Pendant tout le trajet, les questions se pressèrent dans la tête du Docteur. La seule personne qu'il connaissait qui était immortelle et ne vieillissait quasiment pas était Jack Harckness. Mais elle n'était pas Jack même si le capitaine avait eu l'idée saugrenue de faire de la chirurgie esthétique pour changer de sexe, ce n'était pas son style de tuer des vieux sans raison. Les draguer, oui, mais il n'était pas un serial-killer. Alors qui était-elle ?
La seconde question était : comment s'était-elle échappée ? Janis lui avait expliqué le dispositif de sécurité, il était quasiment impossible de sortir sans complice : elle était attachée à une chaise pendant l'interrogatoire et deux autres officiers surveillaient par caméra la salle d'interrogatoire. Ces derniers se relayaient de plus, impossible de sortir du commissariat sans tomber sur au moins un agent. Cependant, aucune trace de son évasion, ni sur les films, ni dans un témoignages des employés de police.
-C'est impossible, murmura le Docteur pour lui-même.
Ils s'arrêtèrent devant la paisible maison de retraite Habigail Price sur la 47e. Le personnel était en émoi quelques policiers étaient déjà sur les lieux et avaient isolé le seul témoin, compagnon de chambre du vieillard décédé, dans une autre chambre. La scène du crime avait été entourée de bande jaune et le corps était en train d'être examiné par la police scientifique.
-Comment est-il mort ? demanda le Docteur à un des hommes en blouse blanche.
-Tué par balle. Comme les autres. On va l'envoyer au labo mais ça me paraît inutile, c'est probablement la même arme que les cinq premiers.
-Pourquoi une tueuse si douée pour s'évader sans être repérée ne fait-elle aucun effort pour garder ses crimes secrets ? dit le Docteur pour lui-même.
-Elle veut qu'on sache, répliqua la secrétaire. Elle veut qu'on la voie et qu'on la trouve.
-Mais quand on la trouve, elle s'enfuit. Étrange. Comment s'appelle la victime ? demanda-t-il à Harry.
-Jonathan Fisher, fit Harry. Ancien boulanger dans Brooklyn. Il est ici depuis près de dix ans. Un homme sans histoire, monsieur.
Le Docteur rajusta son col et renifla pour se donner un peu de contenance.
-Il faut interroger le témoin. Savoir ce qu'il a vu.
Il traversa le couloir, suivi de la secrétaire et du jeune flic, et poussa la porte derrière laquelle on leur avait dit que se trouvait le témoin. Ce dernier semblait en grande panique et était accompagné d'une infirmière qui faisait de son mieux pour le calmer.
-Comment vous vous appelez ? demanda le Docteur au vieil homme.
-Geoffrey Everdeen, répondit l'autre.
Le Docteur se souvint de la série d'interrogatoires qu'il avait dû mener le jour de la disparition d'Agatha Christie. Avec Donna... Il chassa cette pensée de son esprit et écouta attentivement le pensionnaire.
-C'était... c'était juste après le repas du midi. Je pensais que c'était la dame qui venait faire le ménage comme tous les mardis... Quand j'ai reconnu la jeune personne qui était dans le quotidien ce matin. Vous savez, je n'entends plus très bien mais j'ai encore une très bonne vue. J'ai voulu appeler l'infirmière mais elle m'en a empêché. Elle m'a dit que si je ne le faisait pas et que je me taisais, je n'aurais pas d'ennuis. Elle... elle souriait... un sourire mauvais, un sourire de folle... elle s'est ensuite tournée vers mon ami et l'a réveillé de sa sieste. Quand il l'a reconnue il s'est mis à s'agiter, il semblait terrifié. Elle a levé son arme et elle a dit « Meurt, Benjamin ». Puis elle a tiré et s'est enfuie par la fenêtre.
-Par la fenêtre ? s'exclama Janis. Mais la directrice de l'établissement à dit que la chambre se trouvait au troisième étage !
-Elle a mis votre meilleur détective KO, répliqua le Docteur sur un ton sarcastique. Grimper trois étages, ce n'est rien pour elle. Non, je me demande plutôt pourquoi elle l'a appelé « Benjamin ».
-C'est vrai que c'est bizarre, dit Janis. Pourquoi ?
Ils demandèrent à Geoffrey s'il savait quelque chose à ce sujet, mais non. Il le remercièrent et sortirent.
-Quand même, dit Harry. Sauter du troisième étage... A moins de savoir voler, c'est assez improbable de s'en sortir.
-Peut-être qu'elle sait. Comme elle sait se rendre invisible à vos caméras de surveillance. Janis, vous qui vous occupez du cas depuis bien plus longtemps qu'Harry et moi, avez vous jamais eu l'occasion de...
-De quoi, Docteur ?
-De penser qu'elle put être un alien ?
Janis fronça les sourcils, interloquée.
-Alien ? Elle est folle oui, mais de là à songer qu'elle fut d'origine extraterrestre...
-Rien de rien ?
-A part sa date de naissance improbable, non, rien.
-D'accord.
Le Docteur renifla encore. Il y avait de nouveau cette odeur dans l'air, quelque chose qui lui rappelait les hautes prairies rouge et or du sud de Gallifrey. Son papier psychique se remit à chauffer sur son cœur. Le message avait changé.
Je te vois.
Un frisson parcourut son échine. Il se tourna de tous côtés mais rien d'autre que des immeubles gigantesques avec des milliers de fenêtres. Qui que soit celui qui envoyait les messages, il était tout proche. Mais rien ne trahissait la présence de quoi que ce soit alentour. Harry lui donna une petite tape pleine d'enthousiasme, le sortant de sa rêverie.
-On retourne au commissariat, Docteur ?
-Oui... oui, on y retourne.
Il jeta un dernier coup d'œil en arrière, vers la maison de retraite. Le soleil filtrait à peine au sommet de la toiture bien qu'elle fusse basse par rapport aux autres immeubles. Le Docteur plissa les yeux.
Pendant un instant, il avait cru voir une silhouette debout sur la toiture. Il aurait juré qu'elle le regardait.7
-Alors, résumons ce que nous avons obtenu depuis le départ, fit l'inspecteur Parker quand ils furent de nouveau réunis au commissariat.
John Parker s'était remis de son altercation avec Aliane assez rapidement. Il n'avait toujours aucun souvenir de la manière dont elle l'avait mis K-O : la dernière chose dont il parvenait à se rappeler, c'était qu'elle était sur le point d'avouer. Ensuite, trou noir, il s'était réveillé sur le canapé de la salle d'attente, du sang sur l'oreille, avec le visage inquiet de Janis au-dessus de lui.
Il avait décidé d'intégrer le Docteur à leur cellule d'enquête en effet, comme disait la secrétaire : « ils n'avaient jamais autant progressé sur l'affaire que depuis qu'il était arrivé ». Ils n'étaient pas très méfiants, jugea le Seigneur du Temps. Comme s'il savaient, quelque part au fond d'eux, qu'on pouvait lui faire confiance. Le Docteur se demandait ce qui avait bien pu leur souffler cette idée.
John Parker avait installé un tableau blanc dans la salle et sorti un stylo. Il commença son exposé, même s'ils connaissaient tous les trois le texte par cœur :
-Alors, nous avons cette fille. Je ne pense pas qu'il s'agisse de son vrai nom, mais elle dit qu'elle s'appelle Aliane, alors gardons le nom pour l'instant. Châtain clair, les cheveux courts, 1m75, les yeux bleus, l'air entre vingt et trente ans. Aspect androgyne mais sans signe particulier apparent. Elle a tué cinq personnes en l'espace de trois jours, apparemment sans lien entre elles, sans aucun témoin oculaire mais avec la présence d'une caméra, à l'aide du même revolver. Nous l'avons ensuite capturée le 16 mai 2016, il y a deux jours, dans une rue de Manhattan, mise en garde à vue, fouillée, dépossédée de son arme, et interrogée. Elle a avoué avoir tué ces cinq personnes et nous a dit s'appeler Aliane Lawenn, née de 29 février 1920 à Glasgow. Nous avons vérifié cette identité qui s'est avérée être fausse de toute manière, la véritable Aliane Lawenn étant décédée aux alentours de 1943 dans un camp de concentration nazi à l'âge de vingt-trois ans. Elle s'est ensuite enfuie sans que nous puissions savoir comment, sans qu'il n'en reste aucune trace, et à tuer une sixième personne, Jonathan Fisher, avec le même pistolet qu'elle a volé dans nos preuves, avant de sauter par la fenêtre et de disparaître à nouveau dans la nature. Alors, nous avons quatre questions : la première, qui est-elle, la seconde, pourquoi tue-t-elle, la troisième, comment as-t-elle fait, et la quatrième, où est-elle à présent ?
Il acheva le dernier point d'interrogation de la liste des questions avec un soin particulier. Le Docteur frappa mécaniquement de ses quatre doigts sur la table.
-Je crois que si nous savions qui elle est, la réponse aux trois autres questions serait bien plus simple à chercher, soupira Janis.
-Je ne crois pas, répondit le Docteur.
-Sur quoi vous basez-vous pour dire cela, Docteur ?
-Ce sont les actes qui déterminent qui ont est, inspecteur. Pas les paroles. Elle a tué six personnes. Qu'avaient-elles en commun ?
-Elles étaient toutes plus ou moins âgées. Et uniquement des hommes, dit Harry.
-Une affaire de pédophilie, dit soudain Janis, prise d'un éclair de génie. Ça expliquerait qu'elle n'ai pas d'identité. Je le vois venir d'ici : une enfant enlevée dans les pays de l'Est, emmenée de force en Amérique et forcée à se prostituer auprès d'hommes plus âgés.
Le Docteur, qui commençait pourtant à l'apprécier, lui jeta un regard dégoûté.
-Ne vous faites pas des films. Regardez les faits au lieu de vous faire des illusions. Ces hommes sont très âgés, ce qu'ils ont pu accomplir dans leur vie qui les aurait conduit à se faire tuer date probablement d'avant la naissance de Harry. Le plus âgés, Fisher, est né en 1913, et il était à l'article de la mort quand elle l'a tué. Ça n'a pas de sens de parler de pédophilie dans son cas, l'infirmière qui s'en occupait dit qu'il est alité depuis plus de vingt ans. La vraie question, c'est : pourquoi Aliane donnerait-elle l'identité d'une femme qui devait avoir à peu-près le même âge qu'eux à l'heure qu'il est ?
-Parce que c'est réel, dit soudain Harry. Elle dit la vérité. Elle est bel et bien née en 1920 et ces hommes, elle les a connu à l'époque où, comme vous dites, ils étaient en passe d'accomplir des choses qui méritent de se faire tuer.
-Je ne peux pas y croire, répliqua l'inspecteur. Et même si c'était vrai, ça ne résout pas le problème. Ils continuent de n'avoir aucun rapport les uns avec les autres. Leur casier judiciaire est même complètement vierge, à ces six-là ! Et ensuite, je veux savoir comment elle s'est échappée. Elle a probablement un complice.
-Je pense aussi, répondit le Docteur. Ce qui nous donne deux qui : qui est-elle et qui est son complice ?
-Le Maître, murmura Janis.
Le Docteur se tourna vers elle. La secrétaire semblait en transe.
-Pa... Pardon ? Articula-t-il.
Janis cligna des yeux, et sembla revenir à elle-même.
-Oui ?
-Vous venez de parler du Maître, s'exclama le Docteur.
-Ah bon ? Non... non...
-Pourtant, j'ai bien entendu ça.
Sa voix était soudain plus aiguë.
Le Maître ? Non, non, c'était impossible. Pas là, pas si tôt... il venait de mourir dans ses bras, il lui semblait que c'était encore hier... Le Maître ne pouvait pas être là... Et pourquoi s'allierait-il avec une humaine ? Surtout une humaine comme celle-ci...
Parce qu'elle était immortelle, réalisa-t-il soudain. Depuis le début, le Maître cherchait désespérément un moyen de prolonger ses vies de façon durable. Peut-être qu'en elle, il cherchait enfin la réponse à cette question... Il ne savait pas.
-Oublions ça, fit soudain Parker. Je crois que Janis a simplement besoin de repos. Allez vous reposer, Janis. Nous nous occupons de tout.
Le Docteur le regarda comme s'il allait le manger. Janis venait juste de parler du Maître, le seul et unique, et lui, il faisait semblant de rien et l'envoyait se coucher.
Peut-être que c'était l'époque, après tout. Oublions le bizarre, et trouvons l'explication qui nous convient le mieux.
Un quart d'heure plus tard, le téléphone sonna. Harry se précipita pour décrocher, mais le Docteur fut plus rapide.
-Bonjour.
Même sans jamais l'avoir entendu, il savait que c'était elle. Il se sentit terriblement mal à l'aise face à ce ton hautain, il ignorait pourquoi. Il ne l'avouerait jamais, mais elle lui faisait de l'effet, beaucoup d'effet.
-Passez-moi le Docteur.
-Oui. C'est moi.
-Oh... Bonjour, Docteur. J'espère que vous Maîtr-isez la situation.
Elle rit nerveusement. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais elle reprit aussitôt la parole sur un ton cette fois sérieux.
-Écoutez-moi. S'il me retrouvent, ils sont morts. Ne leur dites pas que c'est moi qui appelle sinon...
-Quoi ? Qu'est-ce que vous me chantez ?
-Vous avez très bien compris. Mais si vous, Docteur, vous seul... Alors peut-être.
-Pourquoi ?
-Parce que vous pouvez m'aider, Docteur !
Sa voix avait pris des accents pathétiques qui sonnaient faux dans le combiné. Le Maître avait dû lui dire à quel point il était facile d'attirer sa pitié.
-Il me retient ! Aidez-moi, Docteur ! Aidez-moi !
Bip... Bip... Bip...
Il raccrocha et ravala sa salive.
-Qui était-ce ? demanda Harry.
-Je... Personne.
Elle était un pion entre les doigts du Maître. Le Docteur se souvint de Lucy Saxon. Une jeune humaine, impressionnable... Le schéma se reproduisait, impitoyable. C'était encore plus vrai pour Aliane, qui était probablement terrifiée par sa particularité Harcknessienne. Elle n'était pas un monstre elle n'était qu'une victime.
