Elle errait au milieu du camp, l'air perdue. Comment était-elle arrivée là ? Elle n'en savait rien. Les derniers souvenirs étaient confus. Une guerre... Comment s'appelait cette planète, déjà ? Elle était presque sûre que ce n'était pas la sienne... Elle avait été détruite... Pourquoi est-ce que ça ne lui faisait rien ?
Sa tête lui tournait un peu. Elle vacilla et tomba au sol. Où avait-elle bien pu atterrir ? Tout son corps lui faisait un mal de chien. Ses bras et ses jambes étaient si faibles à présent... Elle était vêtue de... on ne savait trop quoi. Un vide... Elle se sentit vide, dans sa tête et dans son ventre.
Elle parvint jusqu'au bâtiment de tri. Il y avait d'autres personnes... Elle comprit alors où elle était et voulut s'enfuir, mais un kapo l'avait déjà repérée.

-Là ! Une fugitive !

Elle voulut courir mais son corps sembla peser une tonne. Ils la saisirent et la jetèrent parmi la foule. Elle s'écroula sur le sol et sentit ses dents buter contre un caillou.
Un homme, la cinquantaine, une moustache blonde mêlée de blanc, étrangement propre au milieu des SS brutaux et des kapos à peine mieux traités que les prisonniers, s'approcha.

-Je l'aime bien, elle, dit-il.
-Ha bon, docteur Shopenur ?
-Oui. Comment s'appelle-t-elle ?
-A... Alien... Je suis... Alien... La... ien...

Elle voulut leur dire que ce n'était pas son monde, qu'elle voulait simplement rentrer chez elle... Mais impossible de leur faire entendre raison. Elle arrivait à peine à articuler.

-Aliane, alors ? Aliane... Lawenn. On s'en fiche. Ce n'est pas très important. Je vais aller voir les registres pour leur dire. Ne t'inquiète pas mon enfant.

Deux kapos la saisirent par les épaules et l'emmenèrent à la suite du docteur Shopenur. Elle tenta de parler mais impossible de dire quoi que ce soit.

La première salle dans laquelle ils arrivèrent étaient déserte. Un jeune homme apparut dans l'entrebâillement de la porte.

-Docteur ?
-Oh, le Benjamin. Tu tombes bien.
-Vous en avez pris une autre ? Elle est belle...

Le docteur la saisit et la déshabilla. Elle se sentit agressée par leur regard et voulut instinctivement cacher ses parties intimes de ses petits bras.
Il était vrai qu'elle était parfaite. Ni trop grosse, ni trop maigre, ni trop grande, ni trop petite, bien proportionnée, la peau lisse et uniforme, avec des yeux bleus immenses qui lui donnait l'air si perdu. Elle était juste... trop faible.

-Vous allez la mettre avec les autres pour les expériences de périoste ?
-Mmh... je ne sais pas. Elle m'a l'air plus résistante. C'est peut-être l'occasion de tenter l'expérience que tu voulais faire depuis un moment.
-Oui.
-Nous avons juste besoin d'un rapport. Alors... Tu notes ?

Il sortit une fiche et un crayon.

-Aliane Lawenn, née le... elle m'a pas l'air bien vieille, mets 1920. Le 29 février, j'aime bien les années bissextiles... Met ce que tu veux pour le numéro, ils ne vérifieront pas beaucoup de toute façon...

Le Benjamin griffonna vite fait sur le rapport et le posa sur un des meubles plats de la pièce. Il la regarda en souriant.

-Allons-y.

Elle écarquilla les yeux de terreur et tenta de leur échapper, mais le docteur et Benjamin la tenaient fermement.
Sans même prendre la peine de la vêtir, ils l'emmenèrent dans une pièce sombre. Ça ressemblait moins à une chambre qu'à une salle de torture. Benjamin sangla fermement ses jambes et un bras tandis que le docteur allumait divers appareils et stérilisait ses outils.

-C'est quelque chose que j'ai toujours voulu essayer, fit Benjamin.

Il avait un sourire sadique qui ne collait plus avec son ton d'étudiant modèle de quelques minutes auparavant. De toutes les instruments étalés sur la table, il prit sans hésitation le plus large et l'approcha de son épaule, lui éraflant la joue au passage. Elle commença à s'agiter.

Elle poussa un hurlement quand il abattit la lame entre son épaule et son bras.

* * *

-Où l'avez-vous trouvée ?

Le Docteur entra dans l'office en coup de vent. Parker, Harry, Janis et quelques autres investigateurs moins impliqués étaient réunis dans une salle.

-Une décharge publique dans le Queen's. Un flic dans le coin a entendu le coup de feu. Il s'est précipité, l'a vue et l'a arrêtée. Elle a opposé une farouche résistance mais des coups de taser répétés l'ont épuisée.
-Combien ?
-Une dizaine. Normalement, à partir de quatre c'est dangereux mais vu le cas...
-Vous êtes vraiment maboul ! Où est-elle ?
-Nous l'avons isolée en cellule de garde à vue. Nous vérifions sa présence toutes les deux minutes.
-Je veux la voir.
-Bien. Mais je vous préviens : elle est survoltée. Ça risque de ne pas vous plaire.

Le Docteur déglutit. Il avait peur de ce qu'elle pouvait dire en face des enquêteurs si elle était effectivement incapable de se retenir. S'ils savaient qu'il avait couché avec elle sans avertir la police, il risquait de perdre leur confiance alors si facilement acquise.
Il rajusta le col de sa chemise et suivit Parker.

* * *

Aliane poussa un nouveau hurlement. Tout devint flou. Elle ne voyait que du rouge, du rouge et du sang... Elle tenta de tourner la tête de tout côtés, mais elle ne voyait que son corps mutilé, et le faciès souriant tâché de mort de Benjamin. Il ne prenait même pas la peine de ramasser ses membres et les laissait à même le sol répandre son précieux sang... Elle ferma les yeux et entendit le Benjamin rire.

-Au moins, comme ça, elle ne risque pas de s'enfuir. T'es moins belle comme ça, hein ?

Aliane ne répondit pas. Il lui semblait qu'elle allait s'évanouir.

-Combien de temps avant qu'elle meure ?
-On verra bien, répondit Shopenur.

Le Benjamin s'essuya le visage.

-Oh, j'ai besoin de me laver un coup. J'en ai pour cinq minutes. De toute façon, j'ai relié un chronomètre au détecteur de rythme cardiaque. Quand il s'arrêtera, le chrono aussi.

Il jeta un coup d'œil au relevé.

-Il bat déjà beaucoup trop vite pour subvenir aux besoins. Bonne nuit, monstre.

Les deux sortirent. Elle regarda son moignon de bras et poussa un hurlement de rage. Elle serra les dents et força, força encore... Il fallait que ça arrive... Il le fallait...
Doucement, la chair commença à reprendre forme. Elle vit le membre s'allonger, se préciser, sa main se former et devenir des doigts. Elle éclata de rire. Son autre bras reprit alors forme, et ses deux jambes aussi, identiques en tout point aux membres tombés sur le sol de béton noir.
Sauf que ce n'était pas les mêmes.
Ceux-ci étaient plus forts.
Elle arracha le capteur de rythme cardiaque, enfila ses vêtements qu'ils avaient négligemment laissé à ses pieds et plongea la main dans la flaque de sang répandu par terre. Avant de fuir, elle voulait leur laisser un message dont ils se souviendraient toute leur vie. Elle posa son doigt sur le mur et écrivit :

RUN

* * *

-Bonjour, Docteur.

La cellule d'Aliane avait une apparence rudimentaire trompeuse : comme toutes les autres et peut-être même plus, elle était bardée de caméras et micros et équipée d'un système de sécurité ulta-perfectionné. Néanmoins, les barreaux verticaux, comme dans les anciennes prisons, mettaient le Docteur mal à l'aise. Elle passa son visage à travers deux des barres de fer pour mieux le voir et lécha ses lèvres.

-Vous voici tous réunis, alors, siffla-t-elle.

Elle repartit dans le fond de sa cellule et marmonna quelque chose. Qu'est-ce qu'il lui avait trouvé la veille, là était la question.

-Premièrement, je voudrais que vous me disiez qui vous êtes, dit l'inspecteur.
-Heu... Pourrait-on éviter cette question, je crois que c'est celle où vous bloquez depuis le début, suggéra le Docteur, qui n'en menait pas large.

Aliane avait commencé à faire des trucs bizarres dans le fond de sa prison.

-Bien, pourquoi avez-vous tué ces gens alors ?
-Ha !

Elle bondit vers les barreaux et les regarda un par un. Ses yeux bleus grands ouverts mangeaient la moitié de son visage et leur couleur trop vive leur faisaient sentir ce qu'ils refusaient de dire : elle n'était pas de ce monde.

-Ils m'ont fait du mal. J'ai essayé, pendant des années. Sur ma planète, j'étais la parfaite guerrière, alors j'ai fait ce que je savais le mieux faire : la guerre. Toutes les guerres. Seconde Guerre Mondiale, je suis arrivée trop tard. Guerre froide. Guerre des Malouines. Conflit israélo-palestinien. Mais les humains sont des démons. Certains m'ont trahie ou blessée. Alors j'ai décidé d'exécuter ma vengeance.
-Mais si vous avez fait partie de l'état-major ou des services secrets de plusieurs pays, il devrait rester des traces, non ? demanda Harry.
-Mmh... disons que je suis plutôt douée en informatique. Je félicite d'ailleurs les ingénieurs qui ont mis au point votre système de vidéo-surveillance. Il était relativement moins facile.

Aliane s'éloigna doucement de la grille et revint vers le centre de la cellule. Elle fit craquer ses doigts, regarda le Docteur et lui fit un clin d'œil. Il sentit son ventre se serrer.

-Alors vous êtes un alien... Vous ne vieillissez pas et...
-Quels sont vos rapports avec le Maître ? demanda brusquement le Docteur.

Elle tourna la tête et cligna lentement des yeux. Un sourire se forma sur son visage lisse.

-C'est vraiment ce qui vous intrigue, hein, Docteur ? murmura-t-elle. Peu importe qui j'ai tué, pourquoi, ou qui je suis... Tout ce qui compte, c'est le Maître. Suis-je son assistante, sa victime, sa captive ?
-Je sens son odeur sur vous. Répondez !

Elle fit la moue. Ils lui avaient apporté à manger quelques reliquats du repas traînaient sur le plateau devant elle, le fond d'un saucisse-purée, quelques raisins. Elle en prit un et le fourra dans sa bouche avec une mimique très suggestive.

-Vous n'avez pas demandé comment je m'étais échappée. Ni pourquoi j'agissais ainsi. Et d'ailleurs, à force, vous avez même oublié de redemander qui j'étais. Tout ça pour ça...

Le Docteur retint sa respiration. Elle lui fit signe d'approcher. Il s'accroupit. Elle passa sa tête à travers les barreaux. L'étroitesse entre eux faisait que son visage s'étirait pour la faire ressembler à un monstre difforme, une grenouille aux yeux énormes.

-Je ne suis pas l'assistante du Maître. Je ne suis pas non plus sa captive, sa proie, ou sa femme. La réponse à votre question, Docteur, est...

Elle approcha encore plus sa bouche de son oreille et chuchota :

-Je suis le Maître.