La scène qui se déroulait sous mes yeux me laissa sans voix. Le chemin sur lequel j'avançais se perdait un peu plus loin. Et je vis une jeune humaine au milieu d'un cercle d'environ 10 mètres de diamètre. Ce cercle était d'herbe rase, alors que ce qui le côtoyait était une flore était bien moins accueillante que celle dont nos yeux s'étaient emplis en arrivant. On pourrait même la qualifier d'hostile, ici. L'herbe rase avait laissé place à une végétation d'une jungle. Au loin, je pouvais même voir quelques plantes carnivores. La jeune humaine s'entrainait visiblement, avec une grâce… Inhumaine. Pas féline, mais animale quand même. Mais je n'arrive pas à trouver le mot qui décrit exactement ce qui se passe sous mes yeux.
Soudain, un léger coup de vent de leva, et disparut comme il était venu. La jeune humaine se figea alors. Comme si elle avait senti ma présence. Mais quand je dis sentis, je le pense au sens propre du terme ! Elle avait relevé la tête et renifler, comme moi je le fais parfois quand je cherche une odeur spécifique.
Et là, quelque chose me scotcha là où je m'étais caché. L'humaine… Elle est devenue une… renne !
Elle continuait à renifler l'air et se rapprochait doucement mais dangereusement de moi. Je ne savais que faire. Mes pattes commençaient à trembler. Il ne restait plus que mon instinct de survie, et il m'hurlait de m'enfuir.
C'est ce que je fis.
Et mal m'en prit, car elle m'aperçut et se mit à courir derrière moi. Elle.. Se rapprochait... Plus que quelques mètres…
Je m'arrêtai trois pas plus tard. Elle avait l'air féroce.
« Que fais-tu ici ? »
Sa voix était chantante et grisante, malgré la colère qu'elle mettait dans ses mots.
« Je… ».
Je décidai de jouer la carte du parfait innocent. Mais, lentement, je commençai à me mettre en posture de garde :
« Que me voulez-vous ?
- Tu n'as pas répondu à ma question, que fais-tu ici ? »
Je décidai d'être franc. Après tout, une humaine qui se transforme en renne, c'n'est pas tous les jours que j'en rencontre ! Et puis, si nous devons combattre, je ne suis pas sûr de la gagner, alors mieux vaut calmer le jeu :
« Avec mon équipage, nous sommes arrivés sur cette île par hasard. J'ai bien essayé de retourner sur notre bateau, mais c'était impossible !
- Tu ne mens pas. »
Sa voix s'était faite plus douce, et elle avait baissé sa garde. Ne me sentant plus en danger, mes muscles se décontractèrent sous ma fourrure. Comment savait-elle que je disais la vérité ?
« Je n'ai pas l'habitude de rencontrer des gens. Il n'y a pas grand monde sur cette île. Désolée de ne pas avoir été très aimable. Comment t'appelles-tu ?
- D'habitude, on se présente avant de demander celui de l'autre ».
Cette réplique était montée toute seule à mes lèvres. A vrai dire, j'étais toujours suspicieux. Comment pouvait-elle être certaine que je ne mentais pas ? Sa réponse coupa court mes réflexions :
« Excuse-moi, je n'ai pas le sens des civilités. Je m'appelle Kimi. Et toi, comment t'appelles-tu petit renne ?
- Chopper. Enchanté. »
C'était parfaitement vrai. Enfin quelqu'un qui reconnait que je suis un renne ! Un grand sourire orna mon visage. Mais quelque chose en elle m'intriguait au plus haut point. Alors, je risquai :
« Tu as.. Mangé le fruit de l'humain ?
- Tu m'as vu me transformer ? »
Sa voix était redevenue plus dure et ses traits s'étaient durcis. Ne voulant pas être méchant et essayant de lui faire comprendre que je n'étais pas un ennemi, je me changeai sous ma forme humaine :
« Non c'est parce que je croyais qu'il n'y avait pas deux fruits du démon les mêmes ! Car c'est bien un fruit du démon qui te permet d'être humaine, non ? »
Ses yeux s'écarquillaient, puis se plissèrent, me détaillèrent un instant, puis elle soupira. Elle se remit sous sa forme humaine :
« A vrai dire, je suis une humaine qui a mangé le fruit du renne… »
Mes yeux s'arrondirent. Elle continua :
« Je ne me sens pas bien en tant qu'humaine. Tu sais, ils sont traîtres et fourbes. Je me sens mieux lorsque je suis sous ma forme animale. Toutes les 'civilités' dont je parlais, ne sont que mensonges et hypocrisie. »
Je ne relevai pas le fait qu'elle m'ait tutoyé car cette île était trop étrange en elle-même pour s'attarder sur le fait d'un pauvre tutoiement ! Voilà que je trouvai une humaine qui avait mangé le fruit du renne. Malgré mon envie de la connaître mieux, il fallait qu'elle réponde à mes questions :
« Euh… Kimi, pourquoi je n'ai pu sortir ? Et pourquoi cette île porte deux noms ? Sur la carte de la navigatrice, il était écrit qu'elle s'appelait « l'Île de Soulmate » alors que lorsque nous sommes arrivés, sur le panneau, il est écrit « l'île Inexistante ».
Kimi écarquilla les yeux, et il me sembla que sa respiration s'était légèrement accélérée. Intéressant. A développer. Puis, elle sembla bien embêtée. Elle se gratta l'arrière de la tête, puis m'annonça :
« Viens, je vais te montrer quelqu'un qui pourra répondre à tes questions. Mais attention, tu n'auras que trois minutes. Les questions la fatiguent, et elle est assez épuisée pour qu'on gâche le peu de temps qui lui reste. »
Nous commençâmes à marcher.
« Mais, cette personne, qui est-ce ?
- C'est une parfaite humaine, pas comme moi, continua-t-elle en riant. Elle est vieille et c'était mon mentor. »
Décidément, cette jeune fille était versatile !
« C'était ?
- Elle m'a dit qu'elle n'avait plus rien à m'enseigner. Que le reste, je ne le trouverai que toute seule.
- Que t'a-t-elle enseignée ?
- Comment essayer d'être libre. Ne rigole pas !
- Mais je ne rigole pas. Je trouve ça merveilleux !
- Tu te moques de moi, en plus.
- Mais non ! »
Ces disputes étaient enfantines, et pourtant, nous avions tous les deux les yeux brillants, évocateurs de nos pensées. Nous continuâmes notre discussion sous la forme animale, la végétation devenant de plus en plus hostile. Mais même si nous n'étions pas forcément d'accord sur les différents sujets, toujours un sourire ornait nos visages.
Visiblement, j'avais trouvé une alliée.
