Bonjour à vous, admirables lectrices et adorables commentatrices,
Au risque de vous lasser, je présente mes remerciements sincères à toute personne daignant s'arrêter ici...
J'ai glissé un extrait du merveilleux ouvrage de Jane Austen... je vous laisse le soin de le repérer, ce qui ne saurait vous échapper, probables fanatiques que vous êtes pour venir à cette porte...
Bonne fin de semaine et surtout bon divertissement,
Calazzi.
Chapitre 4
Je vous salue...
Dans ses yeux, j'ai vainement cherché la compassion.
Dans ses yeux, j'ai vu ma propre mort.
Quelque part en France, 1980
Mon amour est orphelin. Je suis l'éternel féminin disloqué, désacralisé, réduit à une méprisable criminelle. Les trompettes de la renommée sonnent le glas de ma dignité. A tout jamais j'incarnerai celle qui a commis l'irréparable, l'impensable. Un crime contre le dieu Amour. Oui, celui- là même auquel on nous apprend dés notre plus jeune âge à rendre de multiples hommages. Celui qui alimente tous nos désirs, même les plus sombres. Une fin en soi. La raison d'être. Celui qui nous amène à renier toutes les valeurs collectives. L'amour se réduit- il à ce miroir de moi- même? L'amour se nourrit de tout feu, de l'obscurité propre à chacun de nous. Qui a aimé une fois préfère ignorer les sinistres mouvements qui débordent parfois.
Aujourd'hui, je pleure sur le destin de celle qui a voué un culte sans faille à ce mensonge transgénérationnel. Mon âme est alourdie de tant de remords, de culpabilité, de tristesse et d'infamie. Saura- t- elle prendre son envol au dernier Jour? La cruauté de la justice terrestre s'alignerait- elle sur le besoin de vengeance individuelle? Je ne suis pas morte de chagrin, le cœur brisé par la révélation de l'infidélité. Je ne suis pas morte non plus de honte. Pourtant... ce monstre me dévore chaque jour, chaque heure passée, la conscience éveillée. J'ai tout appris de l'amour...du merveilleux, du sublime jusqu'à la chute, la dégradation de soi, jusqu'à l'inhumain. Je suis la Bête immonde que nul ne peut souffrir, tolérer.
J'ai renié le sentiment de soi jusqu'à l'oubli total. L'ultime abandon de soi jusqu'à l'acceptation de l'horreur.
Le code d'honneur: la mort est- elle préférable à la honte? La honte de s'être trompée, d'avoir été trompée? L'infidèle n'est plus. La honte lui a survécu, comme une double peine. Théâtre intérieur où les forces les plus brutales écrasent la petite mélodie de la raison. L'amour pourfendeur des hautes trahisons.
Je ne m'alimente plus depuis deux jours. A quoi bon? Une dinde engraisserait- elle si elle avait connaissance du sort qui l'attend à Noël?
Cette nuit, j'ai entendu la voix des anges s'élever en un unique chœur. Le «Nisi dominus» tel que composé par A. Vivaldi. Je n'étais plus seule, prise dans une caresse impalpable, un nuage aimant où la souffrance était sublimée jusqu'à devenir la condition première de cet amour transcendantal. J'étais si accrochée à mon athéisme... j''aimerais tant découvrir la foi, inébranlable en un au- delà où ma faute pourrait être pardonnée par celui, ou celle, qui aurait insufflé la vie en moi. J'espère désespérément une seconde chance, un regard compassionnel, qui verrait au plus profond de mon être sans se troubler, sans me condamner d'emblée. La rédemption existe- t- elle réellement, ici et maintenant? Un seul être peut- il me pardonner mon infamie? Je cherche un dieu là où ne vivent que des ombres... Je vous salue, madame, monsieur, pleins de crainte et de ressentiment. Je vous salue madame, monsieur, pleins de cette grâce divine, dont j'ai tant besoin...
Seigneur, aidez- moi! Je vous en prie... Vite, que quelqu'un me vienne en aide!
Les quatre saisons de la vie
La première rencontre entre un homme et une femme est- elle déterminante? Donne- t- elle le «la» de cette relation à venir? Comment savoir? Que savons- nous de ce qui motive les mouvements de notre cœur? Les fragments de sa mémoire troublent encore aujourd'hui le cours de la mienne, j'aurais tant voulu raviver l'espérance, l'entraîner avec moi vers un chœur unanime gorgé de commisération, d'humanité.
Douillettement installée dans le cœur de Paris, Joséphine expérimenta enfin la douceur d'un foyer paisible, où des revenus stables reléguaient à l'arrière plan la trivialité du quotidien. L'affection que lui portaient ces «tuteurs» permit à Joséphine de se mieux regarder, d'apprendre à apprécier certaines qualités, dont elle était opportunément pourvue, voire d'en rechercher d'autres au sein même du sexe opposé. Ce n'étaient plus des garçons qu'elle voyait mais des hommes qu'elle observait, à la dérobade. Parallèlement, elle devint plus attentive à la sphère émotionnelle. Echanges de regards, légers, rapides, furtifs pour elle et plus appuyés, plus graves pour lui. Vous l'aurez deviné, Lui possédait (tout à fait heureusement bien qu'accidentellement) les traits séduisants d'un jeune homme qui avait su si bien dire «Tu es belle, je t'aime» en un regard.
Car s'il existe par devers le monde un sésame pour déverrouiller le cœur des filles, des femmes, quel que soit le contexte historique, culturel...il scintille en ces quelques mots simples dont l'association ne trahit jamais à première vue celui qui les prononce. Car nos aînées nous mettent bien en garde contre les tentatives démoniaques du sexe dit fort, la pureté féminine doit être préservée à tout prix... n'est ce pas? Effectivement, il serait si inconvenant que nos blanches mains s'avilissent au contact d'un corps masculin auquel elles ne sont pas attachées par les liens indéfectibles du mariage, sainte institution qui sauvent les femmes des flammes de l'Enfer que nous promet la tentation de la luxure. Et pourtant comment se résigner à une vie de solitude, de réclusion en soi- même? Comment prendre soin, en toute intelligence, de ce désir farouche d'unir notre destinée à celle d'un autre? La crainte viscérale de l'isolement, dont les sinistres résonances avec un sentiment encore plus dévastateur, tintent avec une rare intensité: l'abandon. Celui qui nous prive de notre libre arbitre, celui qui nous rend si faibles que nous nous enfermons nous- mêmes dans une prison- forteresse aux allures de lieu idyllique réservé aux êtres aimants et aimés de retour. Car les amoureux ne sont jamais seuls...?
«Toi et moi contre le monde entier» survient rapidement après la première déclaration. Qui saurait que celui qui les promulgue n'est pas fatalement celui que l'on croit? Quand bien même, nous préviendrions- nous, de sa duplicité, oserions- nous croire cet informateur aux allures inévitables de Cassandre? Ma propre expérience des choses de la vie, des banals desseins de l'un à l'égard d'une autre m'a appris le caractère parfois nécessaire de l'empirisme. Ne dit- on pas qu'il faut s'être brûlé(e) un jour pour ne plus se mettre en péril? Aurais- je voulu croire, seulement quelques instants, même pour plaisanter, la bouche de celui ou celle qui m'aurait alertée de la déloyauté de George? Quel être ne s'épuise pas dans la quête (pourtant) insensée d'un autre? Ou pire: de l'Autre?
Je connais cette incantation, qu'une âme espère si ardemment qu'elle devient alors aveugle et sourde à tout ce qui l'entoure. Je me souviens de quelques vers d'un poème* de Victor Hugo tout au long duquel nous accompagnons ce père qui va se recueillir sur la tombe de sa fille disparue. C'est Lizzie qui m'a appris à goûter cette musique particulière, en dehors de celle de la langue, il y a les images induites par ces mots si savamment agencés et qui nous guident aux tréfonds du manque, de la solitude qu'accueille à demeure cet homme si talentueux et si vulnérable, de par son essence. Écoutez vous- même:
«Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.»
Ne sentez- vous pas, humain, la main impitoyable de la solitude, de l'absence irréparable s'enrouler puissamment autour de votre cou, vous soumettant à son empire total? Vous voilà pitoyable poupée de chiffon... sous l'empire d'une peur qui n'est qu'une création chimérique de votre esprit.
Puissiez- vous être témoin de la lumière qui irradiait du visage de Joséphine lorsqu'elle évoquait ces premiers instants... Point de chagrin, ni rancune, telle le symbole d'un monde ancien où toute femme amoureuse reste fidèle à jamais à celui qui l'a remarquée, l'a hissée au rang de «favorite». Lui, le jeune homme, appartenait à la bourgeoisie de province («montée» à Paris pour profiter de la fortune amassée en Lorraine grâce à l'exploitation de mines de charbon) se donnant un genre un peu bohème, il flânait en compagnie d'artistes (ou se proclamant comme tels), prenant lui- même quelques cours de dessin. Alors qu'il fréquentait la boutique des Garnier, il s'enhardit un beau jour à demander à Joséphine de poser pour lui. Il eut beau la supplier, la cajoler, l'intriguer: rien n'y fit! Cependant, son intérêt pour cette simple jeune femme qui avait si bien résisté au velours de sa voix, s'accrût et la rendit si belle à ses yeux qu'il se crut amoureux.
Comme Narcisse penché au bord de l'onde, admirant son propre visage, il contemplait son reflet d'amant en pleine ascension. Ses manœuvres de séduction ne payèrent pas d'originalité: promenades et pique- niques aux jardins du Luxembourg, offrandes poétiques sur l'autel de l'amour (Monsieur se fendit de quelques vers libres emphatiques inspirés par la donzelle) puis quelques pâtisseries pour adoucir la rudesse de ses désirs. Tant et si bien que les inévitables serments d'amour furent échangés entre les deux jeunes gens. Joséphine bien qu'effeuillant les marguerites jusqu'au vertige, évoqua tout à fait naturellement la nécessité de fiançailles.
L'innocent s'en enorgueillit assez pour se décider à en discuter avec ses parents. Ces derniers, magnanimes, se fendirent donc d'une invitation, une après- midi sous prétexte de prendre le thé. Le but poursuivi, à défaut d'une réelle curiosité, ou plutôt en regard de leur respectabilité, de faire connaissance, se situait à la surface des convenances, à savoir de feindre une politesse de bon ton quant à la dernière lubie de leur progéniture envers lequel ils éprouvaient une telle complaisance qu'ils imaginaient tolérer des enfantillages et non de coupables pulsions. Cependant, le manque d'entrain, symbolisé par l'absence d'invitations par la suite, ne brouilla point les plans du couple de jeunes amants qui se croyait invincible. Les dignes parents de ce jeune homme interdirent formellement que l'on parlât d'elle, sous le prétexte fallacieux que ses origines offensantes invalidaient toute possibilité de se lier à leur famille. Pourtant, Joséphine avait été extrêmement prudente, à l'affût de la moindre faute de goût. Bâtiment Haussmannien, moulures au plafond, parquet ciré au sol...lustre scintillant, bibelots et toiles pour affirmer la délicatesse de leur goût, ainsi qu'un demi- queue laqué noir, trônant au milieu de leur salle de musique, oui, car ces gens- là, étaient (inévitablement) amis des arts; et tenaient à ce que cela se sache... La délicatesse du décor donnait le contrepoint de la brutalité de leurs esprits étroits. Enfin, c'est ainsi que je me les représente.
Tandis que le monde, en particulier outre Rhin, trépignait, menaçait et s'organisait méthodiquement autour d'un terrible désir de revanche nourrie des rancœurs et frustrations, de volonté farouche de reconquête venues de l'humiliation, enparticulier d'un traité de paix signé à la fin du premier conflit mondial. Que peut-on attendre d'un peuple profondément humilié et ruiné? Cette flambée des nationalismes et autres intolérances, si proches de nos frontières, sublimait chaque mot d'amour, car quand tout autour la colère gronde, le moindre message de tendresse est saisi par les naïfs pour lutter contre la haine. Que pouvons- nous opposer à ces pulsions destructrices si ce n'est la lumière? Joséphine a embrassé la vie, et son fiancé de carton- pâte. Je ne peux me contenter de retranscrire ses mots à elle et vous avez certainement déjà compris comment allait tourner le vile conte de fées. A la différence de la cupidité qui avait motivé George à mon égard, Joséphine pouvait toujours croire que son amant l'avait sincèrement aimée, à sa façon... Quoiqu'il en soit, le prix de la trahison restait élevé pour les jeunes femmes que nous étions, d'autant plus que nous affrontions seules le drame qui ne pouvait manquer de suivre une telle aventure. Ma chance à moi s'est située dans la rencontre de belles personnes, Lizzie évidemment mais aussi mon frère grâce auquel j'ai entrevu d'autres possibilités d'être un homme, ou encore Jane et Charles Bingley, qui démontrèrent inconsciemment la force d'un amour vrai entre deux êtres respectueux de leurs dissemblances.
Le monde, vaste terrain de folie humaine, déversa sa cruauté guerrière. Le trois septembre 1939, le Royaume Uni et la France déclarèrent la guerre aux forces de l'Axe.
Le jeune homme fut mobilisé, elle lui offrit la chaleur d'une étreinte. Ce fut la première mort de Joséphine, interdite de quai de gare pour donner le dernier baiser au futur vainqueur puisque sa propre famille s'octroyait ce droit pour elle- même.
Fin 1947, Paris
Voici ce qui tenait lieu d'invitation à un événement insignifiant en regard des convulsions qui secouaient alors les Français mais tellement... remarquable étant donné l'auteur(e):
«Madame de Bourg, veuve honorée du regretté monsieur Louis de Bourg, protectrice des œuvres bienfaitrices envers les enfants malades et orphelins, s'associe chaleureusement à monsieur Modeste Colin, docteur en médecine, fils de Boniface et Berthe Colin, afin d'annoncer le mariage de ce dernier avec mademoiselle Charlotte Lucas, fille de Séraphin et Blanche Lucas.»
Dés son arrivée Lizzie ressentit une sensation tout à fait désagréable: ce devait être le couronnement de son amie et pourtant... c'était aussi, aux yeux de la première, le jour le plus funeste de sa vie de femme. Alors que je me faufilai armée de mon Leica, entre les différentes grappes d'individus tous plus affamés et assoifés les uns que les autres, je perçus quelques paroles échangées entre Charlotte et Lizzie:
-« Au commencement, nous disposons tous d'une certaine liberté (après tout une légère préférence n'est- elle pas naturelle?); mais très peu d'entre nous ont assez de cœur pour aimer vraiment sans quelque encouragement. Dans neuf cas sur dix, une femme sera mieux avisée de témoigner plus d'affection qu'elle n'en éprouve. (…) Ils nous faut donc tirer le plus grand parti possible de chaque demi- heure durant laquelle nous pouvons retenir leur attention. Une fois que nous nous serons assurées de ces messieurs, nous aurons tout le temps de tomber amoureuses, et autant que nous le voudrons. Si ce n'avait été le sérieux de son expression, j'aurais sincèrement cru que l'amie de Lizzie plaisantait, se moquant de quelques uns de ses invités.
-Ton plan est bon quand il ne s'agit que de faire un beau mariage; aussi l'adopterais- je sans aucun doute si je tenais à trouver un riche mari, ou un mari tout court. Mais nous ne sommes pas dans ce genre de dispositions; nous n'agissons pas par calcul. Voyons Charlotte, où as- tu trouvé ces inepties? Ne me dis pas que tu y adhères? Elisabeth fronçait maintenant les sourcils, le regard rivé au visage de celle qui avait été son intime.
-Le bonheur dans le mariage tient seul au hasard. Les traits de Charlotte s'étaient durcis avant de reprendre: La nature de l'autre est- elle si bien connue des deux époux, ou les deux natures sont- elles par avance si parfaitement identiques, que cela n'accroît en rien leur part de contrariétés: mieux vaut connaître aussi peu que possible les défauts de la personne avec laquelle on est voué à passer sa vie.
-Tu me fais rire Charlotte; mais cela n'est pas sainement raisonné, tu le sais, et toi- même tu n'agirais pas de la sorte».
Elisabeth avait à peine terminé sa phrase qu'une ombre aux contours mollement définis s'abattit entre les leurs...
«Mesdemoiselles... que de charmes rassemblés en un nombre si restreint de représentantes du beau sexe...! (les limites de l'acceptable avait une fois de plus été franchies... sans que mort s'ensuive pour le malheureux spécimen qui en était responsable). Alors, ma chère et tendre Charlotte, qu'avez- vous pensé de cet indispensable autant qu'inestimable ouvrage que vous a offert Mme de Bourgh, fidèle bienfaitrice?» Le misérable avait croisé ses mains épaisses de manière à appuyer sa volonté de donner un ton sérieux à la conversation entre les deux jeunes femmes.
Lizzie ne put réprimer un mouvement de stupéfaction lorsqu'elle lut le titre du livre, dont le bon docteur s'était saisi avec son indélicatesse habituelle: Précis de bonne conduite de l'épouse modèle.
Malencontreusement, il lui prit l'envie fâcheuse d'en donner de substantiels commentaires:
«Ma chère, Je crois avoir omis de vous informer de l'excellente nouvelle que m'a confiée l'inestimable Mme de Bourgh. Celle-ci tolère que les époux, de classe moyenne, se tutoient dans l'intimité, sans que cela puisse être un signe de déclassement ou d'une quelconque vulgarité... J'espère que vous saurez vous en accommoder ma chère Charlotte. Les yeux dans les siens, tentant pesamment d'allumer un brasier amoureux.
-Les femmes acquièrent un accès à la citoyenneté grâce à l'enseignement des arts ménagers, elles disposent de savoir-faire qu'elles peuvent réutiliser parfois même en dehors de la sphère domestique. Mme de Bourgh, toujours si sûre d'elle- même n'avait pu réfréner son impérieux désir d'apporter son aide.Quoique vous en pensiez Mademoiselle. La flèche qu'elle décocha à Elisabeth trahit cette sournoise manie d'écouter les conversations des autres sans y être convié(e).
-Grâce à ces talents, les femmes exercent un pouvoir non négligeable sur leur environnement. D'ailleurs, je me permets de reprendre les mots mêmes de notre bien aimée protectrice, ici présente, en évoquant «l'idée d'un féminisme domestique». Le futur marié, la mine réjouie, avait ressenti la nécessité de prolonger la pensée de son idole faite femme.
-Qu'appelez- vous féminisme? Je n'en vois guère dans le fait de s'adonner à des corvées ménagères...sans rétribution et sous prétexte que l'on ne possède pas les attributs masculins. Lizzie maintenait de plus en plus difficilement son calme. D'ailleurs, je serais tout à fait curieuse de connaître les détails de l'éducation réservée à Melle de Bourgh... Je ne suis pas certaine qu'elle est reçue de tels enseignements de la part de ses maîtres... ni de sa propre famille.
-Mademoiselle Bellet, je connais bien votre esprit subversif... il n'y a qu'à regarder les études que vous avez entreprises et la profession que vous avez l'outrecuidance de briguer... Elle n'est en rien du ressort d'une honnête femme dont la modestie naturelle la pousse à organiser la famille et la société dans le but d'améliorer la complémentarité entre les hommes et les femmes. Et je ne parle même pas de votre mode de vie ou de celui des personnes avec lesquelles vous partagez votre domicile... Rétorqua fielleusement L'homme heureux quoique de plus en plus contrarié
-L'engagement de mademoiselle Lucas aux côtés du Dr Colin témoigne de la manière la plus admirable de rendre les femmes utiles dans la sphère publique. La bienfaitrice jeta un regard méprisant afin «d'enfoncer le clou», comme disent les Français.
-Charlotte connais- tu les dix commandements de l'épouse modèle? Lizzie s'était tournée vers son amie, où ce qu'il en restait. Cela commence me semble- t- il par Tu te tairas et écouteras ton mari, puis ce doit être quelque chose comme Tu rangeras son désordre et sa progéniture avant son retour du travail... Oh et aussi Tu t'apprêteras pour être agréable à ses yeux et pour son plaisir charnel mais sans vulgarité ni prise d'initiative! Voyons, il doit sûrement y avoir quelque chose autour de la préparation des repas afin que monsieur n'attende pas pour être servi... Ah, oui! Et surtout, surtout, Tu ne l'ennuieras pas avec tes bavardages intempestifs, concernant les enfants, tes états d'âme... et tout autre sujet dérisoire comparé aux siens! Finalement, Elisabeth s'adressait à celui qui avait posé une main d'heureux propriétaire sur le bras de Charlotte. L'asservissement comme ticket pour le bonheur d'une union avec un être centré sur ses propres intérêts et dont la fierté réside dans l'absence de désordre, qu'il s'agisse de cheveux ou de sentiments... Voilà tout ce que vous proposez? Le sacrifice de l'une au nom de l'unité de la famille, et donc de la seule base envisageable pour la société? Y croyez- vous seulement? »
Charlotte semblait prise au piège, comme un lapin dans les phares d'une voiture... complètement tétanisée. Son futur bonheur au bout du bras... et celui censé le lui apporter, s'étouffait de colère, écarlate, la bouche supportant un incessant mouvement d'ouverture- fermeture, qui n'était pas sans rappeler celui d'un invertébré à écailles.
-"Il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c'est une idée dont l'heure est venue." il s'agit d'une citation de Victor Hugo et je crois, monsieur, qu'elle pourrait s'appliquer à la condition des femmes aujourd'hui. Ne pensez- vous pas qu'elles pourraient a minima décider par et pour elles- mêmes de leur destin? Vous appartenez à une profession encore très attachée à certaines valeurs que je qualifierais d'archétypales mais peut- être faites- vous partie des progressistes, de ceux qui reconnaissent une réelle complémentarité, à défaut d'une égalité, entre les sexes? » William arborait son plus charmant sourire alors que ses yeux menaçaient son interlocuteur d'une série de déconvenues terribles.
Le chevalier était intervenu pour défendre les couleurs de sa belle...
A suivre
Ne me quitte pas, Jacques Brel
Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà,
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière.
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas.
On a vu souvent
Rejaillir le feu
D'un ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril,
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas.
Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas.
* Ce magnifique poème , sans titre, est nommé par son premier vers:
"Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur."
Victor Hugo l'a écrit quelques années après le décès de sa fille Léopoldine.
