ne sachant pas trop pourquoi exactement, elle eut envie que Ranbbie lui dise qu'il la trouve encore plus belle ainsi, mais il se contenta de l'observer silencieusement un moment, puis se remettre à son travail dans un bruissement de plume effrénée.
— Le bal commence bientôt, informa machinalement Matilde, déçue qu'il ne lui manifeste pas autant d'intérêt qu'elle ne l'aurait voulu.
Elle aurait aimé qu'il la regarde plus longuement, qu'il tente de la séduire, qu'il lui dise à quel point elle était belle dans sa robe bleue, mais il ne fit que lancer d'une voix égale, sans à peine lever les yeux de son ouvrage :
— Il me reste encore plusieurs lignes à écrire mais ça ne sera pas long. Nous pourrons y aller ensuite.
— Tu vas m'accompagner au bal ? demanda Matilde en se souvenant qu'elle n'avait toujours pas de cavalier.
— Évidemment, répondit Ranbbie. Je te rappelle que je suis engagé à te surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Oui… bien sûr…
Soudain, un sentiment d'effervescence surgit au creux de son estomac. Elle avait envie que son cavalier ne soit nul autre que Ranbbie. Elle voulait qu'il vienne au bal avec elle en tant que cavalier plutôt que tuteur. Elle s'imaginait déjà danser avec lui au milieu de la piste de danse, enlacée étroitement contre son torse, tandis qu'il lui caressait doucement les cheveux comme il l'avait fait ce matin même. Alors, avant même d'avoir pris conscience de l'absurdité de ses pensées, elle envoya l'invitation qui lui brûlait la langue :
— Tu veux être mon cavalier pour la soirée ?
Mais dès Ranbbie leva ses yeux dans les siens et qu'il lui lança un sourire désinvolte, Matilde regretta d'avoir posé la question. Même qu'elle se jugea complètement stupide d'avoir osé imaginer de telles choses déplacées envers lui. Pourquoi se comportait-elle de la sorte, soudainement ? Était-elle en train de tomber amoureuse de lui ? Quand même pas ! Elle devait se ressaisir !
— Matilde, répondit Ranbbie d'un ton navré, ton invitation me flatte beaucoup, mais ce ne serait pas professionnel de ma part si j'acceptais de me présenter au bal en tant que ton cavalier, tu comprends ?
— Oui, bien sûr, s'empressa-t-elle de répondre, embarrassée, en détournant les yeux sur le bout de ses chaussures blanches à talon haut.
Puis, après une heure à écouter les grattements fastidieux de la plume de Ranbbie et après avoir lancé quelques sorts — le plus silencieusement que possible pour ne pas trop l'énerver — dans le but d'atténuer un peu sa sensation ardente au creux de sa poitrine (et de passer le temps également), Matilde s'impatienta :
— Tu as fini ? J'aimerais bien y aller… Le bal est commencé depuis huit heures et il est déjà passé huit heures et demie…
— Oui, répondit Ranbbie en accélérant instantanément son rythme d'écriture, deux minutes encore…
Matilde glissa sa baguette magique à moitié dans sa bourse (celle-ci étant un peu trop petite pour la contenir en entier), enfila la courroie sur son épaule et alla se poster près de la porte, prête à partir. Après s'être permis quelques minutes de plus, Ranbbie se leva enfin à son tour et vint la rejoindre avec un « désolé » marmonné.
Ils marchèrent ensuite, en silence, dans les couloirs menant à la Grande Salle. Un sentiment d'excitation saisissait les entrailles de Matilde. Ces derniers jours avaient été d'un profond ennui à Poudlard. Si c'était vrai que tous les élèves avaient hâte de lui témoigner leur gratitude pour sa bravoure face aux trolls, la soirée s'annonçait être des plus réjouissantes et divertissantes.
Arrivée dans le hall d'entrée, elle vit trois garçons vêtus d'un élégant habit de soirée qui lui envoyèrent simultanément un sourire furtif avant de s'engouffrer derrière les portes de la Grande Salle.
— Qu'est-ce qu'il leur prend ? s'interrogea Matilde en fronçant les sourcils.
Ranbbie haussa les épaules nonchalamment, ouvrit l'une des portes en chêne et l'invita à passer devant lui.
Dès qu'elle entra dans la Grande Salle, un tumulte explosa. Une foule d'élèves, vêtus d'étoffes de différentes couleurs, l'applaudissaient et l'acclamaient, un sourire fendu jusqu'aux oreilles. Matilde reconnut Basile au premier rang, ainsi que Marius et Francis, puis Sarah, accoutrée de sa robe carminée, qui venait vers elle, le visage radieux, les yeux embués.
— Tu as été si courageuse ! s'écria-t-elle en l'étreignant. Grâce à toi, le jeune Randell et McGonagall sont encore en vie !
Matilde fut si sidérée par tant de cordialité à son égard qu'elle en fut complètement bouche bée.
— Je te demande pardon, dit Francis qui s'approchait d'elle à son tour. Je t'ai mal jugée. J'ai cru que tu étais une meurtrière alors que je me trompais à ton sujet…
— Moi, j'ai toujours su que tu étais quelqu'un de bien, s'empressa de lancer Basile d'un ton affecté, en apparaissant furtivement derrière Francis. Mais seulement un peu malchanceuse…
Plusieurs autres personnes que Matilde ne connaissait pas ou qu'elle reconnaissait vaguement pour les avoir déjà vues un jour, quelque part dans les couloirs de Poudlard, vinrent lui serrer la main avec jovialité, puis la soirée reprit son cours dès que l'agitation du moment s'apaisa enfin.
— Viens, dit Sarah en entraînant Matilde un peu plus loin.
Les murs de la Grande Salle avaient été décorés d'un givre étincelant et des guirlandes de gui et de lierre s'entrecroisaient à profusion sous le plafond étoilé. Les douze sapins de Noël étaient toujours présents et les quatre tables des différentes maisons avaient été remplacées par une centaine de tables rondes plus petites, disposées autour d'un vaste espace au milieu de la salle, destiné à la danse.
Talonnant Sarah pour ne pas la perdre parmi tous ces élèves enthousiastes qui ne cessaient de lui communiquer leur sourire des plus accueillants, Matilde jeta un coup d'œil rapide aux tables. Le professeur Sinistra était en grande conversation avec Chourave et le professeur Trelawney s'animait à raconter quelque chose de particulièrement impressionnant, à en juger par l'expression fascinée de deux filles qui l'écoutaient avidement. Le professeur McGonagall, vêtue d'une robe écossaise à dominante rouge, lui adressa un sourire bienveillant lorsqu'elle passa devant elle et Matilde faillit heurter de plein fouet le minuscule Flitwick qui se faufilait parmi la foule, une boisson couleur cerise avec ombrelle à la main, pour aller se rasseoir prestement à la table en compagnie de Sinistra et Chourave.
Sarah s'arrêta devant un bar décoré de couronnes de houx, qui avait été dressé dans un coin de la salle. Le barman sourit à Matilde.
— Ce sera pour mesdemoiselles ? demanda-t-il aimablement.
— Deux Bièraubeurres, répondit Sarah avant de se retourner vers Matilde en souriant. Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vue. Cela à dû être pénible pour toi de devoir rester tout le temps enfermée dans cette tour.
Matilde fut sur le point de répondre, mais le barman choisit ce moment pour leur donner chacun verre de Bièraubeurre moussante.
— Allons s'asseoir, proposa Sarah en se frayant un chemin vers la table où Francis les attendait, sirotant son verre en regardant trois jolies filles passer devant lui en gloussant.
Dès qu'il vit Sarah et Matilde, il leur adressa un vif signe de la main et les invita à prendre place à ses côtés.
— On dirait bien que Harvey ne s'amuse pas tant, dit-il en le désignant d'un mouvement de tête dans sa direction.
Matilde posa son verre sur la table devant elle avec sa bourse contenant sa baguette magique et étira le cou en même temps que Sarah pour l'apercevoir parmi la foule joviale.
Assis à côté d'un professeur qu'elle ne connaissait pas, Harvey semblait en effet être en proie d'un ennui terrible. La table devant lui comptait déjà plusieurs bouteilles de whisky Pur Feu et le professeur McGonagall lui jeta un regard de reproche lorsqu'elle contourna sa table pour se diriger vers une estrade érigée à l'avant de la salle, sur laquelle on pouvait voir plusieurs guitares, une batterie, un luth, un violoncelle et quelques cornemuses disposées sur leur trépied.
— Il va y avoir un groupe de musique ce soir ? interrogea Matilde en observant McGonagall glisser quelques mots à une femme aux cheveux très longs, vêtue d'une robe noire déchirée savamment à plusieurs endroits.
— Oui, répondit joyeusement Sarah. Ce sont les Bizzarr' Sisters !
— Il est de tradition qu'elles viennent à chaque année à Poudlard, ajouta Francis en regardant d'un air ravi plusieurs autres femmes aux cheveux très longs se précipiter sur la scène pour empoigner leur instrument de musique. Tu vas voir elles sont super !
Il se leva en même temps que Sarah au moment où une salve d'applaudissement accueillit le groupe et un air au rythme dansant s'éleva dans toute la salle. Matilde s'aperçut que les lampes s'étaient tamisées et la foule venait rejoindre instantanément la piste de danse avec frénésie.
— Tu viens danser, Matilde ? demanda Sarah qui battait la mesure en frappant des mains.
Matilde acquiesça timidement et chercha Ranbbie du regard. Elle l'aperçut rapidement près du bar en train de jaser avec un groupe de filles charmantes qui lui faisaient de la façon en battant constamment leurs longs cils soulignés d'un mascara épais. Avec une pointe de jalousie qu'elle refoula aussitôt, Matilde se laissa guider par Sarah jusqu'à la piste de danse.
Parmi tous ces visages aimables qui l'entouraient, elle s'abandonna vite à la musique, décidée à oublier momentanément tous ses tourments. Francis réussissait à la faire rire avec ses mouvements de danse à la robotique et Sarah se mouvait avec tant de naturel que Matilde ne put s'empêcher de la trouver belle dans sa robe carminée, ses bijoux scintillant à la lueur des chandelles.
Après avoir dansé immodérément durant plusieurs morceaux extraordinairement envoûtants des Bizzarr' Sisters, Matilde quitta Sarah et Francis qui dansaient présentement avec tant de fougue qu'ils ne s'aperçurent pas que leur amie s'était éclipsée en douce pour aller s'asseoir sur l'une des chaises proches de la piste de danse, question de reprendre un peu son souffle.
Basile vint alors la rejoindre presqu'aussitôt, la démarche vacillante, digne d'une imitation parfaite du professeur Harvey, un verre à moitié plein dans la main. Il se laissa tomber sur la chaise à côté d'elle.
— Qu'est-ce que tu bois ? lui demanda Matilde d'une voix sonore pour se faire entendre par-dessus la musique qui changeait d'air pour une chanson plus lente et mélancolique.
Elle vit Sarah prendre doucement les mains de Francis et en glisser une autour de sa taille et serrer l'autre fermement entre ses doigts avant de l'entraîner dans une jolie valse autour de la piste de danse.
— Du whisky Pur Feu, répondit Basile en dodelinant la tête au rythme de la musique. Tu en veux ?
Une fois de plus, Matilde se remémora l'instant où elle en avait bu pour la première fois en classe avec Harvey, se rappela que le whisky Pur Feu lui avait bénéficié un effet apaisant et réconfortant dès qu'il avait touché ses lèvres, bien qu'étourdissant à la fin… Mais pourquoi pas ? songea-t-elle. Elle avait envie de s'amuser pleinement à cette soirée et ce fut donc pour cette raison qu'elle prit le verre de Basile et le vida d'un trait. Comme elle l'avait prévue, une sensation agréable lui enroba le corps de l'intérieur, comme un caramel onctueux et piquant à la fois, se répandant jusqu'au bout de ses membres.
— Désolée, dit-elle en rendant le verre vide à Basile qui haussa les épaules d'un air indifférent.
— Ce n'est pas grave. J'irai le remplir tout à l'heure.
La piste de danse ne comptait à présent que des couples enlacés qui décrivaient des cercles effrénés. Quelques professeurs se joignaient également à la danse. Sinistra valsait avec Flitwick et celui-ci était si petit à côté d'elle que ses yeux atteignaient à peine la hauteur de sa ceinture. Chourave dansait un peu plus loin avec l'homme qui avait été le professeur inconnu assis avec Harvey en début de soirée et Matilde tourna alors machinalement les yeux vers la table de ce dernier. Harvey était toujours là, des taches rougeâtres apparaissant en haut de ses pommettes à mesure qu'il buvait ses nombreuses bouteilles de whisky, l'une après l'autre, sans retenue. Lorsque son regard bleu électrique croisa le sien, Matilde détourna précipitamment les yeux.
— Tu n'as pas de cavalier, à ce que je vois, remarqua Basile d'un air inquisiteur.
— Bien sûr que si, mentit Matilde dans l'espoir qu'il ne l'inviterait pas à danser avec lui.
Elle ne pourrait pas supporter la vue de ses innombrables boutons trop près s'il la serrait dans ses bras. De plus, danser avec un garçon soûl de whisky ne la réjouissait pas.
— Dans ce cas, où est-il ? Et c'est qui ?
Matilde balaya la Grande Salle du regard et repéra Ranbbie de l'autre côté de la piste de danse, se faufilant parmi la foule avec un verre à la main.
— C'est lui, indiqua-t-elle alors sans réfléchir.
— Lui ? s'étonna Basile en suivant Ranbbie des yeux. Mais ce n'est pas le représentant du ministère chargé de te surveiller ?
— Oui, et alors ? dit-elle sur un ton de défi.
— Alors ce n'est pas… ce n'est pas…
— Ce n'est pas quoi ? demanda sèchement Matilde qui commençait à éprouver de l'agacement en sa compagnie ennuyante.
— Il n'a pas ton âge, lança enfin Basile.
D'un air hautain, Matilde se leva brusquement.
— Mais l'âge n'a pas d'importance, mon cher Basile ! Maintenant, excuse-moi, mais je dois aller rejoindre mon cavalier !
Lorsqu'elle côtoya la piste de danse dans le but de se rapprocher de Ranbbie, un engourdissement saisit soudain ses jambes, l'obligeant à ralentir le pas. Pour ne pas s'écrouler par terre, précipitamment, elle alla s'asseoir à une table en retrait des autres, dans un coin de la salle.
Était-ce une sensation en rapport avec le whisky Pur Feu ? Matilde n'aurait pas hésité à le confirmer si elle n'avait pas subi quelques sensations semblables depuis deux jours. Sa constante impression de feu au creux de sa poitrine s'accentua légèrement et elle porta la main sur sa douleur en grimaçant.
— Quelque chose ne va pas, Miss Beauregard ?
Matilde sursauta. Elle n'avait pas remarqué la présence de Rogue qui la dévisageait par-dessus son verre d'un air mi-inquiet, mi-mauvais, lorsqu'elle s'était assise à sa table par inadvertance, sûrement dû au fait qu'il se fondait prodigieusement dans l'ombre d'un haut pilier entouré de guirlandes de gui et de houx.
— Ah, bonjour professeur Rogue, dit Matilde, au dépourvu, en lui adressa un sourire fébrile. Je ne vous avais pas vu…
Et tandis qu'il continuait de la contempler en silence, Matilde tenta furtivement de déceler le moindre signe dans son regard qui lui dévoilerait un quelconque sentiment amoureux envers elle, mais rien d'autre que son habituel air antipathique ne se révélait sur son horrible visage au teint cireux.
— Je vous ai posé une question, insista Rogue de sa voix glaciale.
— Je vais bien, assura Matilde, mal à l'aise.
Comme ses jambes étaient toujours sous l'emprise d'engourdissements tenaces, elle dut se résoudre à contrecœur de rester assise sagement en compagnie de Rogue, en attendant de recouvrir l'usage de ses membres. Elle espérait que ça ne tarde pas trop longtemps car Rogue avait déjà commencé à la considérer d'un œil scrutateur. Alors, pour tenter de justifier l'imposition de sa présence, elle se lança à l'improviste, d'une voix mal assurée :
— Belle soirée, n'est-ce pas… ?
— Qu'est-ce que vous voulez ? trancha Rogue, sans détour.
Il devait pertinemment savoir que Matilde n'était pas restée à sa table simplement pour converser bonnement de tout et de rien avec lui.
— Heu…
Matilde réfléchit à toute vitesse en tortillant ses doigts sous la table. Il fallait qu'elle trouve n'importe quoi à lui demander.
— La session d'examen… lança-t-elle alors, au hasard.
— Oui ? dit lentement Rogue en arquant un sourcil.
Il avait l'air d'appréhender quelque chose de particulièrement déplaisant.
— Voilà, je me posais la question et… peut-être que vous pourriez m'informer… Seulement… Je me demandais… Enfin…
Matilde ne savait pas trop où elle voulait en venir et, naturellement, Rogue perdit patience bien assez vite.
— Et si vous reviendriez me voir quand vous aurez appris à formuler clairement vos questions, Miss Beauregard ? suggéra-t-il sarcastiquement en posant durement son verre sur la table.
Une grosse goutte s'en échappa et Matilde remarqua qu'il s'agissait d'un whisky Pur Feu. Décidément, cette boisson était bien populaire ce soir, pensa-t-elle.
Soudain, la question parfaite lui vint en tête comme une lueur d'ampoule électrique.
— À quand exactement cette session sera-t-elle reportée ? interrogea-t-elle d'un ton un peu trop enjoué à son goût.
Elle espéra de n'avoir pas trahi son jeu. Guettant l'expression de Rogue, elle se demanda s'il allait répondre. Puis, lentement, il sortit de l'ombre du pilier et s'approcha d'elle en poussant son verre d'une main pour venir appuyer ses avant-bras sur la table. Un rictus découvrit l'étendue de ses dents jaunes.
— Vous vous entendez bien avec Mr. Hedlund, n'est-ce pas ? dit-il de sa voix doucereuse, alors que les Bizzarr' Sisters commençaient l'introduction d'un nouveau morceau sur un rythme plus rapide.
— Je ne vois pas le rapport, répliqua Matilde avec prudence.
Une agitation et des éclats de voix ravies derrière elle signalèrent une foule d'élèves qui se hâtaient de rejoindre la piste de danse.
— Ne faites pas l'innocente, Miss Beauregard…
Il lui vrilla les yeux et Matilde détourna aussitôt son regard. Elle sentait les engourdissements de ses jambes s'atténuer un peu. Encore quelques minutes et elle pourrait aller retrouver Sarah et Francis qui devaient sans nul doute la rechercher parmi la foule, à l'heure qu'il était.
— J'ai harcelé Ranbbie pour qu'il me révèle ce qu'il sait concernant votre… heu… faiblesse… avoua Matilde qui venait subitement de comprendre ce que Rogue voulait laisser sous-entendre par sa question relative à Ranbbie.
— Ma… faiblesse… répéta-t-il.
Et avec contentement, Matilde vit scintiller un certain malaise dans le fond de ses yeux noirs.
— Oui, insista-t-elle d'un ton qui prenait de l'assurance à mesure que Rogue paraissait fléchir sur sa chaise, votre faiblesse… Apparemment, c'est pour cette raison que vous agissez de façon... acariâtre avec moi. Mais rassurez-vous, il n'a rien voulu me dévoiler…
Une expression de soulagement passa alors sur le visage de Rogue, mais avant que ses traits ne se détendent complètement, Matilde plongea ses yeux dans les siens et ajouta avec désinvolture :
— Il m'a seulement dit qu'avec un peu d'effort, j'arriverais aisément à découvrir votre faiblesse toute seule…
— Vraiment ? lança-t-il avec une inquiétude qu'il essayait de camoufler en vain. Et vous avez découvert quelque chose d'intéressant à mon sujet ?
Simplement pour aggraver ses craintes un peu, Matilde décida de lui répondre du même sourire énigmatique que Ranbbie lui avait adressé lorsqu'il était encore étendu sur le sol, après avoir failli mourir étranglé.
Mais Rogue ne parut pas se contenter le moins du monde de ce sourire qu'il jugea comme excessivement impudent de sa part. Avec raideur, il lui empoigna le bras et l'attira de force vers lui. Manquant de tomber de sa chaise, Matilde se cramponna de justesse à la table et fut contrainte à écouter les vociférations de Rogue, qui jurèrent horriblement avec les cris d'allégresse de la foule et la musique entraînante des Bizzarr' Sisters.
— Qu'avez-vous découvert, Miss Beauregard ? Parlez ! Sinon je me chargerai de vous le faire regretter amèrement !
Il lui serra le bras si fort que l'engourdissement de ses doigts se mit à rivaliser affreusement avec celui de ses jambes.
— Je… je n'ai rien découvert…, balbutia-t-elle.
Elle n'avait aucune envie de lui révéler ses soupçons quant à ses amours absurdes pour elle. Même qu'à présent, alors que Rogue continuait de lui serrer le bras vigoureusement en lui vrillant le regard de ses yeux noirs étincelant de fureur, elle ne croyait plus du tout qu'un tel sentiment puisse vraiment subsister chez lui.
— Je ne vous crois pas !
— Lâchez-moi, vous me faites mal, implora Matilde qui sentait maintenant l'engourdissement de ses doigts monter douloureusement le long de son bras.
— Hé ! s'écria soudain une voix quelque part derrière elle. Mais qu'est-ce que vous faites ? Lâchez-la !
Rogue retira sa main aussitôt et Matilde tomba durement en bas de sa chaise. Lorsqu'elle releva la tête, elle se retrouva nez-à-nez avec les souliers encrassés de Rogue. Des éclats de voix protestaient au-dessus d'elle. Péniblement, elle s'empressa d'émerger de sous la table et dès qu'elle entreprit de dépoussiérer sa robe, elle remarqua que plusieurs regards surpris et intrigués s'étaient tournés vers eux.
— Matilde ? Mais qu'est-ce que tu faisais en-dessous de la table ?
C'était Sarah. Elle venait juste d'arriver, suivie de près par Francis, et elle essayait visiblement de comprendre ce qui venait de se passer entre elle et Rogue, les sourcils froncés.
Francis souriait d'un air gouailleur et s'approcha de Matilde qui retournait s'asseoir sur sa chaise. Elle avait été prise d'un soudain vertige.
— Dis-moi, Matilde, dit-il en guettant tour à tour l'expression de Matilde et de Rogue qui fulminait de rage, incapable de tenir un visage impénétrable, tu n'étais quand même pas en train de… de…
— De quoi ? interrogea Matilde sans vraiment l'écouter.
Elle massait fébrilement ses tempes dans l'espoir que sa tête cesse de lui tourner. Ses engourdissements aux jambes avaient repris de plus belle. Au moins, sa sensation de brûlure à la poitrine ne s'était pas intensifiée et cela la rassura un peu. Ses étourdissements devaient simplement être liés au whisky Pur Feu et non pas à ses Pouvoirs de Parguenais. Elle n'aurait jamais dû boire le verre de Basile…
— Viens, lui dit Sarah en s'approchant à son tour. Tout le monde nous regarde ici. Il vaudrait mieux aller ailleurs et retourner profiter de la danse.
— Je ne peux pas, répliqua Matilde d'un ton amer.
— Pourquoi ? demanda Sarah d'un air surpris.
Si seulement Rogue consentirait à s'en aller et déserter la table. Elle ne se sentait pas à l'aise d'avouer devant lui qu'elle ne pouvait plus se déplacer à cause d'un verre de whisky Pur Feu, ni devant tous ces regards inquisiteurs d'élèves qui demeuraient fixés sur elle, d'ailleurs.
— Tu ne te sens pas bien ? s'inquiéta Sarah.
Elle allongea la main pour prendre la température de son front.
— Non, je vais bien, assura Matilde en repoussant sa main. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vous rejoins dans quelques minutes. J'ai juste… heu… quelque chose à dire de plus au professeur Rogue…
Ses propres mots la terrorisèrent. Elle avait dû inventer n'importe quoi sur le moment et c'était la seule excuse qui lui était venue en tête. Elle n'osait pas regarder Rogue.
— Ah bon, s'étonna Sarah, alors que Francis, pour une raison inconnue, réaffichait un sourire railleur.
— Laisse-la, Sarah, lui dit-il en passant un bras autour de sa taille pour l'inciter à le suivre. Elle nous rejoindra tout à l'heure qu'elle nous dit… Allez, viens…
Les Bizzarr' Sisters entamèrent un nouveau rythme dansant et Matilde maudit le whisky Pur Feu en regardant Sarah et Francis se diriger vers la piste de danse en se perdant dans la foule. Puis, avec l'impression qu'une bulle venimeuse explosait entre ses côtes, répandant son poison dans tout son corps, elle se retourna vers Rogue.
À suivre...
