Bonsoir, je vous livre la suite... in fine! Je suis enchantée par vos commentaires mesdames car cela fait écho à mes propres reflexions et émotions. Quant au fameux manuel destinée aux jeunes filles à marier qui a inspiré les échanges du chapitre précédent, il m'a été désigné par Miriamme, amie charitable qui a voulu partager avec moi son indignation... Que je vous ai transmise apparemment! Ce manuel catholique d'éducation à l'économie domstique sévissait dans les années 60, précisons 1960, vous le trouverez aisément en ligne, si vous êtes curieuses.

Le pseudo titre de ce chapitre 5 est ne citation de mémoire d'une phrase prononcée par Maître Robert Badinter, lors d'un entretien avec un journaliste. Lumineuse et riche de vérité. Elle ne me quitte plus. Lumineuse et profonde comme la musique écrite par W. A. Mozart.

Bonne lecture, j'espère et à bientôt,

Calazzi.

Merci encore.

Chapitre 5

Ce n'est pas un homme que l'on juge mais ses actes

Dans ses yeux, j'ai affronté la fureur divine.

Dans ses yeux, je n'ai entrevu que ma peine.

Quelque part en France, années 80

Aujourd'hui, s'annonce le premier jour ma présentation au monde depuis... depuis mon acte infamant. Le Jugement dernier approche, à pas trop rapides, au bruit si lourd. Telle la Justice se déplaçant elle- même afin de rendre décision, de déterminer mon sort à coups de glaive. Je ne me comprends pas. J'ai peur d'affronter la vindicte populaire et pourtant je croyais m'être affranchie de cette crainte du regard que pouvait poser cette autre partie du monde qui ne me ressemble pas. Car mon pêché n'a pas été d'ôter la flamme à autrui mais d'imaginer que j'appartenais à la même catégorie que tous ces êtres triomphants, prêts à me lapider, m'arracher le cœur sans autre émoi que le besoin d'obéir à la loi du Talion.

La louve est devenue agneau tremblant, si prés de l'onde qu'il pourrait s'y noyer. Ma colère m'a quittée, je ne suis que palpitations et halètements, stupeur et tremblements s'épousent en un seul mouvement. Je ne peux que les décevoir. Encore une fois. Je ne sais rien faire d'autre, que décevoir. Même un large public composé d'inconnus si peu portés à la complaisance.

Les murs m'étreignent doucement, douloureusement. Je voudrais... je voudrais appeler à l'aide, quelqu'un... mais qui prendrait soin de cette injure faite à la Création? Qui souhaiterait approcher cette piètre représentation de ce qui jadis traversait l'univers avec effronterie, si confiante, si sûre de son amour. Je baigne dans un linceul lacrymal, après la fureur, l'expression pitoyable du malheur: pleurs contre pleurs. Assis sur le rebord du monde, mon créateur rit sous cape, se moquant de la folie de ses si dérisoires sujets, s'amusant de sa cruauté dont les limites se confondent avec leur abnégation, l'ultime résignation de mortels. La rage qui me maintenait debout valait tellement mieux que cette tristesse qui me prive de mots, de mes cris. Sentiment de lourdeur qui m'entraîne au fond de mon néant. Connaissez- vous les paroles du choeur de la flûte enchantée: «Une femme qui n'a peur ni de la nuit ni de la mort doit être consacrée»... Je suis cette femme... Où est Tamino, mon prince, celui qui me sauvera des griffes de la Reine de la nuit? Chaque jour, chaque heure, chaque instant de lucidité, j'ai appelé de tous mes vœux la mort salvatrice. Cette traîtresse m'a fait défaut, ne suis- je même pas digne d'elle, revêtue des guenilles de la bête que je suis devenue? La mort ne se satisfait- elle pas de la douleur du criminel, des tourments de ma conscience resurgie? Comment signifier que la fin doit abattre son rideau sur la piteuse créature, si ce n'est en lui offrant le glaive de la vengeance comme ultime trophée, saignant d'un trait le cou de l'infâme? Puis- je encore espérer la grâce divine, la lumière éblouissante qui déverserait tout l'amour que contient le cœur des hommes? Je voudrais... tant... être enveloppée d'une armure aux couleurs de la compassion qui ne craindrait aucun mépris, aucune attaque, aucune haine. J'aimerais, oui, moi j'ose évoquer ce sentiment que l'on dit si noble, j'aimerais que ma peine cessât en un bref instant. Pour tout le bien et tout le mal que j'ai infligé à ceux que j'ai aimés.

Les quatre saisons de la vie

«William! Mon chevalier au cœur vaillant... Ouf, tu es arrivé à temps, j'étais tout à fait prête à indigner ta noble tante en...Oh! Qu'importe! J'étais vraiment à bout de nerfs au milieu de ces...» La décence m'interdit de décrire ici le baiser passionné échangé entre ces deux flammes momentanémentravivées à la chaleur de l'autre.

«Vraiment Lizzie? Tu as aimé la façon dont je t'ai tirée des griffes de la police des bonnes mœurs? William ne s'était toujours pas départi de son expression amusée, signe d' autosatisfaction... indéniablement. Il avait nonchalamment passé son bras autour de sa taille, où sa main reposait naturellement.

-Tu n'as pas idée de ce que je te dois mon chéri... Le regard qu'elle lui jeta sembla le subjuguer. Il va falloir que je réfléchisse au meilleur moyen de te remercier pour cet acte si noble. Ah, secourir une innocente proie des vilaines machinations des parangons de vertu que sont La formidable Lady Catherine et son obséquieux valet !

-Alors, ma chère, je pourrais éventuellement te suggérer quelques manières agréables d'exprimer cette reconnaissance. Cependant, je dois t'avouer, à mon grand regret, que mes propos n'avaient d'autre but que de faire taire le maroufle et non, défendre une cause pourtant juste...

-Le mufle! Et, moi qui me réjouissais d'avoir trouvé le parfait défenseur de la cause des femmes! Je suis bien déçue tout de même... Elle s'arrêta subitement, l'obligeant à faire de même puis planta son regard dans le sien, leurs visages si proches l'un de l'autre... Peut- être devrais- je essayer de te convaincre de la justesse de cette lutte des sexes?»

Ils enchaînèrent les danses l'une après l'autre, comme si cette soirée signifiait bien plus que l'échange de chaînes entre deux êtres incomplets l'un sans l'autre, enfin si Charlotte et son maître de maison correspondaient un tant soit peu à cette définition des jeunes mariés disons... fusionnels.

J'avais posé mon appareil photo au vestiaire lorsque je repérai une silhouette éminemment remarquable par son immobilité au milieu de tous ces corps en mouvement. De grande taille, mince, certainement nerveux et pourtant capable de tenir ainsi, fixant, toisant même celle qui lui faisait face. Je me sentais prise dans un feu dévorant, comme soulevée du sol par la force de son regard, de son désir devrais- je dire. Car cet homme au visage émacié ne se contentait pas de me regarder, il me faisait flotter au coeur d'un vertige si sensuel que j'en rougis encore aujourd'hui en écrivant ces mots. Ce fut une aventure exquise pour moi, qui me permit de reprendre possession de ma féminité, sans méfiance, sans contrepartie autre que jouir du plaisir offert à l'autre. Un cadeau de la vie après la tourmente et la honte. Pas de promesse d'éternité, pas de serment échangé sur l'autel du drame amoureux, rien de tout cela entre lui et moi. Nous partagions une faim presque insatiable, un désir animal au creux des bras, des cuisses ne se satisfaisant que de gestes généreux, de douces caresses et de conversations légères où la gravité de l'amour s'excusait piteusement avant de battre en retraite. Comme j'ai aimé cette période de ma vie aux côtés de cet amant si peu exigeant en termes d'engagement!

Joséphine ou la désaffection du monde

Lorsqu'elle se raconte Joséphine ne laisse échapper que quelques soupirs, jamais un sanglot... non par absence de souffrance mais parce qu'elle n'en a plus l'énergie. Joséphine se meurt en cette fin d'année 1947, au fond d'un lit d'hôpital aux draps rêches mais immaculés. Pourquoi la vie de certains humains devient- elle si douloureuse? «La roue tourne...» Une phrase terriblement meurtrière pour celui ou celle qui y croit car il s'y accroche, et attend, espère le signe de la Providence qui donnera enfin un sens à ses tourments. Mais si la roue tourne, qui imprime le mouvement? Dans quel sens tourne- t- elle? Peut- être est- ce toujours, inlassablement le même dessin circulaire qu'embrasse cette satanée roue de la vie, du destin?! Pour quelle raison changerait- elle son cours insensé?

Il est parti. Aucune promesse n'a été échangée. Joséphine imaginait que leur amour se passait aisément de mots banals, l'évidence n'a point besoin de preuve. Alors chaque jour, chaque heure grise un peu plus le bonheur à venir, comme la pluie sale qui l'afflige en ce triste automne témoin de cette boucherie révoltante qui lui a ravi son amant. Elle n'est plus qu'attente, interminable, intolérable, exécrable. Chaque rêve devient in fine odieux car porteur d'espoirs, de désirs libérés de leur carcan conventionnel. Chaque caresse involontaire réveille et nourrit cette faim démesurée... d'avoir à ses côtés celui que l'on aime, tout simplement. Les nuits amènent leur terne cortège de sentiments de solitude, de désolation, d'inquiétude pour celui qui est maintenant confronté à un univers de cruauté absconse et infinie. Cette course lente et aliénante du temps qui n'en finit plus d'exacerber les manques, les envies, les regrets requérait de la part de Joséphine une trop importante quantité d'énergie, si bien qu'elle finit par se résoudre à agir. Car lorsque l'on ne peut maîtriser les évènements, on se lance dans le geste afin de tromper cette souffrance. Accoudée à la table de la cuisine, elle commença à écrire, avec une frénésie qui la rendait vivante. Le destinataire de ce flux d'amour, fut bien celui auquel vous pensez. Par la suite, chaque jour, elle retrouvait un peu de ce bonheur qui nous fait joliment humain en s'attablant ainsi pour partager ses désirs, ses joies projetées en ce petit renflement de son ventre dont elle n'avait osé parler à personne. De peur du jugement des gens bien, prompts à condamner quiconque vit en marge de leur dogme. Jamais elle ne reçut de réponse de la part de celui à qui elle avait avoué sa situation. Dans son aveuglement solitaire de femme amoureuse, Joséphine prétendait continuer de porter ses espoirs en sa direction, les mains caressant l'évidence de leurs liens.

Ce qu'elle ignorait alors, se pourrait nommer une ignominie, une bassesse de plus. Lorsque le jeune homme mourut au front, ses parents tristement endeuillés reçurent les maigres biens de leurs fils disparu à jamais, ils ouvrirent tout à fait indiscrètement les lettres tendrement écrites par Joséphine et y découvrirent cette précieuse information pour qui a perdu son enfant: la promesse d'un prolongement de celui qui n'est plus. Débuta alors un terrible conflit interne d'abord, puis entre esprits tourmentés qui se conclut sur un terrible pacte d'anéantissement.

Elle accoucha au début de l'été 1940, chez elle, en compagnie d'une charmante voisine, elle- même mère de quatre enfants à vingt- huit ans. Puis sa vie se résuma à une longue attente, devrais- je écrire une lente agonie? Les jours et les nuits se succédaient sans qu'elle ne distingue la lumière artificielle des rayons du soleil. Le cours du temps n'était pas suspendu, non pas: il était devenu anarchique. Elle s'obstinait à guetter le retour de son héros, celui qui avait uni à jamais sa vie à la sienne en scellant leur union par l'arrivée d'un petit bonheur baptisé Myriam.

La littérature n'étant pas avare d'images, ici, je jetterais donc celle- ci, chère aux psychiatres et autres professionnels de la souffrance et du désordre intime: «un coup de tonnerre dans un ciel serein». Pour signifier l'horreur qui saisit Joséphine, jeune maman esseulée.

De l'immédiate période qui suivit, elle ne put m'en confier que la violence qui l'avait alors totalement tétanisée à travers des mots d'épouvante comme: perte de l'élan vital, stupeur, sidération, désespoir profond, catatonie...qui lui valurent une hospitalisation dans un asile d'aliénées.

Alors que je regagnais le domicile familial, je découvris un pli, portant mon nom tracé par une main inconnue.

«Mademoiselle, madame,

Je me nomme frère Pierre, j'officie en tant que prêtre à la paroisse de beauchamp à laquelle est rattachée un hospice pour indigents recueillant de pauvres hères. Je me permets de vous écrire à la demande exprès d'un homme, moribond, qui souhaite selon ses propres mots mettre en ordre son passé. Je joins donc à ces laconiques explications la lettre qu'il vous a écrite, avant de rendre l'âme, en paix avec lui- même ainsi qu'avec le Seigneur».

«Georgiana, l'heure est venue pour moi de quitter le long chemin emprunté par chacun d'entre nous avec plus ou moins de bonheur. En toute honnêteté, je ne regrette que peu d'actes mais je tenais, sincèrement, à demander ton pardon pour ce que mes choix malheureux ont pu t'infliger. Tu n'es pas, n'as jamais été mon ennemie et tu n'as rien à te reprocher pas même d'avoir cru les mensonges d'un manipulateur avéré.

George».

Alors voilà, l'artisan de ma métamorphose, de ma douleur m'avait sollicitée une ultime fois. Pour obtenir un pardon, que je lui avais déjà accordé. En réalité, pour reprendre le cours de ma propre vie, j'avais su très tôt qu'il me fallait l'absoudre pour me pardonner à moi, ma naïveté. Je n'avais pas pardonné par amour, ni par bonté mais par nécessité. George n'était plus, je n'éprouvais aucun soulagement ni contentement mais seulement une tristesse passagère pour cet être dont les choix d'existence ne l'avait mené qu'au néant. Aux yeux de la société, ma fille, mon bel amour né d'un mensonge, n'était pas même devenue orpheline, puisqu'elle n'avait pas de père. Son acte de naissance ne mentionnait pas le nom de son géniteur. Pourra- t- elle combler ce vide, cette demie- vérité originelle? Souffrira- t- elle de ne connaître qu'une seule branche de son arbre généalogique? Je n'envisageais pas de dissimuler la réalité de ses origines mais j'ignorais tout de l'ascendance de George, si ce n'est que son père avait été un très fidèle employé de mon père. J'ai toujours connu George orphelin de mère, enfant sans maman. Cela peut éventuellement expliquer en partie mon attirance pour ce jeune homme... une meurtrissure commune plissant la fine membrane protégeant nos nobles cœurs. Car j'ai vainement pensé qu'il était à même de comprendre pleinement ce sinistre passager qui hante parfois mes jours et mes nuits. Il n'en a rien été, nous n'avons pas eu la chance de nous aimer suffisamment pour deviner ce qui pourrait nous réunir. Je sais aujourd'hui ce que j'ignorais hier de l'amour. Qu'il prend différentes formes pour mieux nous surprendre, qu'il répond toujours à un manque et qu'aimer en toute conscience n'est pas à la portée du premier venu. S'engager en amour implique de se connaître soi- même un peu. Néanmoins cela fait bien peu de temps que je l'ai compris.

Les yeux fermés, ombrés de cette couleur si sombre... Joséphine décrivit l'horreur dans laquelle elle fut jetée, sans pouvoir affronter le regard d'autrui, pas même le mien. Pour ce que j'appellerais mon devoir de mémoire, je vous confie ici ses affres du fin fond du gouffre furieux de la folie faite homme, faite femme. Car il y eut un âge, si proche du nôtre, au cours duquel les fous ne représentaient qu'une dégénérescence, une faute de la Nature. Je ne fais pas référence à un Moyen Age ancien, ni même à l'âge classique (dont Michel Foucault a si bien décrit les méandres) mais à la première partie du XXe siècle.

Mémoire de l'hécatombe pour ceux qui sont morts dans le silence absolu, comme si un épais tapis de neige les avait recouverts.

«J'avais perdu brutalement le goût de vivre, mon bébé m'avait été arraché, les représentants de l'autorité ne m'accordèrent que peu d'intérêt, voire une indifférence à peine masquée et même quelques sévères regards lorsqu'il fut question de mon statut de fille- mère, pauvre de surcroît. C'est au cours d'une promenade que mon enfant... m'a été.. enlevée, sans le moindre ménagement puisque les deux hommes qui m'assaillirent, n'hésitèrent pas à me jeter à terre en m'ôtant cette précieuse charge que je pressai contre mon cœur». Sans étonnement, elle sombra à vitesse vertigineuse dans une prison intérieure où les limites de son corps la préservaient des intrusions d'autrui. En l'absence de réponse à ses besoins de base, l'état de Joséphine déclina très rapidement, son regard figé, curieusement absent, sa peau terne et sale, sa chevelure emmêlée, ses vêtements dépareillés et inadéquats... tout cela la condamna en un seul regard à la détention en asile psychiatrique, et compte tenu de son manque de ressources financières et familiales, la pauvre créature se retrouva, manu militari, enfermée dans un asile* départemental de province (sous administration publique).

C'est alors qu'elle fut immergée dans la pire infortune en ce monde raisonnant: celle d'êtres insignifiants, indigents dont les cris se fracassaient sur les murs de leur prison- hôpital, dont les gesticulations désordonnées se traitaient à coup d'eau froide, d'électrochocs** ou de cure de Sakel, et même de lobotomie.

Qu'y- a- t- il de commun entre la course chaotique de ces êtres inquiets et le pas cadencé des gens ordinaires? Tout ou rien. Tout ce qui peut tenir dans le gouffre qu'est l'esprit humain, grand dévoreur d'illusions. La différence se situe peut- être dans la tolérance à la barbarie assénée par la cohorte des gens se disant «normaux», croyant ainsi se protéger d'une tare congénitale ou résultant d'une vie dissolue. Ignorer cette souffrance néanmoins propre à chacun d'entre nous, conduit à un grave crime contre l'humanité: l'indifférence. Celle qui assassine les plus vulnérables que ce soit derrière des barbelés ou les murs d'un hôpital psychiatrique.

Dans la galerie des camarades d'infortune de Joséphine, je vous livre quelques images qu'elle m'a rapportées:

Celle aux postures outrées dont l'expression excessive théâtralise toutes ses pulsions pour les offrir, impudique, au regard vacillant d'un public en perdition.

Celle aux rythmes saccadés, balancements incessants du corps, dont la bouche émet une mélopée qui serait poignante si elle avait été harmonieuse.

Celle dont les éclats de colère destructrice, le regard encore vaguement assassin, rendue impuissante par une lobotomie, semblable à un pantin désarticulé, passif.

Celle qui est restée enfant dans un corps d'adulte, dysharmonieuse.

Celle qui est morte , pendue de ses propres mains après une crise de grande agitation à laquelle avait succédé un grand désespoir, muet, une douleur morale si grande que le feu s'était étouffé lui- même. La même à qui l'on faisait subir des séances terrifiantes d'électroconvulsivothérapie** dont elle revenait dépersonnalisée.

Celle qui se tapait la tête contre les murs de sa déraison, portant les stigmates de sa violence tournée sur elle- même au milieu du front, muette flétrissure, marque indélébile de l'infamie de la folie.

De quel côté se situaient les âmes cruelles? Du côté de ces esprits en tourment ou bien de celui de leurs «gardiens»? Il s'agissait encore de surveiller et punir (mots empruntés à Michel Foucault) et non d'accompagner et prendre soin.

Époque épouvantable, de privations pour tous et plus encore pour les oubliés qu'étaient les malades mentaux, encore nommés aliénés en cette année 1940. Les rations alimentaires extrêmement réduites obligeaient la population à cultiver elle- même ses compléments ou bien à faire appel au marché noir. En temps de paix, ces enchaînés revêtaient peu d'importance au yeux de la société qui les ignorait mais durant l'Occupation, ils furent littéralement bannis des vivants. La famine, le froid infernal, le manque d'hygiène (installations sanitaires absentes, défectueuses...) eurent raison de dizaines de milliers de ces malheureux.

L'Allemagne nazie avait un temps expérimenté le plan T4 dont l'objectif se bornait à l'extermination massive de ces débiles encombrants et autres fardeaux. La France vichyste n'autorisa pas, a priori, l'euthanasie mais laissa dépérir, mourir ces êtres pourtant plus vulnérables que les autres. Savons- nous ce que signifie «mourir d'inanition»? C'est proprement terrifiant. Joséphine me raconta les malades qu'elle avait vu se manger les doigts… comme les souvenirs des déportés, elle me décrivit leurs rêves exclusivement alimentaires et aussi cette femme qui avait dévoré d'un seul coup un colis qu'elle avait reçu de sa famille. Son estomac ne l'avait pas supporté, il avait littéralement éclaté... c'est ainsi qu'elle est morte. A travers ses mots, je pouvais voir ces malades dont les jambes et les pieds grossissaient, signe d'œdème de famine… Peau desséchée et flasque. Les terrifiantes diarrhées qui en résultaient, la propagation des infections finissaient par emporter ceux et celles qui restaient encore debout. Comment pouvait- on espérer soigner ces presque- morts haletant et répandant leurs miasmes d'autant plus aisément que les restrictions ne permettaient pas de se fournir en quantité suffisante de désinfectants, linge, savon...? Joséphine ressemblait- elle à ces squelettes, semblables à ceux revenus des camps de la mort? Même du fond de son lit d'aliénée, elle se releva et put s'enfuir, forte de la complicité d'un membre charitable du personnel, de ce tombeau de la raison.

A suivre

* Le terme d'asile a officiellement été remplacé par celui d'hôpital psychiatrique par un décret du 5 avril 1937. En revanche, bien que concurrencée par celle de malade, la dénomination d'aliéné reste en vigueur jusqu'en 1958.

L'électrochoc (électroconvulsivothérapie) :

Au cours du XIX e siècle, on constata aussi que des électrocutions accidentelles entraînaient souvent des crises convulsives. Après avoir essayé sa « technique d'«électrochocs» sur des porcs destinés à l'abattoir, l'italien Cerletti réalise en 1938 la première expérience sur un schizophrène. L'électrochoc a rapidement du succès en raison d'une certaine efficacité semble-t-il pour améliorer certaines psychoses mais surtout les dépressions mélancoliques, on l'utilise aussi fréquemment pour faire céder les états d'agitation.

Le courant électrique envoyé sur les tempes du malade par deux électrodes métalliques est de 70 à 130 volts pendant un temps court (de 1/10e à 5/10es de seconde). Ce traitement est à l'époque pratiqué sans anesthésie. Les malades s'y présentent dans un état d'appréhension épouvantable.
Par la suite, la technique est améliorée: le patient est préalablement endormi par du penthotal et curarisé afin qu'une relaxation musculaire suffisante puisse éviter les fractures.

L'électrochoc agit en modifiant la production et la distribution de ces substances chimiques appelées «neuromédiateurs». Il crée artificiellement une période de calme, une «rupture» dans l'évolution de la maladie qui se manifeste par une amnésie passagère durant laquelle le patient «oublie» peut être les évènements qui ont provoqué sa psychose. Mais cette période de rémission des symptômes reste passagère et il est souvent nécessaire de recommencer le traitement.

La cure de Sakel :

L'insuline, découverte depuis 1922 est surtout utilisée dans le traitement du diabète. On s'en sert aussi parfois pour stimuler l'appétit des malades mentaux anorexiques et on constate qu'à petite dose, elle semble aussi calmer l'agitation.
Sakel, médecin psychiatre autrichien, décide pour la première fois de la prescrire pour ses propriétés sédatives. Et c'est une erreur de manipulation qui va permettre à l'insuline de devenir un traitement biologique de la schizophrénie. En effet, ayant administré une trop forte dose à l'un de ses patients, Sakel s'aperçoit qu'après une période de coma profond, le sujet présente une nette amélioration de son état mental. On ignore encore aujourd'hui le mode d'action réelle de ce genre de traitement. On avance l'hypothèse que l'hypoglycémie, en diminuant la quantité de sucre et d'oxygène dans le sang, favoriserait une réduction de l'activité cérébrale, et par conséquent celle aussi de l'agitation, des délires et des hallucinations.

La lobotomie :

C'est Morniz, neurologue à Lisbonne pendant la deuxième guerre mondiale, qui est le premier à pratiquer, par la « lobotomie », un geste opératoire destiné à supprimer la pensée anormale. Morniz déduit de l'observation des obsessionnels et des mélancoliques que ces malades ont un cercle vicieux d'idées morbides et malsaines qui tournent en rond et qui paralysent toute leur activité cérébrale. Selon lui , ces idées se localisent au niveau pré-frontal qui semble être aussi le siège de l'agressivité. C'est en 1935 que Morniz décide de pratiquer ses premières lobotomies sur des malades mentaux. Rapidement, cette psychochirurgie suscite un grand intérêt: On pense avoir enfin trouvé un moyen en psychiatrie, d'agir efficacement sur l'agitation, dans les cas de psychoses résistantes aux électrochocs.

L'intervention entraîne le décès dans 1 à 2% des cas. Et dans les années 40-50, beaucoup de malades sont lobotomisés, malgré des résultats discutables. En effet, rares sont ceux qui s'en trouvent «améliorés» par une diminution de leur agressivité, sans être devenus des «légumes placides». Il s'agit d'une mutilation physique qui laisse des cicatrices :
Après une simple anesthésie locale, on pratique deux trous symétriques au dessus et en avant de chaque oreille afin d'y passer les trépans et d'atteindre la région lobo- frontale et le thalamus.

Après la Seconde Guerre mondiale, à la suite de l'extermination des malades mentaux dans l'Allemagne nazie ou leur mort par inanition dans les hôpitaux psychiatriques des pays occupés, s'amorce en France un mouvement «désaliéniste» qui précède l'antipsychiatrie anglaise de la fin des années 1960.

Paroles de la chanson «Le déserteur», écrite par Boris Vian:

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter

Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer

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