Chapitre 2

Bonjour, je remercie comme toujours celles qui s'intéressent à cette énième déclinaison d'O&P, surtout les personnes qui m'encouragent en commentant si gentiment: leur enthousiasme nourrit le mien! Mention spéciale pour celles qui ne possèdent pas de compte et que je ne peux remercier qu'ici (Gridaille, Laura, Angela).

vous trouverez avec ce second chapitre un élément de l'histoire des femmes (pas seulement du féminisme) que j'ai souhaité mettre à votre disposition ("le manifeste des 343 salopes"), cependant, ne vous croyez pas obligé(es) de le lire dans son intégralité... En toute fin de chapitre, vous pourrez découvrir une célèbre chanson interprétée par Mouloudji. J'espère que le plaisir sera au RDV et que vous aurez envie de le partager.

Calazzi

L'amour est une coupe amère

Dans ses yeux, j'ai touché la fin de l'absolu.

Dans ses yeux, j'ai vu le néant inhumain.

Quelque part en France, 1980

Encore une nuit épuisante au cours de laquelle j'ai lutté puis baissé la garde face à mes démons. Mon esprit n'en finit plus d'accroître les tourments de mon cœur, en m'assaillant sans cesse d'images toutes plus létales que les précédentes. Animée d'une terrible fureur, telle Héra, je voudrais anéantir l'Ennemi. Le fouler aux pieds. Mais qui est mon Ennemi? Sinon moi- même... Ne suis- je pas l'artisan de mon propre malheur? Qui mieux que moi peut être responsable de cette douleur? Ma naïveté, mon désir chimérique m'ont conduite à habiller ma vie amoureuse d'un halo faussement protecteur. Je me suis crue intouchable, aimée et choyée pour toujours par un seul et unique amant. Comme dans ces horribles contes de fées dont nos gardiens nous abreuvent depuis le plus jeune âge, comme une patiente préparation aux désirs exclusifs des hommes. Oui, j'ai péché par orgueil. Vanité de la femme amoureuse, demeurant à jamais le seul objet d'amour de celui qui la vénère et profère tous les serments d'éternité. Alors au nom de toutes les femmes, je crie ma colère, mon indignation face à ce mensonge moderne de l'amour unique, irréversible. Celui qui est devenu accessible au commun des mortels. Il ne s'agit plus de métaphores littéraires telles Roméo et Juliette, ou encore Tristan et Yseult. La vraie vie nous offre ce cadeau que même les dieux de l'Olympe ne désirait pas... quoique... Hadès et Perséphone... Je voudrais pleurer, hurler à la mort, éjecter de ma poitrine ce terrible poids qui m'oppresse! Je voudrais mourir, là, sur le champ! Ne plus croire à cette fantaisie humaine qui enchaîne les individus consentants et rejette ceux qui s'y adonnent naïvement.

Je voudrais comprendre pourquoi cela m'arrive, à moi, ce que j'avais pu commettre pour recevoir un tel coup, identifier ma faute. Sinon comment expliquer qu'il m'ait infligé une telle souffrance? J'avais certainement dû...oui, c'est douloureux d'envisager cette monstruosité selon cet angle mais il ne m'aurait pas fait tant de mal sans raison, sans que je lui en ai donné moi- même une occasion...même infime... Qu'avais- je pu bien faire, ou ne pas faire pour qu'il me blesse ainsi? Je n'ai pas succombé au chagrin d'amour. Je n'appartiens pas à cette catégorie de personnes admirables... Je me sens petite, si petite dans ce monstrueux tumulte. Et seule, si seule, partout autour le néant me guette. Je voudrais étouffer, taire cette sauvagerie, là au fond de mes entrailles, qui gronde et qui n'en veut qu'à moi. Je voudrais quitter cette vie mais je ne peux pas! Je suis une femme à genoux, ployant sous le fardeau de sa propre honte, de ses illusions déchues. J'étais pourtant la princesse au pied léger, paradant au bras de son Prince charmant.

Je voudrais les bras de cette femme admirable, archétype de la féminité contemporaine, pour me bercer. Me toucher. Pour retrouver les limites de mon corps. M'aimer complètement, sans condition. Sans réserve.

Alors, ma main a saisi le petit cahier si précieux aujourd'hui, dans ma quête des milliers de bris de mon identité.

Les quatre saisons de la vie

Une fois confortablement installés dans cette incroyable ville, j'ai sillonné toutes les rues, avenues, boulevards de la capitale. Comme envoûtée par ces différentes atmosphères qu'offrait alors Paris. Un Paris lancé dans un mouvement collectif de reconstruction. Je n'ai jamais autant aimé observer, scruter, saisir le quotidien des Parisiens de l'Après- guerre. La vie foisonnait, frémissait de toutes parts, comme un organisme vivant s'éveillant d'un lent sommeil engourdissant. Pourtant les files d'attentes interminables devant les échoppes n'avaient pas disparu, la misère s'étalait au coin des rues, les mères prenaient la main d'enfants amaigris, pour ne pas dire rachitiques. J'ai humé les fragrances si particulières d'un pays qui tente de faire bonne figure dans la désolation. Pressé de laisser derrière lui certains souvenirs, certains traumatismes. Les combats avaient pris fin depuis quelques mois, quelques années mais les stigmates se donnaient à voir à qui le désirait. L'on ne se remet pas si rapidement ni aisément d'une telle horreur collective. Une telle tragédie ne peut être «assimilée» que si, et seulement si nous lui donnons un sens. Les leçons de l'histoire ne valent que si nous les analysons et en extrayons la substance, sans complaisance. Cependant ce travail s'avère parfois, souvent, toujours douloureux, c'est pourquoi les générations doivent laisser la place aux suivantes afin d'apaiser le monde. Cette fois- ci, l'humain avait abouti à une telle infamie que cela semblait inaccessible. C'était comme si les vivants ne pouvaient aller au- delà de la satisfaction des besoins de base. Se réfugier dans le déni paraissait bien plus facile, le seul possible, plutôt qu'envisager d'affronter la parole des survivants de l'Holocauste.

Un soir alors que je revenais de l'une de mes promenades si enivrantes, Lizzie me prit à parti de cette façon si directe et si désarmante de sincérité:

«Giorgianna, que peux- tu faire dehors, si longtemps, et seule? Je passais au crible toutes les excuses rationnelles envisageables...

-Euh, et bien, à vrai dire, je me promène...Pourquoi ai- je l'air de mentir quand je dis la vérité? Souffrirai- je toute ma vie de ce manque d'assurance, de cette timidité si encombrante?

-Tu te promènes? Seule, sans ta fille, sans ami(e)? Tu veux dire comme si tu souhaitais... te retrouver sans compagnie? Elisabeth tournait autour du pot comme le disent les Français. Mon inconfort social la rendait prudente, voire précautionneuse.

-Euh... oui, c'est tout fait cela, Lizzie, seule, pour marcher tout mon soûl. Pour aller à la rencontre de... d'autres choses, d'autres personnes... J'éprouvai l'envie de lui raconter mes balades initiatiques, mes itinéraires favoris, mes coups de cœur, mes peines aussi car le monde extérieur ruisselait de chagrins, de malheurs de toutes sortes, parfois imperceptibles aux non initiés, à ceux dont l'œil ne savait pas saisir le sens d'une scène à travers un simple détail comme une main cachant la misère d'une bouche édentée ou bien un long manteau dissimulant une robe si usée que l'on voyait à travers... au beau milieu de l'hiver.

-Georgie! J'étais fou d'inquiétude en ne te voyant pas à la maison à une heure si tardive!

Que t'est- il arrivé, une rencontre inopportune? Un contretemps? Un problème médical?

-Oh, Seigneur, non! Ne vous inquiétez pas, je vais bien, très bien même! Je me sentais empêtrée dans mon costume de petite sœur... jamais à la hauteur, toujours dépendante de ses aînés. C'est juste...enfin, juste comme si l'air de la rue m'était devenu indispensable, j'éprouve une réelle attraction pour l'observation des Parisiens, de leurs courses incessantes, des couleurs invraisemblables des étals, des éclairages publiques trouant l'obscurité….ou encore la nostalgie lancinante de ces orgues de Barbarie appuyant la voix éraillée d'une chanteuse des rues! Je sais, je sais, cela semble ridicule, voire complètement fou de le dire ainsi mais, moi, je me sens si...si... vivante dehors à les regarder vivre...avec si peu parfois. Je n'osais plus croiser leurs regards, transie de honte, persuadée qu'ils ne comprendraient pas.

-Georgianna, as- tu déjà essayé de prendre des photographies au cours de tes promenades? Lizzie avait compris ce que j'ignorais encore.

-Non, bien sûr! Je ne suis pas photographe, ni peintre. Pourquoi?

-Ma chère, je crois que tu devrais au moins y penser, y réfléchir quelques jours avant de mettre cette idée de côté car lorsque je t'écoute, comment dire... en fait, je... j'entends la voix d'une personne sensible aux images, aux atmosphères. Je crois sincèrement que cela vaudrait la peine de tenter l'expérience! Son enthousiasme avait nourri mon âme en quelques mots. Lizzie pratiquait un art difficile et aujourd'hui trop galvaudé: elle savait entendre et parler à mon inconscient... C'était le second jour mémorable de ma nouvelle vie: après la naissance de ma fille bien aimée, j'étais enfin née à moi- même. »

La réflexion ne prit que quelques instants. Je savais ce qu'il me restait à accomplir. Pour la première fois de ma vie, j'avais une intime conviction, quasi immédiate. Une évidence s'était imposée. Depuis mon départ précipité d'Angleterre,j'avais pris le goût des décisions rapides et sûres, celles des êtres qui prennent la vie à bras le corps, dont le courage se nourrit de liberté, de désirs affirmés, de choix, de responsabilité. J'aimais à croire en un prérogative humaine, individuelle et furieusement subjective, en opposition à l'instinct, la pulsion animale imprimant l'élan nécessaire au passage à l'acte. L'existentialisme était en marche dans mon esprit... N'avais- je pas comme l'avait écrit le philosophe Kierkegaard dans son journal «trouver une vérité qui en soit une pour moi-même… une idée pour laquelle je puisse vivre ou mourir. »

Je sais aujourd'hui que la vie est une « futile passion », pour rendre hommage à Jean- Paul Sartre. Ma déraison avait trouvé refuge dans un regard amoureux porté aux autres, en un mot: dans la photographie.

Lizzie s'était contentée d'éclairer le chemin pour moi, devant mes yeux ébahis elle avait fait apparaître ce qui devint une fascination assumée: témoigner de l'imperceptible/ l'invisible ordinaire à travers des prises de vues. Jusqu'ici ma place/ mon rôle au sein de la société s'était cantonné(e) à celle/celui de représentante de la classe aisée, puis j'avais franchi un cap personnel décisif en mettant au monde Marianne, la prunelle de mes yeux et enfin, j'arrivai à un nouveau carrefour. Depuis cette conversation, j'ai scruté le monde et ses habitants à travers un viseur. Mon Leica au poing, j'ai saisi les instantanés de la vie des autres, des passants, des travailleurs, des sans- abri, des innocents... J'ai commencé par ceux que j'aimais le plus au monde: ma fille à tous les âges, Elisabeth affublée de différents accessoires fut l'un de mes modèles préférés, notamment parce que la lumière naturelle épousait parfaitement ses traits ravissants et bien sûr, mon propre frère, toujours à son insu car son caractère bourru empêchait toute pose... J'avais constitué une véritable galerie de portraits de famille, disposés en enfilade dans les escaliers de notre résidence parisienne. Cette passion dévorante m'avait même conduite à réaliser un reportage sur la réalité professionnelle de Lizzie, j'avais difficilement obtenu l'autorisation de sa hiérarchie pour la photographier au cours de ses journées de travail. Ce n'est pas le monde enchanté des mamans et de leurs chérubins que je découvris alors. Je pénétrai dans une autre dimension où l'ambivalence régnait en maîtresse absolue, où beauté et laideur se confondaient en un seul trait, où esprit et corps s'affranchissaient de toute raison... Le fracas de ces vies de femmes aux ventres soit pleins soit vides. La féminité elle- même paraissait se définir en termes de complétude ou de vide, ce n'était qu'un prémisse à la maternité, la femme sans enfant est vide, la mère est pleine. Dans cet univers, rien n'est totalement beau, ni laid, tout est mêlé. Le courant d'émotions intenses qui vous secoue dés votre arrivée dans un service de gynécologie- obstétrique bouleverse votre compréhension de la vie, de l'humanité. Rien ne peut plus être linéaire, tout se superpose, s'enchaîne, se déchaîne comme une folie partagée.

Je peux dire aujourd'hui le prix de la victoire des femmes sur leur destin. Je sais le combat acharné mené par celles que l'on caricature volontiers: les féministes. J'ai été témoin du courage des 343 salopes en 1971*, de Simone de Beauvoir, de Gisèle Halimi, de Simone Weil. C'est seulement dans les années 50 que vont apparaître des mouvements revendiquant la possibilité pour les couples d'engendrer "seulement" les enfants qu'ils désirent.

J'écoutai, emplie de stupeur, le témoignage d'une jeune femme qui verbalisait son humiliation d'avoir «encore» mise au monde une fillette... Elle se désignait comme «coupable» et même «infirme», à l'image de certaines intellectuelles françaises. Cette parturiente au teint blafard, maquillait sa vie de soumise en se convainquant du bien fondé des attentes tyranniques de celui auquel elle se croyait enchaînée. Elle nous avait montré la brève missive que le père de ce bébé avait daigné lui fait remettre par l'intermédiaire de sa mère, il ne s'était pas déplacé ni pour sa femme, ni pour leur deuxième fille. Voici ce que commandait ce monsieur: «J'ai hâte que tu rentres à la maison, ma chérie. J'espère alors trouver la maison propre, bien rangée, et les enfants couchés. Et toi aussi, sois belle, mince, élégante pour accueillir ton homme. Il faudra bien me gâter à ton retour.»

La colère d'Élisabeth croissait chaque jour, nourrie par ce type de propos ineptesexposant la détresse non reconnue de ces répudiées, de ces créatures dont les missions devaient s'accorder aux désirs machistes de leurs époux. Car certains maris n'hésitaient pas à délaisser, voire se séparer de ces ventres inutiles, ce qui entraînaient de nouvelles difficultés puisque le divorce restait relativement mal vu dans les années 50.

Puis, il y eut Joséphine.

Diaphane, émouvant fantôme, Éternel féminin pris au piège des années après- guerre, dans une société figée, verrouillée. Joséphine a déboulé brutalement dans la vie de Lizzie, ou devrais- je écrire dans nos vies alors qu'une soirée d'été tirait mollement à sa fin, où nos peaux moites témoignaient de la chaleur humide dont nous souffrions depuis plusieurs jours. Les patientes subissaient tant bien que mal ces assauts climatiques qui rendaient leur condition plus inconfortable, irritante. Nous étions toutes fatiguées par ces nuits agitées, abruties par un sommeil de mauvaise qualité. C'était probablement une jolie jeune femme, au visage mutin, ses fins cheveux blonds avaient conservé l'aspect de l'enfance. Ses membres fins tremblaient de toutes parts, sa peau marbrée paraissaient transparentes, semblable à une statue de verre, fragile, si fragile...

Elle est arrivée exsangue au milieu de cette sensation exténuante. Couverte de sang et de sueur, les yeux mi- clos, tournés vers son propre destin. Je l'ai aimée immédiatement. Aussi simplement que je l'énonce. Lizzie, quant à elle, s'est acharnée à mettre toute sa volonté, toute son énergie, tout son savoir pour la sauver. Elle s'évertuait à nettoyer, cautériser, recoudre, panser, administrer divers traitements à sa nouvelle protégée. Joséphine avait conquis plus d'un cœur, à commencer par celui d'Élisabeth.

Joséphine était déjà maman d'une petite fille bien qu'elle soit, d'apparence, plus fille que mère. Joséphine incarnait indéniablement notre Fantine, nous étions comme Jean Valjean, jetées au milieu d'une sauvagerie débutée bien avant notre arrivée. Nous ne quittions plus son chevet, inquiètes de la moindre recrudescence fébrile, du moindre signe infectieux, de la moindre suspicion d' hémorragie.

William ne faisait que nous entrevoir, entre deux gardes, aussi inconsistantes que des ectoplasmes. Lizzie perdait des forces, ses joues s'étaient creusées sous l'effet de ces veilles supplémentaires, sous le jougde l'inquiétude. Mon frère contenait les émotions contradictoires qui ne devaient pas manquer de l'animer, voire l'envahir tout au long de ce voyage au bout de la nuit. Il avait vaincu de très solides résistances personnelles pour rejoindre celle qu'il nommait parfois «la femme de sa vie», le regard animé d'un feu que nul n'aurait pu soupçonner... Et voilà qu'elle était partie sur d'autres rives, inaccessibles à cet homme qui ne souhaitait que vivre des jours heureux et tranquilles à ses côtés. Nos regards étaient entièrement tournés vers elle, elle seule. Nous étions devenues aveugles à tout autre. Lizzie et moi avions oublié combien la quiétude d'un foyer chaleureux importait, nous étions engagées dans un combat contre la mort et plus rien ne comptait, pas même nos êtres chers. Nous passions à côté de nos vies, sans remord, ni regret car sans conscience. Marianne ne quittait plus les bras de son oncle tant j'étais épuisée pendant mes brèves trêves à la maison. Joséphine devait vivre. Absolument.

A suivre

* «Le manifeste des 343 salopes» paru dans Le nouvel Observateur en 1971.

Le voici, celui des femmes qui ont osé dire, écrire «Je me suis fait avorter»:

"Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. Avortement
Mot qui semble exprimer et limiter une fois pour toutes le combat féministe. Être féministe, c'est lutter pour l'avortement libre et gratuit.
Avortement
C'est une affaire de bonnes femmes, quelque chose comme la cuisine, les langes, quelque chose de sale. Lutter pour obtenir l'avortement libre et gratuit, cela a l'air dérisoire ou mesquin. Toujours cette odeur d'hôpital ou de nourriture, ou de caca derrière les femmes.
La complexité des émotions liées à la lutte pour l'avortement indique avec précision notre difficulté d'être, le mal que nous avons à nous persuader que cela vaut le coup de se battre pour nous.
Il va de soi que nous n'avons pas comme les autres êtres humains le droit de disposer de notre corps. Pourtant notre ventre nous appartient.
L'avortement libre et gratuit n'est pas le but ultime de la lutte des femmes. Au contraire il ne correspond qu'à l'exigence la plus élémentaire, ce sans quoi le combat politique ne peut même pas commencer. Il est de nécessité vitale que les femmes récupèrent et réintègrent leur corps. Elles sont cellesde qui la condition est unique dans l'histoire : les êtres humains qui, dans les sociétés modernes, n'ont pas la libre disposition de leur corps. Jusqu'à présent, seuls les esclaves ont connu cette condition.
Le scandale persiste. Chaque année 1 500 000 femmes vivent dans la honte et le désespoir. 5 000 d'entre nous meurent. Mais l'ordre moral n'en est pas bousculé. On voudrait crier.
L'avortement libre et gratuit c'est :
cesser immédiatement d'avoir honte de son corps, être libre et fière dans son corps comme tous ceux qui jusqu'ici en ont eu le plein emploi ;
ne plus avoir honte d'être une femme.
Un ego qui fout le camp en petits morceaux, c'est ce qu'éprouvent toutes les femmes qui doivent pratiquer un avortement clandestin ;
être soi à tout moment, ne plus avoir cette crainte ignoble d'être " prise ", prise au piège, d'être double et impuissante avec une espèce de tumeur dans le ventre ;
un combat enthousiasmant, dans la mesure où, si je le gagne, je commence seulement à m'appartenir en propre et non plus à l'État, à une famille, à un enfant dont je ne veux pas ;
une étape pour parvenir au contrôle complet de la production des enfants. Les femmes comme tous les : autres producteurs ont de fait le droit absolu au contrôle de toutes leurs productions. Ce contrôle implique un changement radical des structures mentales des femmes et un changement non moins radical des structures de la société.
1. Je ferai un enfant si j'en ai envie, nulle pression morale, nulle institution, nul impératif économique ne peut m'y contraindre. Cela est mon pouvoir politique. Comme tout producteur, je peux, en attendant mieux, faire pression sur la société à travers ma production (grève d'enfants).
2. Je ferai un enfant si j'en ai envie et si la société dans laquelle je le fais naître est convenable pour moi, si elle ne fait pas de moi l'esclave de cet enfant, sa nourrice, sa bonne, sa tête de Turc.
3. Je ferai un enfant si j'en ai envie, si la société est convenable pour moi et convenable pour lui, j'en suis responsable, pas de risques de guerres, pas de travail assujetti aux cadences.

Non à la liberté surveillée
La bataille qui s'est engagée autour de l'avortement se passe au-dessus de la tête des principales intéressées, les femmes. La question de savoir si la loi doit être libéralisée, la question de savoir quels sont les cas où l'on peut se permettre l'avortement, en bref la question de l'avortement thérapeutique ne nous intéresse pas parce qu'elle ne nous concerne pas.
L'avortement thérapeutique exige de " bonnes " raisons pour avoir la " permission " d'avorter. En clair cela signifie que nous devons mériter de ne pas avoir d'enfants. Que la décision d'en avoir ou pas ne nous appartient pas plus qu'avant.
Le principe reste qu'il est légitime de forcer les femmes à avoir des enfants.
Une modification de la loi, en permettant des exceptions à ce principe, ne ferait que le renforcer. La plus libérale des lois réglementerait encore l'usage de notre corps. L'usage de notre corps n'a pas à être réglementé. Nous ne voulons pas des tolérances, des bribes de ce que les autres humains ont de naissance : la liberté d'user de leur corps comme ils l'entendent. Nous nous opposons autant à la loi Peyret ou au projet A.N.E.A. qu'à la loi actuelle comme nous nous opposerons à toute loi qui prétendra régler d'une façon quelconque notre corps. Nous ne voulons pas une meilleure loi, nous voulons sa suppression pure et simple. Nous ne demandons pas la charité, nous voulons la justice. Nous sommes 27 000 000 rien qu'ici. 27 000 000 de " citoyennes " traitées comme du bétail.
Aux fascistes de tout poil — qu'ils s'avouent comme tels et nous matraquent ou qu'ils s'appellent catholiques, intégristes, démographes, médecins, experts, juristes, " hommes responsables ", Debré, Peyret, Lejeune, Pompidou, Chauchard, le pape — nous disons que nous les avons démasqués.
Que nous les appelons les assassins du peuple. Que nous leur interdisons d'employer le terme " respect de la vie " qui est une obscénité dans leur bouche. Que nous sommes 27 000 000. Que nous lutterons jusqu'au bout parce que nous ne voulons rien de plus que notre dû : la libre disposition de notre corps.

Les dix commandements de l'État bourgeois
Fœtus plutôt qu'être humain choisiras quand cet être humain est femelle.
Femme point n'avortera tant que Debré réclamera 100 millions de Français.
100 millions de Français tu auras, tant que ça ne te coûte rien.
Particulièrement sévère seras avec femelles pauvres ne pouvant aller en Angleterre.
Ainsi volant de chômage tu auras pour faire plaisir à tes capitalistes.
Très moraliste tu seras, car Dieu sait ce que " nos " femmes feraient si libres.
Fœtus tu préserveras, car plus intéressant de les tuer à 18 ans, âge de la conscription.
Grand besoin tu en auras car politique impérialiste tu poursuivras.
Toi-même contraception utiliseras, pour envoyer rares enfants à Polytechnique ou l'E.N.A. parce qu'appartement 10 pièces seulement.
Quant aux autres, pilule dénigreras, car il ne manquerait plus que ça.

Signatures
:

La liste de signatures est un premier acte de révolte. Pour la première fois, les femmes ont décidé de lever l'interdit qui pèse sur leur ventre : des femmes du Mouvement de Libération des Femmes, du Mouvement pour la Liberté de l'Avortement, des femmes qui travaillent, des femmes au foyer.
Au Mouvement de Libération des Femmes, nous ne sommes ni un parti, ni une organisation, ni une association, et encore moins leur filiale féminine. Il s'agit là d'un mouvement historique qui ne groupe pas seulement les femmes qui viennent au M.L.F., c'est le mouvement de toutes les femmes qui, là où elles vivent, là où elles travaillent, ont décidé de prendre en main leur vie et leur libération.
Lutter contre notre oppression c'est faire éclater toutes les structures de la société et, en particulier, les plus quotidiennes. Nous ne voulons aucune part ni aucune place dans cette société qui s'est édifiée sans nous et sur notre dos.
Quand le peuple des femmes, la partie à l'ombre de l'humanité, prendra son destin en main, c'est alors qu'on pourra parler d'une révolution.
Un Mouvement pour la Liberté de l'Avortement s'est constitué, qui regroupe toutes celles et ceux qui sont prêts à lutter jusqu'au bout pour l'avortement libre. Ce mouvement a pour but de susciter des groupes de quartier et d'entreprise, de coordonner une campagne d'explication et d'information, de se transformer en mouvement de masse seul capable d'imposer notre droit à disposer de nous-mêmes."

LA COMPLAINTE DES INFIDÈLES, chanté par Mouloudji

Bonnes gens, écoutez la triste ritournelle
Des amants errants en proie à leurs tourments
Parce qu'ils ont aimé des femmes infidèles
Qui les ont trompés ignominieusement

Méfiez-vous, femmes cruelles
Qu'on vous en fasse tout autant
La douleur n'est pas éternelle
Même chez le meilleur des amants

Vaincues par vos propres armes
Vous connaîtrez à votre tour
Et le désespoir et les larmes
De la jalousie et de l'amour

Cœur pour cœur, dent pour dent
Telle est la loi des amants
Cœur pour cœur, dent pour dent
Telle est la loi des amants

Bonnes gens, c'est le refrain des filles cruelles
Sans foi ni serment, trompées par leurs amants
Parce qu'ils ont aimé des femmes infidèles
Ils se sont vengés victorieusement

Ah souffrez, mes tourterelles
Vous voilà en peine d'amants
Des inquiétudes mortelles
C'est vous qui connaîtrez le tourment

Répandez vos jolies larmes
Oui pleurez, c'est bien votre tour
Vous avez dû rendre vos armes
Et l'amour est mort, vive l'amour

Cœur pour cœur, dent pour dent
Telle est la loi des amants
Cœur pour cœur, dent pour dent
Telle est la loi des amants.