Chapitre 7
Leçon de Ténèbres.
Dans leurs yeux, j'ai vu les tréfonds de l'humanité.
De leurs bouches, j'ai entendu les cris primitifs.
Quelque part en France, années 80
Me voici, monstrueuse et contre nature. Mon avocate m'a recommandé de revêtir des vêtements classiques, d'attacher mes cheveux en un simple chignon, sans maquillage. Une femme dépersonnalisée, grise comme le ciel du Nord lorsqu'il est gonflé de nuages indécents. Je dois effacer ce que je suis, ce qu'ils croient que je suis. Les Assises. Pour une meurtrière de la pire espèce. Je ne dors plus, elle m'a exhortée à m'alimenter pour tenir le coup. Mais pourquoi? Pour qui? Au nom de qui? Je n'ai plus le droit de vivre et pourtant il faudrait que je convainque d'un seul regard tous ces jurés que je dois leur survivre.
Je suis étrangère à moi- même alors que je parais dans la salle. Je suis vide. La passion m'a quittée définitivement le jour où j'ai volé ce qui ne m'appartenait pas: la vie de mon époux... et celle de notre enfant. Ils veulent connaître mes motivations, les raisons de ma furieuse déraison. Qu'est- ce qui a bien pu déchaîner cet être insignifiant? Ils veulent de tous leurs cœurs horrifiés distinguer nettement ce qui me différencie d'eux, car nous sommes forcément dissemblables. Évidemment. Je suis discordante. Comme je l'ai toujours été. J'avais dissimulé très tôt ce sentiment au contact des autres humains mais ma façon d'aimer ne ressemblait à aucune autre. Ma famille adoptive tissait des liens harmonieux, où le respect de soi engendrait naturellement un sentiment d'estime réciproque. Moi, j'avais échoué. Piteusement. J'avais fondé mon amour sur un déséquilibre fondamental: la fusion des corps m'avait convaincue de l'unisson des cœurs. Je ne pouvais être que s'il était à mes côtés. Je ne pouvais survivre à l'absence. Littéralement.
Le romanesque s'était confondu avec la violence de mes désirs, désirs de prolongement en autrui. Cette perversion amoureuse avait perduré au- delà de mon amant pour emprisonner notre enfant. Comment apprend- on à aimer raisonnablement? Aimer c'est vivre et mourir, souffrir pour accéder au plaisir, posséder et se déposséder. Cette chimère avait dévoré mon cœur, ma tête jusqu'à faire de moi le pantin de mes pulsions mortifères.
J'ai cru en la continuité de l'étreinte, je me sentais en sécurité même hors de ses bras car l'ombre de son âme m'enveloppait de son halo protecteur. J'aimais comme une superstitieuse. Comme une folle. Pourtant mon esprit se troublait à chaque souffrance, même si l'apaisement suivait *. Une telle intensité d'amour ne peut être éternelle. C'est bien la première leçon que tout amoureux reçoit. Comme une malédiction. Je n'ai pas écouté le souffle de voix qui me prévenait de ma folie. J'ai aimé comme si c'était la première et ultime fois. J'ai aimé comme une idéaliste, entière, exigeante... voie royale menant inévitablement au désespoir. Je n'ai pu supporter que m'échappe cet amour, qui signifiait tout. Écrire cela me paraît si plat mais pourtant c'est bien de cela qu'il s'agissait, il était mon tout, je n'étais complète que par sa présence et cet amour inconditionnel.
Avant notre rencontre, je ne voulais pas aimer, je savais trop le prix infini de l'amour. Le chant des sirènes, belle métaphore pour exprimer cette irrésistible mélodie qui m'a entraînée. Car vivre c'est aimer. Sinon à quoi bon? Il m'a promis, je l'ai écouté religieusement. L' Éternel paradoxe amoureux, éternel malentendu. Ce qui est vrai, ici et maintenant, ne l'est déjà plus l'instant suivant. J'ai finalement compris que ses serments étaient authentiques et signifiants au moment où il les a proférés. Puis l'inexorable advient: nous changeons. Les mots restent identiques mais leur sens évolue. Rien n'est jamais figé.
Personne n'avait vu le trou immense, empli de solitude, qui occupait tout mon espace intime. Vainement, j'avais entrepris de remplir ma vie dans le dessein de le combler, de l'habiller avec des mensonges ou plutôt les désirs des autres, de le tromper avec des valeurs sociologiquement acceptables: un mariage d'amour, une grossesse, un métier...
Tout avait volé en éclats meurtriers, dans un feu de destruction radicale. Je n'étais plus vide: j'étais le vide.
Les quatre saisons de la vie
Puisqu'il est dit qu'un malheur n'arrive jamais seul... Lizzie s'égarait dans l'épuisante spirale du deuil, se nourrissant ad libitum de sa propre source: une perte ravive toutes les autres. Elle m'avait confié les paroles que son père avait prononcées à ce sujet alors qu'enfant elle avait perdu son fidèle compagnon (auquel bienheureusement il ne manquait que la parole). Aujourd'hui, ni elle ni moi n'étions d'accord pour trancher sur le sens de cette phrase offerte en consolation: finalement fallait- il les entendre comme l'expression d'une extrême sagesse ou d'une ironie tout à fait irrévérencieuse: «puisqu'il paraît que grandir (ou vieillir) c'est renoncer»...? Avancer en âge équivaut à consentir l'abandon de ceux que l'on aime, de ce que l'on croit important, voire constitutif de notre bien- être. Accepter, se résigner à la disparition mais pour acquérir d'autres valeurs, gagner d'autres amitiés. William avait de nouveau disparu, amant perdu lui- même dans sa quête insensée du bonheur bipartite. Les figurants de cette pièce brillaient par leur absence, à eux- mêmes d'abord puis à l'autre. Mon frère avait énormément appris, il avait su se débarrasser de ces fêlures mais s'il en est une qu'il n'avait pas encore vaincue, elle se situait bien là: puiser dans sa propre expérience du néant pour ramener celle qui s'était fourvoyée dans ces Enfers. Il avait terrassé ses démons personnels pour apprivoiser l'amour, à donner et à recevoir, mais avait subsisté derrière le paravent de sa bonne fortune, le dernier rempart de sa douleur d'enfant. Évoquer la mort, dernier scandale de la modernité, ne pouvait être envisagé aisément. William avait enfermé définitivement dans le sanctuaire de son intimité la blessure d'amour que la perte de sa mère avait creusée jadis dans sa poitrine enfantine. Comment parler de la mort? N'est pas nihiliste qui veut... à moins qu'il ne s'agisse de stoïcisme, ou même de bouddhisme en sa forme la plus accomplie, là où l'homme atteint le détachement qui lui permet de ne plus être accablé par ses démons intérieurs, ce que je nommerais ses passions.
Chacun se heurtait à la prison de l'autre, ébloui par les étincelles d'un feu mourant... intoxiqué par la fumée créée par la consomption de la passion humaine.
Jusqu'à cet instant précis où la lumière du jour obtient une folle intensité, quasi mystique... La sonnette retentit joliment, trouant sans pudeur le confortable silence de la maisonnée, en ce début d'après- midi, heure savoureuse où Marianne se fortifiait à l'ombre de son petit lit, un pouce en bouche et le reste de son corps dodu emmitouflé dans la langueur de l'abandon que lui valait cet assoupissement périodique. Quant à moi, je savourais la quiétude de cette parenthèse temporelle, comme amollie au creux d'une méridienne, un roman prêt à servir d'alibi entre les mains. La petite musique signalant une intrusion imminente me déconcerta, je manquai de réactivité, ce qui permit à William, de passage à Paris, de réceptionner l'importun. L'extrême confusion qui recouvrait ses traits m'informa qu'Ananké, déesse grecque de la fatalité avait (de nouveau) frappé à notre porte. William articula quelques mots évoquant la nécessité de son départ immédiat afin de résoudre une problématique familiale avant qu'elle ne soit hors de tout contrôle. N'y comprenant rien, je restai figée, le regard empli de sa silhouette, puis perdu dans le vide après qu'il fut parti. Un fauve encagé, voilà ce que je devins les heures qui suivirent. Mes pas perdus avaient probablement creusé chaque lame de parquet gémissant sous le poids de ma nervosité.
William avait disparu, ce qui devenait une habitude me direz- vous. Il s'était donc envolé vers un destin arborant toutes les nuances du malheur. Le porteur du message avait fait preuve de laconisme mais également d'un amour exalté pour le drame. « Rendez- vous séance tenante au 18 rue de … Une certaine Mme Bellet vous y attend en plein égarement. Faites vite, je vous en conjure». Ma mémoire peut être défaillante mais le sentiment engendré par ces quelques mots demeure identique.
Lorsque mon frère parvint à destination, il fut tout d'abord consterné par l'atmosphère régnant dans le gourbi invraisemblable où un amas hétéroclite d'objets inutiles et bibelots insensés, dérisoires symptômes de croyances désespérées, voire désespérantes. Le bric- à- brac de la magie, émanant des dons médiumniques transmis de mère en fille, ou de père en fils (à moduler en fonction du genre de chacun...) ici- bas. Mme Bellet gisait, adossée et pourtant de guingois, au fond d'un fauteuil fatigué du plus vilain effet, au beau milieu de ce fatras grand- guignolesque où une créature enturbannée la fixait d'un regard noir.
Je ne peux réprimer un franc sourire à la vue (fruit de mon imagination) de mon frère... si guindé, si aristocratique, propulsé dans cet univers festif de la voyance mercantile, tout son rationalisme luttant contre les représentations de l'immatériel allant de la chouette naturalisée et affublée de billes de verres en lieu et place de ses yeux jusqu'à la boule cristalline et muette reposant au centre d'un guéridon recouvert de velours défraîchi. Une incongruité dont je ne peux que me délecter. William à la rencontre du monde inédit et fantasque du spiritisme parisien. Bref, il venait à peine de localiser l'incroyable génitrice de celle qui occupait à la fois son cœur, son esprit et son âme de façon si impérieuse et périlleuse à la fois.
«Mme Bellet! Que Diable vous arrive- t- il? Que faites- vous dans ce... cet improbable endroit? Il n'osait poser son regard ailleurs que sur la silhouette inerte de son interlocutrice.
-Oh, Seigneur! Que grâce vous soit rendue! William, mon cher William, vous êtes venu à la rescousse! Je vous en prie, emmenez- moi loin d'ici et le plus vite possible car je ne saurais répondre de mes réactions dans un proche avenir si je demeure en présence de cet individu! … Se tournant avec force difficulté vers la cible de son émoi, elle lâcha: Chaman de pacotille!
-Madame, je ne vous permets pas de me parler ainsi! Je rappelle à votre souvenir défaillant que vous êtes ma débitrice à plus d'un titre. Et pour ce motif, je ne vous autoriserai à quitter ce lieu que lorsque vous vous serez acquittée de vos dettes. Rétorqua de toute sa superbe le marabout dont le khôl avait amorcé une fuite relativement discrète au coin des yeux. La séance avait certainement exigé de puiser dans ses ressources internes et entraîné une perte de fluide visible sur son visage.
-Écoutez... monsi... enfin qui que vous soyez et quelle que soit votre fonction, vous allez cesser sans délai cette mascarade imbécile et m'expliquer précisément quel commerce vous entretenez avec madame. William craignait tout et n'importe quoi de la part de Mme Bellet dont l'abyssale... crédulité ne lui était pas inconnue.
-Mais voyons William, vous n'allez tout de même pas exiger des informations de la part de mon geôlier! Vous êtes témoin qu'il me menace de me molester si je n'accepte pas de me faire rançonner! Puis croyant infliger un coup fatal, elle décocha au maître des lieux une condamnation sans appel: Usurpateur!
-Non mais dites donc, je ne vous permets pas, espèce d'esprit malfaisant... de...de folle... hystérique! Chevrota le désormais piteux représentant des mondes invisibles».
La plus grande confusion régnait dans cet antre pathétique de la sorcellerie dont le principe venu du fond des âges perpétuait l'inique marché liant les esprits malheureux à ceux dont l'intérêt n'égalait que la cupidité. Mme Bellet tomba en syncope à de multiples reprises, presque noyée dans ses pleurs, étourdie de lamentations, en des moments particulièrement délicats de la négociation. William était à deux doigts de perdre le contrôle et s'agitait de plus en plus, résistant à son envie de laisser ces deux énergumènes régler leurs différends avec toute la violence de leurs pulsions contrariées. Tant et si bien que le mage, magnanime, écœuré, terriblement las, finit par les chasser de son lieu de travail où les curieux avaient commencé à s'amasser, friands du spectacle.
C'est donc dans un état d'excitation démesurée, d'exaspération pour l'un d'eux, que nous avons récupéré ces deux- là. William ne desserrait pas les mâchoires, statue pâle et silencieuse, tandis que Mme Bellet, offrait une image généreuse et très personnelle de l'offensée, victime d'un mystificateur de la pire espèce. Quant à moi, j'avais le plus grand mal à retenir le rire qui chatouillait mes lèvres, mes joues... pendant que la matrone trépignait d'indignation, inconsciente de l'effet qu'elle produisait sur son libérateur.
Ce que William ignorait encore c'est que Mme Bellet s'était rendue à Paris, chez sa fille sur les recommandations expresses de son médecin qui souhaitait qu'elle soit prise en charge par un éminent spécialiste des troubles psychologiques. Le pauvre homme de l'art ne savait plus où donner de la tête face aux demandes inexhaustibles et plaintes pléthoriques formulées par cette âme en peine. A sa requête, Lizzie avait organisé le premier rendez- vous, elle avait même accompagné celle- ci au cabinet de cet analyste d'obédience lacanienne. Le bon déroulement de la cure imposait la confidentialité, le respect indéfectible du dogme retint Elisabeth de s'enquérir auprès de sa mère de l'avancement des «travaux» entamés. Malheureusement, la cliente ne possédait ni la patience, ni l'entendement nécessaires à la perpétuation du traitement entrepris. Elle pratiqua assidûment la cure buissonnière, à la recherche d'autres sources de bien- être face à ses difficultés existentielles. Elle se mit à fréquenter les cabinets de voyance où les séances de spiritisme et autres fumigations finirent par avoir raison de ces fragiles facultés mentales.
Concernant les motifs de sa défection, Mme Bellet avait exprimé son incompréhension auprès de sa fille:
«Qu'est- ce que cela peut bien signifier? L'inconscient est structuré comme un langage? Elle s'arrête, comme si elle attendait une quelconque réponse. Ça veut dire que je ne sais pas parler? C'est ça? Que mon problème est un vulgaire défaut d'élocution? L'indignation enfle sa voix. Que mes malaises, et toutes ces palpitations ne sont que des cheveux sur la langue? Non, mais tu te rends compte Lizzie... Madame Bellet est prise d'une agitation psychomotrice. Tout son corps manifeste sa révolte. Ce soi- disant spécialiste m'a traitée de folle, ni plus ni moins! Il m'a jeté à la figure que j'avais un comportement hystérique... théâtral... Moi! Elle frappe sa poitrine de ses deux mains. Qu'est- ce que c'est que cette façon de parler à une patiente? Et pourquoi pas un «Ça vous dérange ou ça vous démange»? Tu sais j'ai beau avoir l'air ignorante, j'ai quelques connaissances tout de même. Elle s'est assise, elle- même lassée de ses va-et-vient. Notre bon docteur de province m'a expliqué ce que signifie le mot «psychiatre» cela veut dire: «médecin des âmes». Sa voix avait faibli, elle parut bien vieille ainsi. Mais comment cet olibrius peut- il soigner les âmes alors qu'il n'en possède pas lui- même?»
Les déchirements de son existence l'avait conduite à chercher quelque réconfort auprès de redoutables faiseurs de rêves, réveillant dangereusement les espoirs fous d'une femme à l'orée de la maturité, désespérément seule, persuadée de n'avoir plus d'utilité depuis que ses enfants, grandis, étaient partis et que celui qu'elle avait épousé avait disparu. Le constat d'une vie évidée de sa substance avait nourri des illusions immenses et aveuglé son jugement. Lizzie était empêtrée dans son propre marasme, c'est pourquoi je pris soin de ce cœur blessé et assoiffé d'attention. La petite Myriam requérait elle- même beaucoup de soins, Mme Bellet reprit des couleurs en lui offrant son désir d'amour inaccompli. Dorénavant, «la bande des quatre» (Marianne, Myriam, Mme Bellet et moi- même) comme nous nous étions nous- mêmes nommées, dévalions ensemble les rieuses vallées de l'affection sincère à la recherche d'une simplicité garante de ces petits bonheurs qui rendent la vie plus douce et les souvenirs plus généreux. Cependant, je dois bien l'avouer, ma plus grande crainte concernait nos deux amoureux en perdition et dont le naufrage menaçait de plus en plus concrètement. Après d'interminables réflexions en solitaire, je pris une décision pour tous: j'avais contacté les Bingley afin de leur demander la possibilité, pour la bande des quatre, de séjourner chez eux quelques semaines... laissant ainsi le champ libre à Lizzie et William.
La France connut de nouvelles grèves à l'automne 1948.
Le Deuxième sexe paraît en 1949, dont le message le plus connu aujourd'hui reste: On ne naît pas femme, on le devient. Simone de Beauvoir avait repris et adapté les mots d'un autre philosophe, Erasme, «On ne naît pas Homme, on le devient». Bien plus qu'un simple agencement performatif de constats de la situation des femmes après- guerre, cet essai profondément existentialiste a provoqué de multiples réactions dont peu de réels soutiens, il s'est néanmoins vendu à des millions d'exemplaires et encore aujourd'hui demeure la référence du féminisme moderne. Que nous l'ayons lu ou non. Pour illustrer l'élégance de ses détracteurs, nous pourrions relever la remarque de François Mauriac, romancier célèbre et apprécié: «A présent, je sais tout du vagin de votre patronne»... Le chapitre traitant de la maternité et de l'avortement formalisait l'insoumission de Mme de Beauvoir, remettant déjà en question le postulat de «l'instinct maternel», sujet extrêmement bien analysé par Elisabeth Badinter. Elle dépeint et dénonce une société qui a décrété depuis toujours l'immanence** pour les femmes et la transcendance pour les hommes. A sa parution, l'ouvrage de Simone de Beauvoir portait le sous- titre «la femme, cette inconnue», annonçant ainsi des révélations sur les femmes par l'une d'entre elles, qui provoquèrent le scandale et en amena la mise à l'index par le Vatican.
Rappelons- nous que Freud, père de la psychanalyse, a défini la femme en ces termes: le continent noir. Donc renfermant de nombreux mystères? La femme est l'Autre, une altérité qui la définit par rapport à celui qui est. L'homme. La vision est si restrictive qu'elle ne dit rien de qui est la femme.
A suivre
* « À la base, la passion des amants prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou elle en est l'introduction. Mais pour celui qui l'éprouve, la passion peut avoir un sens plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu'en dépit des promesses de félicité qui l'accompagnent, elle introduit d'abord le trouble et le dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur dont il s'agit, avant d'être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu'il est comparable à son contraire, -à la souffrance. Son essence est la substitution d'une continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette continuité est surtout sensible dans l'angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l'impuissance et le tremblement. (...)
Les chances de souffrir sont d'autant plus grandes que seule la souffrance révèle l'entière signification de l'être aimé. La possession de l'être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est engagée dans sa recherche. Si l'amant ne peut posséder l'être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en d'autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d'une continuité possible aperçue dans l'être aimé. Il semble à l'amant que seul l'être aimé – cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la possibilité d'union sensuelle celle de l'union des cœurs, – il semble à l'amant que seul l'être aimé peut en ce monde réaliser ce qu'interdisent nos limites, la pleine confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu'elle est, au fond, la recherche d'un impossible et, superficiellement, toujours celle d'un accord dépendant de conditions aléatoires.»
«Sade — ce qu'il a voulu dire — généralement fait horreur à ceux-là mêmes qui affectent de l'admirer et n'ont pas reconnu par eux-même ce fait angoissant: que le mouvement de l'amour, porté à l'extrême, est un mouvement de mort.»
Deux extraits de Georges BATAILLE, L'érotisme (1957).
** Immanence: concept philosophique s'opposant à celui de transcendance. Ce terme désigne la présence par mode d'intériorité (caractère existant à l'intérieur même des êtres). La transcendance fait référence au dépassement...
Paroles de Le vrai scandale c'est la mort, chantée par Jeanne Moreau
{Refrain:}
Le vrai scandale c´est la mort
Les membres, la tête, le corps
La destruction de l´innocence
Le règne obscur de la souffrance
Pourquoi mépriser, torturer?
Pourquoi s´acharner à tuer?
Tous ces hommes, ces corps si doux
Ces lèvres chaudes, ces genoux
Ces mains souples, ces pieds agiles
Ces yeux graves, ces yeux rieurs
Cette poitrine où bat le cœur
Ces artères, cette peau fragile
{au Refrain}
Ces femmes, ces hanches de cygne
La larme qui se mêle aux cils
Au milieu des cris de plaisir
Les bras, les chevilles, les reins
Les cheveux, le dos et les seins
L´ambre noir des secrets désirs
{au Refrain}
Tous ces enfants, ces mains en fleurs
Les regards clairs si vite en pleurs
Les ventres doux comme des oiseaux
Les doigts maladroits, légers
Les mouvements vifs comme l´eau
Leurs rires, leurs jeux, leurs baisers
Pourquoi? Pourquoi?
Pourquoi? Pourquoi
