CHAPITRE TROIS : KNIVES OUT


Si Neil avait eu l'occasion de voir la mer durant sa modeste existence, c'est à cela qu'elle aurait comparé l'océan chaotique et infini d'herbe, de collines et de buissons qui l'entourait. Dans le futur, il ne resterait que quelques illustrations fanées et tout à fait éloignées de cette réalité lumineuse. Tout ce qu'elle avait jamais pu voir d'infini jusqu'alors, c'était l'obscurité vertigineuse du ciel sans soleil ou la platitude morne et glaciale du Dehors. Rien à voir avec cette surprenante et si vivante nature dans laquelle elle évoluait désormais.

Neil se savait capable de marcher plus longtemps encore. Elle avait toujours su faire preuve d'endurance. Elle choisit cependant de s'arrêter à l'ombre d'un des rares arbres de ces étranges plaines. Elle s'assit en tailleur, le dos parfaitement droit pour s'oublier un instant, juste le temps de laisser se perdre son regard sur la splendeur qui s'étalait tout autour d'elle.

Neil se savait promise au passé pour le restant des ses jours. Mais elle connaissait trop bien la nature humaine pour ne pas savoir que les être humains ont cette terrible tendance à s'habituer à tout. Pourtant, elle espérait sincèrement ne jamais avoir à se lasser de cette beauté et du cadeau que représentait cette lumière. Ce monde, qui dans quelques milliers d'années serait pourtant le sien, lui était encore tout à fait étranger, et meilleur. Elle finit cependant par se ressaisir, parce qu'il fallait agir, parce qu'elle avait une mission.

C'est alors que Neil se surprit pour la seconde fois de sa vie, à douter. Elle s'était enfin décidée à examiner le contenu du sac que le Corbeau lui avait remis. Enfin, oui. Neil choisit de mettre cet amateurisme, sans lequel elle aurait pu s'épargner quelques douleurs ce matin là, sur le compte du trouble.

Il y avait cette plaque. De forme ronde et légèrement concave, elle était moulée pour tenir confortablement dans la paume de sa main. Neil, comme toutes les Amazones, connaissait cet outil. Il s'agissait d'un très pratique moyen de communiquer des consignes (ou de les enregistrer à l'avance dans son cas), programmées pour qu'elles ne se révèlent qu'au moment voulu, au contact de sa main, et cryptées selon un code connu d'elle seule, et bien entendu du Corbeau.

Sur la plaque, une série de trois phrases apparurent doucement, et Neil, si cela avait été dans son caractère, Neil se serait maudite de sa propre stupidité.

« Boîte relief. Seringue 1, protection solaire. Seringue 2, renforcement du système immunitaire.»

- C'est fait, souffla Neil d'un ton sec.

L'instruction suivante lui indiqua un petit objet circulaire, de quelques millimètres d'épaisseur à peine, qui lui servirait de traducteur. Neil avait appris l'ancien langage commun durant sa formation, mais c'était une langue morte depuis bien trop longtemps pour qu'elle puisse la parler et la comprendre tout à fait, et sans élever de trop grands soupçons.

Enfin, le tracé des mots se brouilla de nouveau progressivement pour se reformer autrement, et laisser apparaître la source de son doute :

« Attendre. »

Attendre ? Comment ça ? Elle ne comprenait pas. A quel niveau cette consigne s'attachait-elle ? Était-ce continuer son chemin, mais attendre de s'intégrer et de comprendre mieux ce monde avant d'agir véritablement ? Ou... cela semblait absurde, mais, attendre sous ce petit semblant d'arbre que quelque chose vienne à elle ? Mais comment le Corbeau aurait-il pu savoir que c'est là qu'elle s'était arrêtée ? Il aurait d'abord fallu qu'il devine toutes les erreurs idiotes qu'elle avait accumulées, et... Neil ne voulait plus faillir. Neil ne faillirai plus. C'est elle qui avait été choisie entre toutes, le Corbeau savait.

Bien sûr que le Corbeau savait.

Elle se sentit encore plus bête si c'était possible, et honteuse d'avoir de nouveau douté. Aussi, s'efforça-t-elle de ne pas rendre sa position plus confortable, en guise de petite punition, et entreprit d'attendre patiemment qu'il se passe quelque chose.

D'aucuns auraient parlé d'heureux hasard, mais Neil était trop décidée à ne plus jamais oublier ses certitudes, pour ne serait-ce que songer à cette possibilité. Toujours est-il que peut-être une heure plus tard, le sol se mit à trembler, tandis qu'un nuage de poussière s'élevait, de plus en plus épais, de plus en plus haut, quelque part à sa droite. Alors, très calmement, elle se leva, prête à tout sans pour autant laisser une seule place à la peur. Enfin, elle le savait, elle allait rencontrer ceux qui faisaient partie ce monde, ceux qui profitaient sans probablement se douter de leur chance de vivre dans le passé.

Ce fut d'abord une sorte de masse brunâtre informe, avant qu'elle ne se précise et que Neil commence à deviner la nature de ce qui approchait. Une vingtaine de bêtes, animaux formidables qu'elle n'avait jamais vu autrement qu'en images pendant ses études sur le passé. Et aujourd'hui, elle pouvait se rendre compte de la médiocrité et de la pâleur de ces vagues représentations fanées. De leur corps toujours en mouvement, suintait une énergie terrible, à peine et ridiculement contenue. Des chevaux, oui, le nom lui revenait maintenant. Des chevaux. Et les montant, fiers comme leurs bêtes, aussi sauvagement maîtrisés qu'elles, dominants, des guerriers. Et de ces cavaliers, oui ces guerriers, qui semblaient plus animaux qu'hommes, se dégageait un genre d'aura qu'elle n'avait jamais rencontré avant. Une sorte d'harmonie déchirée entre l'homme et la monture, le premier à la fois maître incontesté et ami. Sous leurs lourds casques métalliques, des cheveux assez longs pour des hommes, certains les portant même nattés, parcourant toutes les nuances de blond, du roux à la cendre. Elle avait du mal à distinguer leurs visages mais elle pouvait néanmoins apercevoir la lueur dure et puissante qui faisait étinceler leur regard, et qui parvenait à s'imposer même sous la saleté (Neil n'avait jamais vu la saleté avant) qui maculait leur peau claire. Et puis il y avait leurs armures aussi, énormes, à l'image de leur carrure à tous, métalliques, pesantes, couvertes de poussière et de sang séché, qui pourtant n'enlevait rien à leur superbe barbare.

Ces hommes, qu'elle parvenait à peine à se décrire à elle-même, étaient tellement, tellement loin de l'étouffante perfidie, insidieuse, envahissante et froide de son temps ! Ces guerriers ne semblaient rien vouloir cacher de leur formidable et animale nature. Fierté aurait pu être leur nom, tant ils paraissaient ne vouloir exister qu'à travers elle, et l'honnêteté de leur mise. Leur attitude, transparente, rendait leurs âmes. Elles étaient visibles, affichées, comme tout dans ce passé de lumière.

Si leur vue fit une très forte impression sur Neil, elle ne vint pas seule. Rarement, elle avait entendu tel vacarme, ou été au centre d'une agitation aussi chaotique. Car si elle les avait vus, c'était réciproque, et trop rapidement, il étaient là, formant un cercle menaçant autour d'elle.

Mais l'harmonie ainsi que le calme étaient dans sa nature, alors elle fit comme si cela n'avait rien d'effrayant et resta immobile, impassible, sous leurs regards brûlants.

Celui qui semblait être leur chef fit avancer sa monture d'un pas.

- La couleur de ta peau et de tes cheveux, ainsi que ton indécente mise, m'empêchent de croire que tu puisses être une femme d'ici, lança-t-il, le ton sûr et le visage fier.

Les hommes resteront toujours des hommes, se dit Neil, pendant la seconde qui lui fallut pour réfléchir à sa réponse. Quelque soit l'époque ou la couleur du ciel, ils resteront des hommes. Je ne connais pas ce monde, mais je connais leur nature.

Aujourd'hui, l'important était d'intéresser, non, de captiver leur attention. Il n'en faut pas moins si l'on veut atteindre le pouvoir. Alors la jeune femme choisit de jouer son rôle le plus fréquent et le plus efficace : entre toutes les personnalités qu'elle avait appris à se créer, celle qui rencontrait le plus de succès était invariablement celle de la courtisane. Soudainement, son visage se transforma, elle vrilla ses yeux noirs comme sa nuit dans ceux gris pâle de l'homme, adoucit son expression pour la rendre plus jeune, plus féminine, et prit un air mutin absolument contre-nature :

- L'ai-je jamais affirmé ?

Il fronça les sourcils quelques secondes, mais plus intrigué qu'offensé par ses mots, il reprit rapidement sur le même ton autoritaire :

- Ton accent est étrange. Quelle est ta nation ?

- Je n'en ai pas, répliqua-t-elle à la volée.

- Sottises ! Comme on naît d'un père et d'une mère, on naît d'une nation !

Neil fit alors naître un léger sourire assuré sur son visage étranger, alors qu'à l'intérieur, elle s'inquiétait d'être peut-être allée trop loin. Il faudrait donc l'attendrir, mais comment ? Elle n'avait pas vraiment eu le temps de préparer une histoire pour justifier sa présence et ses nombreuses différences...

Mais ce n'était pas comme si elle avait jamais eu le choix, et puis mentir était en quelque sorte une seconde nature pour elle. Aussi broda-t-elle tout en parlant un mensonge, avec le peu de connaissances qu'elle possédait à propos du passé. Le tout sans laisser tomber son masque une seule seconde.

- Et que fais-tu des orphelins, fier guerrier ? Je n'ai ni père, ni mère, ni nation. On m'a accueillie à la naissance dans une compagnie de danseurs itinérants. Mais nous avons été attaqués il y a une nuit de cela, et je suis la seule survivante. J'ai fui au hasard, plus poussée par la peur que par la raison, pour échapper à nos assaillants, et depuis j'erre dans ces plaines. J'attends.

L'histoire sembla fonctionner, au moins en partie. Et puis, elle était une femme, seule, apparemment totalement impuissante. Pourquoi ne pas la croire ?

- Et qu'attends-tu ? demanda-t-il après un instant d'hésitation.

Alors le sourire de Neil s'élargit tout à fait, tandis qu'elle improvisa une sorte de révérence moqueuse et lança :

- Mais, de fiers guerriers comme vous, pour m'indiquer la ville la plus proche !

Cette attitude n'eut pas exactement l'effet escompté. Ce ne sont pas les vains courtisans des Dômes, se reprocha Neil, en voyant l'expression du guerrier se refermer un peu, avant qu'il ne reprenne la parole, un mépris évident dans la voix :

- Tu voyages sans rien connaître des terres que tu traverses ?

En aurait-elle était capable que Neil en aurait volontiers rougit de honte. Mais comme d'habitude, elle se reprit rapidement, l'allure toujours mutine, mais plus mesurée :

- Dans la confusion, j'ai fui sans faire attention où mes pas me portaient.

Se faire un peu idiote était toujours une bonne méthode, et cela fut prouvé une nouvelle fois, car la brève explication de la jeune femme parut le satisfaire. Il dit alors, l'air plus grand et plus fier (si c'était possible) :

- Il n'y a pas de villes en Rohan, femme, mais des maisons et des villages. Cependant, si tu cherches un endroit où tes supposés talents te serviraient à quelque chose, Edoras, la Maison du Roi, où nous nous rendons, est à deux jours à cheval au nord. Cependant, rien ne me prouve que tu n'es pas une de ces saletés de sauvages du sud, ou pire, une espionne de Saroumane.

Elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait bien lui dire par là, quelle distance représentait deux jours de cheval, ni qui était ce Saroumane. Mais la Maison du Roi, cela par contre lui parlait beaucoup : le roi, c'était le pouvoir, le pouvoir, c'était la clé.

Elle se décida rapidement : il fallait que ces hommes l'emmènent avec eux jusqu'à cet Edoras. Mais d'abord il s'agissait de tuer tout soupçon, et pour une fois, elle ne mentit pas :

- Il n'y a qu'en dansant que je pourrais peut-être vous convaincre autrement que par de simples mots, de la véracité de mes dires. Mais je doute que cela suffise. Il faudra me croire sur parole, guerrier.

Il laissa échapper un petit rire à l'audace de ses mots.

- Comment croire une étrangère, dont j'ignore jusqu'au nom ?

- Neil, répliqua-t-elle quasi immédiatement. C'est mon nom. Mais si vous me dites indigne de confiance, qu'est-ce qui peut me prouver à moi que vous le soyez ?

Elle n'aurait peut-être pas dû jouer sur ce terrain (après tout, ils respiraient la fierté), mais c'était peut-être trop tentant. Et puis cela collait tout à fait avec son personnage.

- Le jour qui verra un Rohirrim manquer à sa parole ne sera pas ! Mais toi, qui te dis danseuse, eh bien vas-y, montre-le-moi, danse !

Un murmure approbateur parcourut les rangs des cavaliers, qui jusqu'alors étaient restés de marbre.

- Je crains, guerrier, de ne pouvoir agréer à cette demande. Je ne me produis jamais gratuitement, ni devant n'importe qui.

De nouveau les autres hommes, qui semblaient plus détendus désormais, répondirent discrètement à l'intervention de Neil par quelques rires rapidement étouffés. Cela ne parut pas plaire à leur chef qui s'exclama brusquement, haussant le ton :

- N'importe qui ? C'est à Freghus de Aldburgh, commandant du premier détachement des troupes personnelles du prince Theodred que tu parles !

Courageuse mais pas téméraire, Neil s'empressa de baisser la tête en signe de respect, l'air pour une fois sincère, avant de murmurer juste assez fort pour qu'il entende :

- Mes hommages, noble guerrier.

- Si tes talents de danseuse sont au moins à moitié aussi grands que ton impertinence, alors tu dois être la meilleure de toutes.

- Je n'ai pas cette prétention, mais qui serais-je pour refuser un tel compliment ?

- Tu me plais. Impertinente, mais inoffensive. Saroumane serait bien sot de choisir une espionne aussi frêle et étrange que toi.

- J'ignore qui est ce Saroumane dont vous ne cessez de parler, aussi il me serait difficile de me défendre face à cette méfiance.

- A pied, sans vivres ni eau, tu n'arriveras jamais vivante à destination, surtout en ces temps troublés. Mais je suis de bonne humeur aujourd'hui. Tu as de la chance, femme ! Je te propose de monter avec moi jusqu'à Edoras. Qu'importent tes intentions, je doute que tu sois capable du moindre dommage, et une présence féminine ne ferait pas de mal à ma compagnie.

- Votre proposition est intéressante, mais je veux d'abord savoir ce que vous demandez en échange.

- En échange? Haha, pour qui me prends-tu, femme ?

- Pour un homme, et vous visiblement, vous me prenez pour une idiote. Je ne suis pas sans savoir que dans ce monde, on n'a rien sans rien.

- Etrange, mais pas stupide, je te le concède... Puisque tu insistes, en échange donc de mon aide, tu nous divertiras, moi et mes hommes ce soir. Cela te semble-t-il assez bien payé pour une danse ?

- Vous savez parler aux femmes, Ferghus d'Aldburgh. Comment pourrais-je refuser de danser pour une si noble compagnie ? J'accepte.

Et c'est ainsi que se scella le destin de Neil l'Amazone. Et tandis qu'elle grimpait souplement sur la monture du Rohirrim, la jeune femme ne put empêcher un léger sourire d'étirer ses lèvres : le Corbeau savait. Le Corbeau avait toujours raison. Elle avait bien fait d'attendre.


1. Et oui, il est temps de sa faire à l'idée, chère lecteur, que je fais partie des auteurs incapable de saisir le concept de "délais" ou de "terminer à l'heure", désolée d'avance ^^ | 2. Alors, ces rohirrims, ils vous plaisent ? Vous vous attendiez à ce qu'elle rencontre la Communauté de l'Anneau, pas vrai ? Haha, JAMAIS ! (enfin, pas tout de suite...) | 3. Mais bon, soyez heureux, ENFIN DE L'ACTION ! L'histoire va bientôt vraiment commencer, ne vous inquietez pas ^^ | 4. Merci à Hinaya-chan pour ses promptes corrections (comparée à ma lenteur d'escargot...) | 5. ... plus d'idée.

T.