CHAPITRE DEUX . MORNING BELL


Neil ignore depuis combien de temps elle marche, malgré une horloge interne qu'elle a apprise à écouter depuis bien longtemps. Mais là, elle n'est pas en état d'entendre quoi que ce soit, encore moins d'y faire attention. Parce que même dotée d'une volonté de fer, Neil est mal à l'aise.

Parce qu'elle ne s'avouerait jamais avoir peur.

Le terrain est accidenté sous ses pieds, avec les herbes folles qui crissent contre les semelles fines et la boue qui la fait glisser. Souvent elle monte, puis descend. A cause du noir de la nuit, elle ne voit rien venir. Rien de stable ou de régulier. Rien qui ne semble de fabrication humaine. Pas de lumière. Les heures qui doivent passer... Et toujours pas de limite.

Le vent est là, terriblement froid. Neil sait ce qu'est le froid. Il lui est déjà arrivé, après certains entraînements particulièrement difficiles, de se relaxer dans un bain de glaçons. Mais là, il n'y a pas de serviette ou de cabine de séchage. Le froid donc, avec le vent qui transperce ses vêtements humides, la fait frissonner toute entière. Puis elle commence à avoir soif. C'est dur la soif. La faim aussi, mais moins... Et la fatigue... Lassitude des membres qu'elle sait gérer pour l'instant.

Neil ne comprend pas. Tout semble lui dire qu'elle a changé de temps, tout sauf le plus important... Tout sauf le ciel.

Où donc est le soleil ?

Puis, elle aperçoit tout d'un coup, venant troubler le noir parfait de cette nuit, comme une vague ligne bleuâtre et irrégulière, loin devant. Un temps, elle se demande s'il ne s'agit pas d'une hallucination, mélange entre la fatigue du corps et les espoirs déçus. Mais non. La ligne bleue devient rayons blancs. Et la lumière explose.

Neil se fige, les yeux plus grands ouverts qu'ils ne l'ont jamais été, cœur battant, poings crispés, narines et pupilles dilatées. La longue seconde, reflet d'éternité, instant de perfection, tandis qu'elle voit, qu'elle vit, qu'elle comprend enfin la vérité. Les rayons pâles et pourtant si transcendants, les couleurs dont seule la nature connaît le secret, le relief des nuages, de creux et de pleins, qui se détachent sur ce blanc jamais vraiment blanc... L'indigo se fond vers un étrange violet. Le rouge s'impose un temps, d'abord magenta, puis il se dilue, passe au carmin, au vermillon, puis vire enfin à l'orange et au jaune.

Douleur. Avant d'être beauté, le soleil est douleur. Ses yeux sont les premiers à souffrir. Car des iris aux rétines, jamais ses orbes noirs n'ont connu autre chose qu'une vague imitation de cette lumière. La vraie lumière. Celle qui est chaleur et feu. Puis c'est sa peau. A ses ancêtres peut-être, sa carnation mate de nature fut un jour utile, mais comme le reste, ce n'est qu'apparence d'humanité. Aussi, à peine les premiers rayons se sont-ils posés sur elle que Neil, Neil comme la nuit, s'effondre dans un profond râle de douleur. Celui qu'inspire la plus cruelle des beautés.

Là où elle tombe, une gerbe d'herbes hautes et un caprice géologique la protègent pour quelques minutes encore des foudres de l'astre du jour. Juste le temps de réfléchir. Il faut d'abord se remettre de ce que cela implique.

Je suis dans le passé. Le Corbeau n'a pas menti. J'ai une mission.

Le Corbeau a tout prévu. Il devait savoir. Il devait avoir deviné. C'est certain. Le contraire ne serait pas digne de lui. Ce dont elle a besoin se trouve donc dans le sac.

Les yeux plissés, les gestes vagues et maladroits, elle saisit la besace, l'ouvre, en déverse le contenu autour d'elle et tâte. Elle sait ce qu'elle cherche. Le Corbeau savait qu'elle chercherait ainsi. Une boîte se distingue du reste de l'équipement qu'on lui a confié. Rêche, parcourue de creux et de bosses, elle n'est pas comme le reste, d'un plastique lisse et froid. Neil soulève du mieux qu'elle peut les paupières, ignorant tant qu'elle le peut la douleur, la brûlure qui ne semble faire plus qu'un avec son existence tout entière. Y a-t-il eu quelque chose avant la douleur ? Mais Neil ne se pose pas plus de questions, parce que l'important, c'est la survie et le devoir. Et là les deux, comme souvent, se mêlent. Elle réussit enfin à ouvrir la boîte pour en sortir deux seringues. Alors, elle les empoigne maladroitement et, l'une après l'autre, les plante dans sa cuisse, libérant leur contenu dans son corps.

Il y a un instant de flottement, où elle en viendrait presque à oublier la douleur tant l'attente se fait puissante. Attente oui, parce qu'elle ne saurait douter. Pas du Corbeau. Si elle devait douter du Corbeau, alors Neil ne serait plus rien. Combien de temps passe ? Ce n'est pas ça qui importe. Si elle avait une montre pour compter objectivement, peut-être que cela ne durerait en tout que quelques secondes. Peut-être une minute. Mais dans l'abîme de douleur, d'espoir, et de détermination où Neil ne serait même pas capable de se rappeler qu'elle s'appelle Neil, c'est une éternité qui commence avec la brûlure du soleil, et se termine peut-être, enfin, lorsque le contenu de la seringue se diffuse dans son réseau sanguin et accomplit sa magie.

Tout d'un coup, comme si on lui avait injecté une eau glaciale dans le corps, elle sent ses membres se décrisper, sa peau se rafraîchir, son esprit tout entier se relâcher. Puis le liquide atteint sa tête et se diffuse jusqu'à ses yeux, qu'elle ouvre enfin. Et là, Neil voit.

Elle voit et elle se rend compte à quel point jamais l'homme ne sera capable de reproduire ce que la lumière – la vraie, celle qui vient du ciel et pas des Dômes – fait du monde, et ce à quoi le monde, le vrai, pas celui à l'intérieur des Dômes, ressemble.

C'est si beau.

Neil n'a pas pour habitude de porter des jugements esthétiques sur ce qui l'entoure. Bien sûr, elle est capable de différencier l'harmonieux du vraiment laid, sauf que dans son monde, dans son temps, dans la nuit, tout est artificiel et utile. Et l'on ne demande pas vraiment à l'utile d'être beau. C'est un luxe que seules les choses qui n'ont pas de raison d'être, comme les humains en eux-mêmes, possèdent parfois. Il y a de belles femmes, toutes les Amazones sont belles à leur manière, elle-même se sait assez belle, mais jamais, non jamais, Neil n'a eu à s'empêcher comme c'est le cas en cet instant, de se laisser submerger par ce genre de certitude.

C'est si beau.

Un infini de nuances, de couleurs, d'une pureté incroyable. Des reliefs qui n'ont pas de sens, ni de détermination aucune. Le mouvement doux et libre des hautes herbes d'un vert jamais véritablement vert d'un côté à l'autre ; les nuages au-dessus, qui s'ils sont bien tous d'un même genre, celui des nuages, ne savent pas se ressembler exactement. Pas de même. Pas d'identique. Pas de censé. Juste une nature qui existe par et pour elle-même et qui, malgré l'absence d'ordre évident, s'harmonise, tient et submerge.

Et puis il n'y a personne. Et ça, c'est merveilleux. Pas un bâtiment, nulle part la lueur bleutée de la fin du Dôme, le ronronnement incessant des unités de déplacement dans les rues ou le rire lourd des aristocrates à séduire dans les intérieurs. C'est grisant, réellement, cet univers tout entier à elle seule. Et pendant une seconde folle, Neil se sent capable de tout, capable même d'oublier la raison pour laquelle on l'a envoyée dans ce fabuleux passé.

Mais comme à son habitude, Neil se reprend très rapidement. Non, elle n'est pas prête à ignorer l'extraordinaire palette de sentiments qu'éveille en elle cette nature chaude et baignée dans la douceur solaire, mais cela ne l'empêchera pas de marcher, de survivre, ni d'accomplir sa mission.


1. Je suis vraiment vraiment vraiment désolée pour mon rythme de torture grippée, mais bon, j'ai une vie, et en plus tout ce mois de Novembre (donc jusqu'à vendredi) je participe au NaNoWriMo donc euuh, voilà | 2. Ce chapitre a été écrit morceaux par morceaux, donc il est à mon sens assez mauvais, critiques ? incohérences ? Balancez-tout, je vous en supplie ! | 3. Merci à Hinaya-chan, ma chère bêta-lectrice| 4. Et sinon, Neil, elle vous plaît toujours ? Ou alors elle est juste trop chiante ? | 5. Et ne vous inquiétez pas, au prochain chapitre, un peu plus d'action ! | 6. J'AVAIS JUSTE ENVIE DE FAIRE UN 6, c'est tout ^^'

StrongCoffeeCup.