-Docteur, Monsieur Parker, j'ai trouvé quelque chose ! s'exclama Harry quelques heures plus tard.
-Quoi ?
-Fisher. Ce n'est pas son vrai nom. En vérité, il s'appelle Viktor Rosenbürk.
-Ce ne serait pas... allemand, comme nom, ça ? Intéressant.
Le Docteur but une gorgée de thé et mis ses pieds sur la table basse pour écouter ce qu'Harry avait à dire.
-Sur le fichier, Jonathan Fisher est boulanger cependant, l'endroit où il est supposé avoir travaillé n'a jamais existé. Et quand on cherche à Viktor Rosenbürk, on finit par trouver que son métier originel est médecin. De 1949 à 1977, il a travaillé pour le KGB en récoltant des informations aux Etats-Unis. En 78, il a trahi les Russes et les Etats-Unis lui ont fourni une nouvelle identité. Officiellement – pour ce que sont officielles ce genre d'affaires – il s'agissait d'argent. En réalité, les Russes ont découvert son passé et voulaient l'éliminer. J'ai trouvé tout ça grâce à un contact ukrainien qui a piraté leur serveur.
-Vous connaissez des ukrainiens ? s'exclama Parker.
-Vous voyez patron que ça sert de jouer à WoW !
L'inspecteur Parker grommela quelque chose. Harry semblait surexcité par l'affaire qui prenait une tournure de plus en plus intéressante.
-Quel passé ? s'enquit le Docteur.
-En 1939, Rosenbürk avait... 26 ans. Il achevait ses études de médecine et pour son premier « travail » il a demandé à être envoyé au camps pour assister aux expériences sur les Juifs.
-Charmant, soupira Parker. Et vous avez trouvé tout ça grâce à votre ami ?
-Oui. Et le plus intéressant, c'est qu'à cause de son jeune âge, il était surnommé « le Benjamin ».
-Le Benjamin ! Mais bien sûr !
Le Docteur se frappa le front et se leva, enthousiaste.
-Lawenn l'a appelé ainsi, c'est ce qu'à dit notre témoin ! Elle a été à Ravensbrück, c'est là qu'elle l'a vu ! Il a probablement fait des expériences sur elle qui ont mal tournés et qui l'ont... conservée !
Un silence suivit sa déclaration. Harry ouvrit la bouche en cœur et Parker leva un sourcil sceptique.
-Vous y croyez franchement, Docteur ?
-Croyez-moi, Parker, j'ai vu pire.
-Oui, mais si ça explique qu'elle l'ai tué pour se venger, alors qu'en est-il des autres ? s'exclame Harry. Regardez notre troisième victime : Peter Green, né en 1950. Peut pas avoir été dans les camps lui.
-Il a raison, l'explication ne tient pas debout.
-Et d'où venez-vous pour dire cela ? Il y a pas cinq heures, vous étiez persuadés qu'Aliane ne pouvait pas être immortelle ! Vous ne savez rien, stupide détective borné !
Il se leva et sortit. Il bouillonnait intérieurement. Cela ne lui ressemblait pas, songea le Seigneur du Temps. Il ne s'emportait pas ainsi, d'habitude. Mais c'était cette histoire de Maître, et cette fille en danger, ça le préoccupait. Il avait d'autre soucis que la crédulité d'un inspecteur de police.
Harry sortit quelques minutes plus tard. Il était accompagné de Janis. Cette dernière lui tendit un café qu'il accepta de bon cœur et lui jeta un regard compatissant.
-Harry et moi, on vous croit, dit-elle de but en blanc. Si vous dites qu'Aliane est un... extraterrestre ou phénomène étrange, je... je vous crois.
-Moi aussi, ajouta Harry comme si c'était nécessaire.
Le Docteur but une gorgée de café et déglutit tant bien que mal. La boisson était horrible mais il ne voulait pas vexer Janis. Il se tourna vers la secrétaire. Elle faisait partie de l'enquête depuis plus longtemps et qui pourrait sans doute mieux répondre à ses questions.
-Comment est-elle ?
-Qui ça, Lawenn ?
-Oui, Aliane. Vous l'avez rencontrée quand vous l'avez arrêtée. Vous savez comment elle est, comment elle se comporte.
-Vous l'appelez Aliane, remarqua-t-elle avec finesse. Comme si elle était... votre amie.
-Je n'aime pas les noms de famille.
-Elle est bizarre. Froide. Silencieuse. Sûre d'elle. Comme un homme. Exactement comme un homme qui est sûr qu'il va s'en sortir.
-Elle s'est enfuie au nez et à la barbe de vous caméras, d'un autre côté.
-Oui... Comment pouvait-elle... Ne pas avoir peur ? Elle encoure la condamnation à mort. La chaise électrique.
-Si elle ne peux pas mourir, je ne pense pas qu'elle puisse en faire grand cas.
-En fait, Docteur, vous aviez peut-être raison.
Il était plus de neuf heures du soir. Harry avait encore passé plusieurs heures sur l'ordinateur à faire des recherches Janis prenait méthodiquement les dépositions mais la plupart des témoins étaient très imprécis soit sur le lieu, soit sur la description de leur vision. L'inspecteur, stressé, passait un coup de fil tous les quarts d'heure à la police scientifique pour savoir si l'analyse des corps donnait du nouveau. Rien à faire : elle les avait tués à distance sans qu'il ne reste aucune trace d'ADN sur eux. Vers sept heures, il avait bondi de son siège et était parti chercher à manger pour l'équipe.
Le Docteur avait fait la connaissance du reste de l'équipe d'investigation : deux "éplucheurs d'archives", mais Harry était si efficace qu'il ne servaient pas à grand-chose, un profileur qui utilisait des termes si compliqués pour décrire la psychologie d'Aliane que le Docteur fit simplement semblant de l'écouter, et deux agents de terrain qui se contentait de rester devant la machine à café, vu que la jeune femme avait à présent disparu dans la nature.
Le Seigneur du Temps avait également profité du temps libre pour visionner les interrogatoires filmés d'Aliane. Elle était comme l'avait décrite Janis : froide comme la glace et fière comme un chat malgré le traitement impitoyable de l'inspecteur. Cependant, de temps à autre, il parvenait à déceler une once de fatigue, d'émotion, de douleur. Après un siècle à fuir, elle se fissurait, doucement, pour craquer enfin et peut-être, il l'espérait, venir leur livrer son secret.
-Je suis en train d'éplucher les dossiers des autres victimes, fit Harry. Ils m'ont tous l'air d'être des Rosenbürk. Leur casiers judiciaires sont vides, leurs vies sont si lisses qu'elles semblent inventées de toutes pièces. Surtout deux, des Russes : c'est tellement mal mis au point leur fausse identité que la photo est la même pour leur vrais et faux papiers. Je suis en train de fouiller la vie des autres, et j'ai bien peur que ce soit pareil.
-Des Russes... songea l'inspecteur. Réfugiés politiques de la Guerre Froide, je suppose.
Le Docteur hocha la tête. Harry continua :
-Ce sont probablement des anciens espions, en effet. Mais j'ai mieux.
Il cliqua sur une autre page, partiellement cryptée. Des lignes de codes incompréhensibles défilaient mais Harry savait ce qu'il faisait.
-L'une de nos victimes, dont le vrai nom est Frederic McDougal, ancien colonel dans l'armée britannique. J'ai son nom, sa date de naissance, tout ça, mais encore plus intéressant, j'ai une photo de lui en compagnie d'un de ses lieutenants nommé John Nash, la veille de leur départ pour les Malouines.
L'image emplit l'écran. Un homme encore assez jeune et un lieutenant en uniforme impeccable. Janis poussa un petit cri surpris.
-Mais c'est...
-C'est elle, oui, fit Harry. Le déguisement est si parfait qu'on pourrait s'y tromper, mais il s'agit bien d'Aliane Lawenn, en 1982 en tout points semblable à celle de 2016. Ce qui valide votre théorie Docteur. Elle est, nous ignorons depuis quand et pour combien de temps, immortelle.
L'inspecteur Parker se mordit la lèvre. La vieille photo pixelisée le narguait, cette chose impossible que devenait une jeune femme déjà trop déroutante pour lui. Le Docteur s'arrêta sur ses yeux bleus immenses qui le transperçaient même à travers le noir et blanc.
Il lui semblait que c'était lui qu'elle regardait.
La mer. Et le vent, toujours ce maudit vent. Les îles Malouines avaient bientôt fini de s'embraser.
Elle tituba sur la plage avant de tomber dans le sable, couverte de sel et de sang. Derrière elle, l'avion finissait de se consumer au milieu des arbres. Elle porta une main à son ventre et la retira couverte d'un liquide rouge poisseux.
Elle n'allait pas bien. Elle n'allait pas bien du tout. Mais il fallait continuer, vaille que vaille, jusqu'à pouvoir un jour le retrouver lui.
Elle releva la tête. Un homme en costume impeccable se tenait à contre-jour. Il lui sembla qu'il souriait.
-Peux-être aurais-tu besoin d'un peu d'aide ? demanda-t-il.
Peut-être.
Janis avait insisté pour louer une chambre au Docteur à l'hôtel. Elle le laissa en bas, à la réception, après avoir payé, le tout aux frais de la police départementale de New York.
-Chambre 1042, dixième étage, fit la réceptionniste.
Il prit la clef et appela l'ascenseur. C'était un hôtel classe, il devait l'admettre, même s'il aurait préféré dormir dans la TARDIS. L'intérieur de la chambre était clair et confortable, avec un papier peint crème et des draps beige du meilleur ton. Il y avait même un bureau avec une chaise à roulettes. Il quitta ses chaussures et se laissa choir dans le lit immense. Il renifla et fronça les sourcils : toujours cette trace, cette odeur comme un parfum déposé sur l'oreiller.
Le chaise fit alors doucement demi-tour. Le Docteur se releva précipitamment.
-Bonjour, Docteur, fit Aliane.
Elle se leva à son tour, souple comme un chat. Sa réalité le frappa en pleine face. En photo ou vidéo, ce n'était pas pareil. Ce visage parfaitement lisse, si ambiguë, son costume d'homme et sa bouche de femme... Et ses yeux. Bleus comme l'enfer.
Il approcha sa main du téléphone pour appeler Janis. Elle l'en empêcha et posa sa main sur la sienne. Il voulut se débattre mais elle saisit fermement son poignet.
-Du calme Docteur. Vous n'allez pas me dénoncer à la police ?
Elle esquissa un sourire. Sa voix était toxique. Il se sentit vaciller, plongé dans son regard.
-Oh, Docteur...
Elle le plaqua contre la commode. Il sentit ses lèvres se poser sur les siennes. Elle avait un goût de cerise confite, un peu acide. Il tenta de la repousser.
-Qui êtes-vous ? Pourquoi avez-vous tué ces gens ? Et quel est votre rapport avec le Maître ?
-Chut...
Elle lui posa un doigt sur la bouche et l'embrassa de nouveau. Il finit par la pousser plus fort elle chancela et alla se réfugier à l'autre bout de la pièce.
-S'il vous plaît Docteur... Juste cette fois. Juste cette fois, dites-moi que vous ne voulez pas savoir qui je suis. Je me sens déjà tellement honteuse moi-même...
De louve, elle devenait soudain agneau. Il voulait lire la sincérité dans ses yeux de glace. Même s'il ne s'agissait que d'un stratagème, une partie de lui voulait marcher dans sa combine.
-Vous n'êtes pas obligée de faire ça.
-Docteur... j'ai besoin de vous... s'il vous plaît... Aidez-moi...
Il fixa son regard, encore et encore. Il sentit ses deux cœurs fondre. Il ne devait pas... la regarder comme ça... Mais elle était si belle... si belle... Et il en avait besoin, il en avait tellement besoin... Elle avait besoin de lui aussi... C'était comme s'il la connaissait depuis toujours, il ne voulait pas savoir, juste laisser tomber...
-Aliane...
-Docteur...
Elle le poussa sur le lit et lui arracha ses vêtements. Il se laissait faire, emporté par une fièvre à laquelle il s'abandonnait... Juste pour une fois, il se fichait qu'elle soit une tueuse, qu'elle ai fait du mal à des innocents pas si innocents, qu'elle le maîtrise, qu'elle ait sa part d'ombre. Il lui arracha ses vêtements et caressa ses seins avec passion. Sous le costume androgyne, elle était bel et bien une femme. Elle le laissa entrer en elle et il sentit sa peau sur la sienne faire un mouvement qui irradiait tout son corps d'une chaleur à décaper au lance-flammes sa douleur.
Elle sourit.
Elle attendait cela depuis si longtemps.
Quand il se réveilla, elle était partie. Il faisait déjà jour ses exploits l'avaient fait dormir toute la nuit. Il se sentit un peu honteux de s'être laissé aller au désir comme ça. Mais ce qu'il avait ressenti était si fort, si vrai...
Sa tête était douloureuse. Il songea à ces films terriens sur ce qu'ils appelaient « la gueule de bois ». C'était sans doute ce qui se rapprochait le plus de ce sentiment.
Il eut à peine le temps de se réveiller que le portable que lui avait prêté Janis sonna.
-Allô ? grogna-t-il.
-On l'a attrapée.
-Qu... quoi ?
-Lawenn. On l'a eue. Prise la main dans le sac.
Il se leva d'un bond. Aliane avait dit que s'ils l'attrapaient, ils étaient morts. Il pouvait aisément s'imaginer le fait : si elle avait le Maître derrière elle, il allait tout tenter pour la retrouver.
Il enfila son manteau et sortit de l'hôtel. Il renifla l'air, qui en était plein cette senteur de soufre et de douceur de Gallifrey.
