Bonjour , ce n'est pas sans émotion que je publie ici le dernier chapitre de cette histoire. J'y ai mis beaucoup de moi- même, de mes révoltes, comme toujours. Une dernière fois, je vous remercie très sincèrement de votre accueil, de votre enthousiasme pour celles qui ont si gentiment réagi en postant leurs commentaires.

Je vous souhaite un agréable moment de lecture, de partage, en espérant avoir remis vos émotions dans l'état où je les ai trouvées...

Bien à vous, Calazzi.

Chapitre 13

Fin 1981, en France.

«Si Dieu n'existe pas, tout est permis»*

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s'amusent au parterre
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent
Je vous salue, Marie.

Par les gosses battus, par l'ivrogne qui rentre
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié
Par la vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée
Je vous salue, Marie.

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids
S'écrie: " Mon Dieu ! " par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne
Je vous salue, Marie.

Par les quatre horizons qui crucifient le monde
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins
Je vous salue, Marie.

Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie.

C'est ainsi que nous jetâmes l'un après l'autre une rose coupée dedans la terre, auprès de la dépouille de celle à qui cette prière** était adressée. Il n'y avait donc plus d'espoir autre que celui qu'elle connaissait enfin la paix, cet apaisement de l'âme que nous espérions tous à notre dernière heure.

Je reprends ici les mots d'Élisabeth au sujet de ces terribles évènements:

«Mes jambes me portèrent jusqu'à la porte d'entrée qui s'était refermée sur moi quelques minutes auparavant. Mon cœur s'était littéralement emballé, sous le coup de l'émotion et de la course qui m'avait conduite presque malgré moi jusqu'à ce que je craignais de voir. Mon cerveau enregistrait les informations éparses, de façon anarchique, comme le témoin d'un scène dont la violence ne peut que le prendre au dépourvu. Deux corps gisaient sur le sol, du sang sous toutes ses formes colorait la scène. Charlotte et son époux étaient pris dans une étreinte désordonnée qui offrait l'image de chairs enchevêtrées... les gémissements bourdonnaient dans mes oreilles, j'étais bien incapable de déterminer à qui ils appartenaient... Les battements le long de mes tempes menaçaient de faire exploser mes tympans, ma tête, c'était insupportable. Je tentais de me focaliser sur les soins à prodiguer.

Je pris le pouls de Charlotte, il filait faiblement sous mes doigts... presque imperceptible, je scrutai son visage dont la pâleur crayeuse renforçait mes craintes. J'étais à peine maîtresse de mes gestes et pourtant il me fallait la maintenir éveillée en lui parlant. Je lui parlais sans interruption, comme une insensée, puis je m'entendis lui déclamer les poèmes d'Apollinaire, de Victor Hugo puis nos chansons fétiches... Je l'avais séparée de son mari dont la simple vue me donnait la nausée. Les secours arrivèrent enfin, je m'écroulai alors dans les bras de William dont le regard épouvanté m'avait terrifiée lorsqu'il avait embrassé la scène. Alors que je me savonnais en frottant ma peau jusqu'à me meurtrir, je compris plus tard que le sang qui tâchait mes mains, mon visage et ma robe lui avait fait envisager le pire.

Les policiers me posèrent les questions d'usage, auxquelles je répondis avec le plus d'honnêteté possible étant donné les circonstances. Ils conclurent que Charlotte s'était saisie de l'arme ayant appartenu à son mari (souvenir de guerre) et l'avait menacé de s'en servir. Colin avait alors probablement essayé de s'en emparer et le premier coup était parti, puis un second, et un troisième... blessant gravement Charlotte au thorax et son époux plus légèrement, bien qu'il ait perdu de grandes quantités de sang.»

Aussi étrange que cela puisse paraître, Elisabeth n'éprouva aucun ressentiment envers Charlotte qui lui avait semblé plus victime qu'intrigante. Pendant de longs mois, cependant, elle ressentit les affres de la colère qu'avaient fait naître en elle la perfidie de Lady de Bourg et la déloyauté intolérable de son pantin. Elle resta au chevet de son amie retrouvée, qu'elle accueillit chez nous afin de l'entourer de tendres attentions. Elle s'était résolue à divorcer de cet odieux individu auquel elle s'était liée jadis. Charlotte avait repris le contrôle de sa vie et son visage resplendissait de nouveau. Au fil des mois la vie reprit ses droits de la plus belle des manières puisqu'une petite Juliette Bingley vint déverser toute son intrépidité dans ce vieux monde et puis... William et Lizzie se dirent "oui" officiellement.

Nous avons partagé de longues conversations Lizzie, Charlotte et moi- même, sur la condition des femmes, jusqu'à ce que la tête nous tourne! Un jour, Charlotte est revenue avec un ouvrage sur Olympe de Gouges, bouleversée par sa lecture dela Déclaration de la femme et de la citoyenne***, mais aussi par le funeste destin de son auteur puisqu'elle fut sacrifiée, traîtreusement livrée aux cadences infernales de la guillotine le trois novembre 1793. Incroyable! Charlotte adoratrice de celle qui est considérée comme l'une des pionnières du féminisme... le poète n'avait- il pas raison? La nuit n'est jamais complète... quelle que soit l'intensité du désespoir, il existe toujours la possibilité d'ouvrir les yeux. Même s'il ne s'agit que de l'ombre d'un souvenir, notre regard le rend à la vie, nous rend à la vie.

La gauche arrivée au pouvoir en mai 1981 avait trouvé en la personne de son candidat, François Mitterrand, un écho aux voix, certes minoritaires, des Français qui refusaient de perpétuer cette sinistre tradition indigne d'un pays considéré comme premier défenseur des droits de l'homme et du citoyen. La France était alors le dernier pays de la communauté européenne à continuer de punir par la mort des criminels. Certains n'avaient pas encore abrogé la peine capitale mais elle y était du moins tombée en désuétude. Une obsolescence avérée.

Lors d'une émission télévisée nommée «Cartes sur table» le 16 mars 1981, le candidat socialiste avait répondu, tandis que le générique de fin retentissait déjà, à cette ultime et décisive question posée par le journaliste Alain Duhamel au sujet de la peine de mort. M. Mitterrand prit la parole dans un moment de tension extrême (encore palpable aujourd'hui): «Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort. Et je n'ai pas besoin de lire les sondages qui disent le contraire: une opinion majoritaire est pour la peine de mort. Eh bien moi, je suis candidat à la présidence de la République... Je dis ce que je pense, ce à quoi je crois, ce à quoi se rattachent mes adhésions spirituelles, ma croyance, mon souci de la civilisation. Je ne suis pas favorable à la peine de mort.» Ce fut sa réponse à son rival Valéry Giscard d'Estaing, connu pour son "aversion pour la peine de mort" mais qui jugeait que le climat d'insécurité qui régnait alors dans ce pays ne permettait pas une telle décision. Mais où aurait- il fallu positionner le curseur de la sécurité pour pouvoir abolir la peine de mort sans mettre en péril l'ordre public?

Le 9 octobre 1981 l'abolition de la peine de mort fut proclamée en France après un très long combat. «La peine de mort est abolie» (article premier du Code pénal) furent les premiers mots qu'inscrivit Robert Badinter, alors garde des sceaux, lorsqu'il débuta l'écriture du projet de loi. Ce n'est pas sans émotion aujourd'hui que je relis ces six mots qui changèrent tout de même un peu le monde, en mieux.

Je serrais entre mes doigts tremblants la mince feuille qui me rattachait encore à celle qui n'avait pas su exprimer combien l'existence, son existence avait sombré dans de telles abîmes qu'elle atteigne le point de non retour, le fameux point de bascule. Ce terrifiant possible qui ramène l'humanité à son état de sauvagerie. Je pouvais comprendre le désespoir extrême, en mon for intérieur, même si... même si j'en éprouvais un immense chagrin. J'avais entendu évoquer dans ma prime jeunesse, une probable période où l'ésotérisme valait mieux que la lumière crue de la réalité, la conviction fascinante de certains pour l'existence d'un double ici- bas: chacun et chacune d'entre nous possèderait «un frère ou une sœur de l'ombre» qui lui est inconnu(e), un être blessé et pitoyable qu'il ou elle aurait pu être si le destin ou la vie tout simplement n'avait pas ouvert une autre voie. Peut- être ai- je un besoin viscéral, irrationnel, aujourd'hui, de croire que j'aurais pu vivre la longue route de douleur qu'avait suivi Myriam si... si une force intérieure, ou venue de l'invisible, n'avait pas œuvré pour éclairer cet autre chemin. Qu'est- ce qui différencie nos parcours? Il existe une multitude de points de vue: psychique, qui prendrait en compte nos traits de personnalité pour décoder nos choix, ou bien mystique, qui nommerait des forces invisibles malveillantes ou bienveillantes à l'origine de nos troubles, ou encore philosophique qui permettrait d'accéder à un détachement de l'être. Pourtant tout ceci ne m'aide en rien. Je ne peux que ressentir ce vertige douloureux qui dévore chaque recoin de mon être. Alors mon esprit reprend le cours de nos vies passées comme si la réponse s'y trouvait, comme une évidence. J'avais compris que le deuil avait commencé aux premières images de ce flux de souvenirs, car chaque vivant convoque la mémoire en hommage à celui ou celle qui n'est plus. A moins que cela n'appartienne à la superstition. Celui qui se souvient est vivant. Celui qui ne possède pas de souvenirs n'est plus de ce monde.

Ce furent les derniers mots que j'avais écrits pour elle, pour nous. Lui avouer combien elle me manquait, combien je l'aimais au- delà des actes qu'elle avait pu commettre. La préserver dans mon cœur, dans mon âme jusqu'au bout, jusqu'au dernier souffle qui s'échappera de ma bouche.

J'avais promis à une personne chère à ma mémoire que je veillerais sur cette précieuse enfant et j'avais le sentiment profond d'avoir échoué, failli à ma mission. Ma douce amie, comment ai- je pu imaginer un seul instant avoir été à la hauteur de cette impossible quête. Comment ai- je pensé que nous pourrions compenser la perte d'une maman? Plus je me plonge dans mes souvenirs et plus je comprends que je n'ai jamais su découvrir qui elle était réellement, elle nous offrait le visage qu'elle pensait devoir nous montrer. Cette petite fille nous était attachée et ne souhaitait rien d 'autre que nous faire plaisir, mais elle n'a à aucun moment baissé la garde, ni à 7 ans ni à 15 ni après. Plus j'avançais dans mon ouvrage de mémoire, plus je distinguais les failles, les brèches qui avaient pourtant rendu visible la fragilité de notre petite orpheline. Au beau milieu de l'adolescence, elle avait initié une rupture franche, radicale avec nous. Myriam avait disparu un matin, un sac léger sur l'épaule, comme pour se rendre au Lycée. Mais elle n'y avait pas posé un pied ce jour- là. Elle était partie. Enfuie. Quelque part... Au- delà de notre embrasse. Elle avait peu exprimé à son retour sur cette aventure, punitive pour nous, nécessaire pour elle. Elle désirait alors échapper à nos sentiments qu'elle vivait comme un ersatz de pitié envers elle. Sa dignité lui commandait de s'en affranchir. Elle ne savait pas alors la différence entre pitié et compassion. Nous n'avions pas su non plus reconstruire car il aurait sans doute fallu détruire des fondations défaillantes auparavant. Myriam avait refusé la prise en charge psychologique que nous lui proposions. Nous avions alors repris le cours des choses, l'inquiétude accrochée au ventre. Avait suivi une longue période de mensonges, de menus larcins sur lesquels nous communiquions avec elle. Le climat d'apaisement qui semblait régner après chaque crise, nous conduisait à nous leurrer sur la gravité de ses difficultés existentielles. Nous imaginions qu'elle mettait à l'épreuve notre amour, notre capacité à pardonner. Voilà un mot dont je ne sais que faire. Qui suis- je pour accorder mon pardon? N'est- ce pas du ressort de la puissance divine? En quoi m'aurait- elle offensé si gravement que je sois en position de supériorité pour condescendre à effacer cet outrage? Ne sont- ce pas les victimes de nos actes qui sont sensées pardonner? Qui, sinon elle- même, avait- elle offensé alors?

Visage pâle d'une gisante, cheveux tirés vers l'arrière.

Elle avait mis fin à ce qui n'avait plus de sens pour elle et nul ne saurait la condamner pour cette ultime décision****.

«Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement» avait écrit La Rochefoucauld. Myriam avait osé braver l'adage et chaque soleil qui se couche a désormais pour moi, la couleur de son visage.

Fin

Je dédie ce poème de Claude Roy à tous les lecteurs et lectrices dont le regard s'est abaissé sur mes mots,

Merci d'avoir partagé avec moi des instants précieux,

Calazzi.

Jamais je ne pourrai...

Jamais jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps

que d'autres n'auront pas le sommeil et l'abri

ni jamais vivre de bon cœur tant qu'il faudra que d'autres

meurent qui ne savent pas pourquoi

J'ai mal au cœur mal à la terre mal au présent

Le poète n'est pas celui qui dit Je n'y suis pour personne

Le poète dit J'y suis pour tout le monde

Ne frappez pas avant d'entrer

Vous êtes déjà là

Qui vous frappe me frappe

J'en vois de toutes les couleurs

J'y suis pour tout le monde

Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer

pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c'est fait pour être exterminé

pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la trique

pour ceux qui triment parce que les pauvres c'est fait pour travailler

pour ceux qui pleurent parce que s'ils ont des yeux eh bien c'est pour pleurer

pour ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français

pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des hommes

Mon amour ma clarté ma mouette mon long cours
Depuis dix ans je t'aime et par toi recommence
Me change et me défais et me libère
Mon amour mon pensif et mon rieur ombrage
En t'aimant j'ouvre grand les portes de la vie
Et parce que je t'aime je dis

Il ne s'agit plus de comprendre le monde
Il faut le transformer

Je te tiens par la main
La main de tous les hommes.


Claude Roy,
Les circonstances, 1970

*Non, contrairement à une idée très répandue, ce n'est pas Nietzsche l'auteur de cette phrase mais Dostoïevski, dans Les frères Karamazov.

** paroles de la chanson de Georges Brassens.

*** DÉCLARATION DES DROITS DE LA
FEMME ET DE LA CITOYENNE,

À décréter par l'assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.

Préambule

Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en assemblée nationale. Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.

En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

Article premier.

La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

(...)

POSTAMBULE

Femme, réveille-toi; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers; reconnois tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes! femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la foiblesse des hommes. Votre empire est détruit; que vous reste-t-il donc? la conviction des injustices de l'homme. (...)

Craignez-vous que nos Législateurs Français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne vous répètent: femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinoient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir; vous n'avez qu'à le vouloir. Passons maintenant à l'effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société; & puisqu'il est question, en ce moment, d'une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l'éducation des femmes.

Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l'administration nocturne des femmes; le cabinet n'avait point de secret pour leur indiscrétion; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.

Dans cette sorte d'antithèse, que de remarques n'ai-je point à offrir! (…)

L'esclave commande au maître; mais si le maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l'esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée? Le jouet du mépris; les portes mêmes de la bienfaisance lui sont fermées; elle est pauvre et vieille, dit-on; pourquoi n'a-t-elle pas su faire fortune? D'autres exemples encore plus touchants s'offrent à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu'elle aime, abandonnera ses parens pour le suivre; l'ingrat la laissera après quelques années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine; si elle a des enfants, il l'abandonnera de même. S'il est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelqu'engagement le lie à ses devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S'il est marié, tout autre engagement perd ses droits. Quelles lois restent-il donc à faire pour extirper le vice jusques dans la racine? Celle du partage des fortunes entre les hommes et les femmes, et de l'administration publique. (…)

Le mariage est le tombeau de la confiance & de l'amour. La femme mariée peut impunément donner des bâtards à son mari, et la fortune qui ne leur appartient pas. Celle qui ne l'est pas, n'a qu'un faible droit: les lois anciennes et inhumaines lui refusaient ce droit sur le nom & sur le bien de leur père, pour ses enfants, et l'on n'a pas fait de nouvelles lois sur cette matière. (…)

Voici un autre texte, du même auteur:

« Forme du Contrat social de l'Homme et de la Femme.

Nous N et N, mus par notre propre volonté, nous unissons pour le terme de notre vie, et pour la durée de nos penchans mutuels, aux conditions suivantes: Nous entendons & voulons mettre nos fortunes en communauté, en nous réservant cependant le droit de les séparer en faveur de nos enfants, et de ceux que nous pourrions avoir d'une inclination particulière, reconnaissant mutuellement que notre bien appartient directement à nos enfants, de quelque lit qu'ils sortent, et que tous indistinctement ont le droit de porter le nom des pères et mères qui les ont avoués, et nous imposons de souscrire à la loi qui punit l'abnégation de son propre sang. Nous nous obligeons également, au cas de séparation, de faire le partage de notre fortune, et de prélever la portion de nos enfants indiquée par la loi; et, au cas d'union parfaite, celui qui viendrait à mourir, se désisterait de la moitié de ses propriétés en faveur de ses enfants; et l'un mouroir sans enfants, le survivant hériterait de droit, à moins que le mourant n'ait disposé de la moitié du bien commun en faveur de qui il jugerait à propos.

Voilà à-peu-près la formule de l'acte conjugal dont je propose l'exécution. À la lecture de ce bizarre écrit, je vois s'élever contre moi les tartuffes, les bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale. (...)

Que les détracteurs de la saine philosophie cessent donc de se récrier contre les mœurs primitives, ou qu'ils aillent se perdre dans la source de leurs citations.

Je voudrois encore une loi qui avantageât les veuves et les demoiselles trompées par les fausses promesses d'un homme à qui elles se seroient attachées; je voudrois, dis-je, que cette loi forçât un inconstant à tenir ses engagements, ou à une indemnité proportionnelle à sa fortune. Je voudrois encore que cette loi fût rigoureuse contre les femmes, du moins pour celles qui auroient le front de recourir à une loi qu'elles auroient elles-mêmes enfreinte par leur inconduite, si la preuve en étoit faite. Je voudrois, en même tems, comme je l'ai exposée dans le bonheur primitif de l'homme, en 1788, que les filles publiques fussent placées dans des quartiers désignés. Ce ne sont pas les femmes publiques qui contribuent le plus à la dépravation des mœurs, ce sont les femmes de la société. En restaurant les dernières, on modifie les premières. Cette chaîne d'union fraternelle offrira d'abord le désordre, mais par les suites, elle produira à la fin un ensemble parfait.

J'offre un moyen invincible pour élever l'âme des femmes; c'est de les joindre à tous les exercices de l'homme: si l'homme s'obstine à trouver ce moyen impraticable, qu'il partage avec la femme, non à son caprice, mais par la sagesse des lois. Le préjugé tombe, les mœurs s'épurent, et la nature reprend tous ses droits. Ajoutez-y le mariage des prêtres; le Roi, raffermi sur son trône, et le gouvernement français ne sauroit plus périr.

Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les troubles que cause, dit-on, le décret en faveur des hommes de couleur, dans nos îles. C'est là où la nature frémit d'horreur; c'est là où la raison et l'humanité, n'ont pas encore touché les âmes endurcies; c'est là sur-tout où la division et la discorde agitent leurs habitans. Il n'est pas difficile de deviner les instigateurs de ces fermentations incendiaires: il y en a dans le sein même de l'Assemblée Nationale: ils allument en Europe le feu qui doit embraser l'Amérique. Les Colons prétendent régner en despotes sur des hommes dont ils sont les pères et les frères; et méconnoissant les droits de la nature, ils en poursuivent la source jusque dans la plus petite teinte de leur sang. Ces colons inhumains disent: notre sang circule dans leurs veines, mais nous le répandrons tout, s'il le faut, pour assouvir notre cupidité, ou notre aveugle ambition.(...)

Je considère ces deux pouvoirs, comme l'homme et la femme qui doivent être unis, mais égaux en force et en vertu, pour faire un bon ménage.»

**** Plus d'une centaine de suicides, hommes et femmes confondus, est annuellement répertoriée par l'administration pénitentiaire: un taux sept fois plus important qu'à l'extérieur, un chiffre en augmentation constante. Dans certains établissements, les tentatives de suicide sont sanctionnées de mises au "mitard", provoquant désespoir et récidives, amplifiant ce qui est déjà vécu comme une véritable torture mentale.