Bonjour à qui croise mon chemin en ce territoire incertain,
comme habituellement, je fais part ici de mon émotion à chaque nouveau message que vous voulez bien inscrire sur ce site à mon égard, ou plutôt au sujet de ces mots écrits à votre intention. Je souhaite également la bienvenue à Annie, qui j'espère trouve plaisir, bonheur à lire nos tentatives "littéraires".
Je me suis permis quelques commentaires personnels sur la dimension historique qui ne reflètent que ma vision à moi... et qui constituent à mes yeux comme un écho aux problématiques de ces personnages de fiction. D'où, de votre point de vue, un possible sentiment d'un manque de transition entre les différentes parties de ce chapitre. La brutalité au fil de la narration est induite par la réalité historique.
Amicalement,
Calazzi.
Ps: pardonnez un trait d'humour quelque peu trivial concernant Hermès, messager aux pieds ailés, ;-)
Chapitre 10
Dans leurs yeux, je guette l'indifférence.
De leurs bouches, j'attends le silence.
Le jardin des supplices
Je me suis endormie, l'esprit embrouillé des mots d'Octave Mirbeau, terribles images d'une douleur délicieuse, pour celui qui la met en œuvre dans la chair d'un autre dont la détresse promet un plaisir épouvantable. Et j'ai rêvé de scènes de violence, de puissantes étreintes mortelles sur fond de sang aspergé, étoilé sur les murs et façades des lieux enténébrés où se jouaient la monstrueuse facétie d'humains pervers. Mais qui les a pervertis? La violence et son corollaire, le plaisir? Cette improbable union dont l'unique dessein est la jouissance née de la souffrance, émane-t-elle de nos entrailles? Des défauts de notre éducation? De la répression de nos pulsions qu'exige l'Ordre public? La justice répond- elle à ce besoin de rétablir un semblant de moralité?
Vivons- nous dans un monde décadent où les feux illusoires de l'argent ternissent la simplicité, la plénitude d'être au monde? Ne peut-on concevoir autrement les relations interpersonnelles que sous le joug de la jouissance ou l'indifférence des puissants dans la soumission des plus humbles. La passion immorale, peut- être même amorale de certains façonne le fonctionnement de ce qui se voudrait un modèle de société... universelle où les marchands du Temple règnent en maîtres du monde...
Au cœur des souvenirs qui affleurent, je revois très nettement la silhouette sculpturale de la première Barbie... oui, celle de 1959, la première d'une longue lignée de poupées aux mensurations invraisemblables, dont la fonction d'asservissement a échappé à beaucoup... sous prétexte qu'elle fut la première figurine bénéficiant d'une identité sexuelle destinée aux petites filles au beau milieu des poupons bien ronds dont l'existence encadrait le futur rôle de maman dévolu à leurs crédules propriétaires. S'en était fini du poupon, nous passions à la Femme! Poitrine offensive, taille de guêpe, jambes interminables et divinement galbées, maquillage bien marqué... coiffure aérodynamique... Voilà ce que nous étions destinées à devenir! Une superbe créature à la taille affûtée. Au fil du temps ces pantins ont acquis différentes tenues (et l'habit fait le moine comme nous le savons toutes) féminines, sportives, princières... ainsi qu'une famille (oui avec Skipper), un compagnon (l'inénarrable Ken au regard si vide, mais aussi des animaux de compagnie...) et une flopée de biens matériels (de l'habitat à la voiture) et pour finir divers types ethniques car toutes les petites filles du monde veulent s'identifier à Barbie, amie universelle qui transcende tous les différends culturels, économiques... Cela s'appelle l'uniformisation du bonheur à l'occidental. Le bonheur intégral résumé en une poupée mannequin.
Qui n'a pas de rage revu le maquillage en barbouillant hideusement l'un de ses visages à l'expression si ignoblement heureuse? Qui n'a pas désarticulé, démembré rageusement cette perfection incompréhensible faite femme? J'ai fini par le détester ce fantasme ambulant! Elle a somme toute incarnée toutes nos contradictions, nos paradoxes désespérants. Barbie est toujours là, fermement accrochée au mont Olympe, enchaînant les victoires malgré la concurrence qui tente de s'affirmer.
C'est parfaitement ridicule, je croupis dans une cellule pour crimes de sang, j'attends la mort avec ferveur et pourtant, pourtant, bien qu'affaiblie, ce souvenir incongru de ma jeunesse me revient, retient encore mon attention. Quelle importance cela peut- il bien revêtir aujourd'hui? Barbie peut- elle mourir? Comme moi? Je pourris lentement, trop à mon goût, car finalement la vie est chevillée à mon corps qui n'en finit pas de mourir de faim.
Avant leur agonie, les enfants juifs de Majdanek** dessinaient des papillons noirs sur les murs de leur mouroir. Et moi, moi, ce sont les traits parfaits d'un symbole grossier qui vient frapper le voile de mon esprit. L'amour est un chien de l'enfer** * a hurlé le poète et j'y souscris du fin fond de ma misérable nuit!
Les quatre saisons
Depuis quelques mois, le visage du monde que je connaissais avait changé, à l'horreur nazie avait succédé une course effarante au cours de laquelle les protagonistes se jaugeaient à l'aune de leur capacité de nuisance. David Ben Gourion avait lu la Déclaration d'indépendance d'Israël, l'ONU avait adopté la Déclaration Universelle des droits de l'homme et du citoyen. Le coup de Prague***** puis le blocus de Berlin avait bousculé les Européens et leurs alliés américains en jetant une lumière crue sur l'affrontement entre deux blocs, deux visions du monde où s'opposaient, et cela pour les quatre prochaines décennies, violemment un culte totalitaire à la nécessité d'une liberté des peuples. L'Allemagne se scinda en deux parties bien distinctes, de la création de la République fédérale d'Allemagne naquit la République démocratique d'Allemagne... Finalement le flot incessant des candidats à l'émigration de l'Est vers l'Ouest se conclut, en une nuit de 1961, par la construction d'un «mur de la honte», matérialisant la brutalité d'un régime qui ne parvenait plus à dissimuler l'indignité de l'autre face de sa réalité. Le rideau de fer avait pour vocation de rendre le reste du monde aveugle et sourd.
Et avec une indéniable sobriété, Primo Levi avait relevé le voile du silence tombé sur ces nouveaux Intouchables, les survivants des camps, en publiant fin 1947, Si c'est un homme, récit nécessaire d'un revenant de l'enfer concentrationnaire. «Oublier le passé c'est se condamner à le revivre». Il lui fallut dix ans. Dix ans pour être entendu dans le monde entier.
Enfin, le vieux monde avait accouché dans la douleur. Et il n'est pas sûr que l'humanité ait définitivement acquis une connaissance intime et claire de ce que recouvrent les concepts de liberté et de justice.
Heureusement, certains messagers, aux pieds zélés, parvenaient à rétablir des voies de communication intercontinentales...
«Chère G.
N'ayant pas donné de mes nouvelles depuis trop longtemps, je me réjouis à l'avance du plaisir que va vous octroyer cette lettre! Car je ne doute pas que vous vous soyez tendrement languie de moi, ma jeune pupille! Je m'étonne tout de même de n'en avoir pas reçu non plus de mon côté. Mais je mets cela sur le compte de la pudeur naturelle de mes cousins britanniques. Oui, j'ose évoquer ici un cousinage car je m'apprête à épouser un éminent héritier de la mythique Amérique! Ma chère G., je ne sais par où commencer, j'entends d'ici vos cris de stupéfaction, de joie et même d'envie... Le rêve américain devient pour votre si chère amie, une réalité! Je dois cependant avouer que cela ne se fit pas en un jour. Mon admirable fiancé a hésité quelque temps avant de se décider à s'engager mais il n' y a là rien d'étonnant dans un vaste pays où les jeunes filles (une multitude vous dis- je) sont éduquées dans l'ultime but de faire un beau, très beau, mariage. Oui, ma jeune amie, la concurrence est rude, voire sévère. Je me ferai un plaisir de vous guider, de vous faire bénéficier de mon réseau afin que vous puissiez vous aussi connaître un bonheur sans égal.
Tout ici est démentiel! Les Américains voient grand , très grand et n'en éprouvent aucune espèce de culpabilité. Ils vouent une sorte de culte à la réussite, financière, sociale bien évidemment.
G., je dois vous laisser car j'ai mille choses à régler depuis le plan de table jusqu'à ma parure! Oh, mon Dieu, quelle parure!
Mille pensées,
Caroline B., future Mme Doe.»
Quelle a été ma réaction? Un véritable éventail de sentiments, allant, je vous laisse imaginer... de la consternation jusqu'à la pitié. Oui, Caroline B, future Madame Anybody au pays du billet vert porte- bonheur, m'attriste finalement. Le spectacle de cette jeune femme se perdant dans une chasse frénétique au mari, dont la caractéristique majeure réside en la capacité d'offrir un confort sans limite à celle qui voudra bien se laisser acheter. Alors, voilà, au milieu du XXe siècle, en un pays qui se proclame celui des libertés, les femmes continuent de se préparer pour le sacre de leur vie: le passage du bras de leur père à celui de leur époux. D'un geôlier à un autre, même si l'image semble grossière, elle reste vraie. Mais d'où lui vient cette manie de m'appeler «G»? La connaissant, il s'agit certainement d'une mode outre- atlantique...Trêve de drame, je joins ci- dessous, la preuve que mon propre frère poursuit avec succès son apprentissage... et il me semble qu'il est doué:
«Très chère Georgie,
Aucune épreuve ne nous sera épargnée. Comme tu ne l'ignores pas, il m'a fallu accompagner Charles aux Etats Unis, afin de veiller à l'équité des termes du futur contrat de mariage de sa sœur Caroline. Voilà bien la preuve que ma loyauté envers lui est sans faille pour m'astreindre à participer à cet épisode inédit du feuilleton «Caroline B au pays des cowboys et des Indiens». Car, ma très chère Georgie, j'éprouve réellement le sentiment d'être le spectateur, involontaire, d'une comédie de mauvais goût; je te promets cependant de tout tenter pour n'en retenir que les meilleurs aspects... Comme tu me l'as opportunément appris ces dernières années.
Je ne résisterai pas non plus à tes interrogations évidemment pressantes concernant la dimension esthétique de notre affaire. Je suis particulièrement affligé de devoir décrire la transformation physique de la sœur de notre cher Bingley. J'entends déjà tes éclats de rire, et je me sens légèrement coupable d'en être l'instigateur aux dépends d'une créature probablement en souffrance. Ce n'est que l'identification par Charles de sa propre sœur que j'ai su l'identité de la virago à la profuse chevelure blonde oxygénée, artistiquement disposée autour de son crâne. Oui, Georgiana, Caroline a modifié la couleur de ses cheveux pour adopter un style qu'elle a intégré comme représentatif de la femme américaine. Elle ne s'est, malheureusement, pas arrêtée à ce détail, elle a également opté pour un geste encore plus radical... à savoir l'accentuation de ses courbes, de son buste en particulier. Elle semble vouloir approcher de la silhouette «provocatrice» de cette actrice à la chevelure rousse qui a enflammé tout l'Occident, dans le rôle- titre du film «Gilda». C'est proprement terrifiant. Le plus difficile à tolérer cependant se situe dans sa relation avec son fiancé. Un homme d'une grossièreté confondante, tant dans son allure que dans ses propos. Il semble considérer cette union comme un investissement de plus dans sa carrière d'éleveurs. La pauvre Caroline ne paraît pas comprendre qu'elle constitue un contrat supplémentaire dans le portefeuille de cet individu qui se réjouit apparemment de sa bonne affaire.
J'en resterai là en ce qui concerne cette désolante histoire, très chère Georgie, de peur de t'ennuyer mais également de me complaire dans le sordide.
J'ai hâte d'en avoir terminé ici, et je pense d'ailleurs, ne pas être le seul... Sais- tu que Jane attend leur premier enfant? Je ne parviens que très difficilement à canaliser l'énergie de ce brave Charles.
J'espère que ton périple en nos vertes contrées porte ses fruits en ce qui te concerne ainsi que toute la petite troupe. Raconte- moi comment grandissent les filles dans ta prochaine lettre et surtout comment va notre cousin Richard car j'imagine que vous passez de nombreuses heures ensemble autour de votre projet. Lizzie m'a parlé avec enthousiasme de son envie de participer à ce dernier et je ne peux que m'y associer.
Affectueusement,
William.»
Outre- Manche, Lizzie était toujours en proie à une extrême agitation puisque le corbeau continuait son œuvre malfaisante. Comment lutter contre un ennemi invisible? N'est- ce pas la plus grande lâcheté des Hommes que de refuser le combat à visage découvert? La perversion de certains ne comportait de limites que celles fixées par leur propre imagination. Jusqu'où ce chemin de croix allait- il mener cette jeune femme, rendue aveugle au moment où elle devait livrer un combat vital? Qui et pour quelles raisons cette âme impitoyable nourrissait- elle de si obscènes désirs d'anéantissement? Des messages pourvoyeurs de menaces directes avaient métamorphosé la relève du courrier en un véritable calvaire.
Finalement le 30 novembre 1949, le haut-commissariat au Ravitaillement est supprimé, mettant fin aux tickets de rationnement, après neuf longues années de restrictions. Un sentiment de soulagement se diffusa au sein de la population dont les préoccupations pourraient se porter sur d'autres sujets, qui ne manquaient point par ailleurs.
A suivre
*La première poupée Barbie a été présentée à l'American International Toy Fair de New York, le 9 mars 1959 par sa créatrice Ruth Handler.
**Elisabeth Kübler- Ross (1926- 2004), psychiatre américaine (originaire de Suisse) découvrit en 1947 ces dessins de papillons noirs sur les murs du camp de concentration nazi, situé en Pologne. Elle les choisit comme symbole de ses travaux, à savoir les soins palliatifs. E K-R est particulièrement connue pour la théorisation des étapes du deuil.
*** Recueil de poèmes écrits par Charles Bukowski et édités en 1977 dont voici un extrait:
Piégé
Ne déshabillez pas mon amour
vous risqueriez de trouver un mannequin
ne déshabillez pas le mannequin
vous risqueriez de trouver
mon amour.
elle m'a oublié
depuis belle lurette.
elle est en train d'essayer un nouveau
chapeau et paraît plus
coquette
que jamais.
c'est une
enfant
et un mannequin
et la mort.
**** Le 10 décembre 1948, les 58 États Membres qui constituaient alors l'Assemblée générale ont adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme à Paris au Palais de Chaillot.
***** Le Coup de Prague est le nom donné à la prise de contrôle de la Tchécoslovaquie en février 1948 par le Parti communiste tchécoslovaque, avec le soutien de l'Union soviétique.
Le 24 juin 1948, à l'issue d'une longue dégradation des relations entre les quatre occupants de l'Allemagne, l'Union soviétique bloque les voies d'accès terrestre à Berlin- Ouest. Le «blocus de Berlin» durera jusqu'au 12 mai 1949. C'est l'une des premières crises dans les relations internationales qui annonce la guerre froide. Pour empêcher la ville de Berlin de tomber sous l'influence de Staline, les Etats Unis ainsi que leurs alliés mettent en place un gigantesque pont aérien.
Paroles de «The Sound Of Silence», Simon and Garfunkel
Hello darkness, my old friend,
Bonsoir Ténèbres, ma vieille amie,
I've come to talk with you again
Je suis venu discuter encore une fois avec toi
Because a vision softly creeping,
Car une vision s'insinuant doucement en moi,
Left its seeds while I was sleeping
A semé ses graines durant mon sommeil
And the vision that was planted in my brain, still remains
Et la vision qui fut plantée dans mon cerveau, demeure encore
Within the sound of silence
A l'intérieur, le son du silence
In restless dreams I walked alone,
Dans mes rêves agités j'arpentais seul,
Narrow streets of cobblestone
Des rues étroites et pavées
'Neath the halo of a street lamp,
Sous le halo d'un réverbère,
I turned my collar to the cold and damp
Je remontais mon col à cause du froid et de l'humidité
When my eyes were stabbed by the flash of a neon light,
Lorsque mes yeux furent éblouis par l'éclat de la lumière d'un néon,
That split the night and touched the sound of silence
Qui déchira la nuit et atteignit le son du silence
And in the naked light I saw,
Et dans cette lumière crue je vis,
Ten thousand people, maybe more
Dix mille personnes, peut être plus
People talking without speaking,
Des personnes qui discutaient sans parler,
People hearing without listening
Des personnes qui entendaient sans écouter
People writing songs that voices never share,
Des personnes qui écrivaient des chansons qu'aucune voix n'a jamais partagée,
And no one dared disturb the sound of silence
Et personne n'osa déranger le son du silence
Fools, said I, you do not know,
Idiots, dis-je, vous ignorez,
Silence, like a cancer, grows
Que le silence, tel un cancer, évolue
Hear my words that I might teach you,
Entendez mes paroles que je puisse vous apprendre,
Take my arms that I might reach you
Prenez mes bras que je puisse vous atteindre
But my words, like silent raindrops fell,
Mais mes paroles tombèrent telles des gouttes de pluie silencieuses,
And echoed in the wells of silence
Et résonnèrent dans les puits du silence
And the people bowed and prayed
Et ces personnes s'inclinaient et priaient
To the neon god they made
Autour du dieu néon qu'elles avaient créé
And the sign flashed out its warning
Et le panneau fit clignoter ses avertissements
In the words that it was forming
A travers les mots qu'il avait formés
And the sign said : the words of the prophets
Et le signe dit : les mots des prophètes
Are written on the subway walls
Sont écrits sur les murs des souterrains
And tenement halls,
Et des halls d'immeubles,
And whispered in the sounds of silence
Et murmurés à travers les sons du silence.
