Ploc. Ploc. Ploc. Ploc.

Quelque part en actuelle Ukraine, dans un hangar abandonné en URSS. Le bruit sourd d'une porte blindée qui se referme retentit.

-Skatchovski, du nouveau ? grogne une voix grave.

Le dénommé Skatchovski se retourna. Assis en face d'une table à tréteaux sur laquelle est posée un appareil radio relié à des tas d'autres machines par des fils, il pianota quelques instants sur la table et considéra son supérieur.

-Les radars ne captent toujours rien, monsieur.
-Continuez de chercher !
-Aussi loin de tout pays allié aux États-Unis, ça risque d'être difficile.
-C'est moi qui ai choisi cet endroit.
-Justement. Ce n'est pas de ma faute si celui qui décide des lieux où installer les radios est stupide.
-Qu'est-ce que vous sous-entendez par là ?

Il approcha son gros visage rougeaud de celui de Skatchovski, à deux doigts de lui mettre une claque. Il puait l'after-shave, une véritable infection. Son regard croisa celui du jeune espion polonais qui haussa un sourcil.

-Vous n'allez pas me frapper, n'est-ce pas ?

Il se leva. L'autre cligna des yeux d'un air idiot. Le monde devint flou, à l'exception des deux énormes pupilles bleues devant lui.

-Vous n'allez pas... me frapper... n'est-ce pas ?
-No... non... bredouilla le supérieur.
-Très bien.

Il se rassit, rajusta le détecteur et écouta. Mais il n'y avait rien à faire.
Aucun bruit extraterrestre ne venait troubler le silence du ciel. Pourtant c'est ce qu'elle attendait : que le bruit du TARDIS vienne lui dire que tout cela n'était pas un rêve.


-Mais... mais comment...

Certaines choses faisaient soudain sens. D'autres, pas du tout. Une foule de questions se pressaient dans l'esprit du Docteur, sans qu'il en trouve une pour commencer.

-Comment c'est arrivé ?
-De quoi ?

Le Maître se leva.

-Hé bien... que tu... que tu sois...

Il agita les mains de haut en bas. Il voulait dire « une femme » mais le terme semblait saugrenu pour le Maître. Pas saugrenu : impossible. C'était comme si Davros lui offrait des fleurs !
Il se souvint de la nuit torride passée la veille, passa sa main dans ses cheveux et fit comme si de rien était.
Le Maître sourit. Dans la pénombre du fond de sa cellule, il lui semblait que ses yeux brillaient dans le noir.

-C'était une erreur. J'ai réussi à échapper à Rassilon et compagnie, et je me suis rendue dans la salle du transmat inter-dimensionnel. Très utiles ces choses-là : ça détecte les Seigneurs du Temps et les ramène directement sur Gallifrey, tout en leur donnant treize nouvelles régénérations, avec certains paramètres relatifs à leur personnalité. J'étais un peu pressée alors j'ai juste inversé la polarité pour faire le trajet inverse. Mais...
-Mais le transmat était réglé sur une Seigneur du Temps et t'as fourni un set de régénérations féminines faites pour faire la guerre.
-Malheureusement. Enfin... pour faire la guerre... celle-ci n'avait pas les jambes et les bras très solides, mais j'ai rencontré de sympathiques SS germaniques qui m'ont sans le vouloir permis d'en faire pousser d'autres à moins de vingt-quatre heures de la régénération.

Le Docteur ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la referma. Le Maître ricana devant son expression choquée.

-Tu es vraiment prête à tout quand il s'agit de survivre, dit-il enfin.
-Et toi, tu ne peux pas résister à une demoiselle en détresse. Même si tu le sentais, au fond de toi, que ce n'étais pas normal, tu as laissé ton instinct de gouverner. Oh, Docteur, dit-elle avec une voix de fausset, Docteur, sauvez-moi, le Maître est en train de me kidnapper, s'il vous plaît, Docteur, je vous en prie, aidez-moi !

Elle partit dans un fou rire hystérique.

-Tu es folle, s'exclama le Docteur. Complètement folle.
-Pas plus que toi. Remarque, j'aime quand tu te laisse aller. Comme hier soir...
-Ce qu'il s'est passé hier soir... reste hier soir.
-Pourtant, c'était tellement bien ! Je devrais appeler Rose Tyler pour lui raconter tes prouesses au lit. Je pense que ça l'intéresserait.
-Ça te dérangerais de te tenir un peu ? Nous ne sommes pas seuls je te rappelle, chuchota le Docteur.
-Pas besoin. Ils n'entendent plus rien depuis longtemps.
-Comment ça ils n'entendent plus ri...

Le Docteur se retourna. L'inspecteur Parker, Janis, Harry et le reste des investigateurs étaient en effet comme figés. Il regarda à nouveau le Maître, terrifié.

-Ils sont sous hypnose, dit-elle avant qu'il ne pose la question. D'ailleurs, il serait temps de... John !

L'inspecteur se tourna mécaniquement vers elle. Le Docteur, comme pétrifié, le suivit du regard.

-John, ouvre la porte.

Lui qui était quelques minutes auparavant si virulent se faisait doux comme un agneau. Il tapa le code de la cellule et libéra le Maître. Cette dernière passa son doigt sur les lèvres de John Parker et sur les siennes.

-Comme il est mignon. Il a toujours l'air un peu stupide lorsqu'il est sous hypnose.

Elle plongea la main dans sa poche, en sortit un revolver et le pointa sur le Docteur.

-Tu aurais dû me tuer quand tu en avais l'occasion.

La vitesse à laquelle elle manipulait l'arme était la preuve qu'elle avait passé des années dans les Services Secrets du monde entier. Elle fit sauter le cran de sécurité.

BANG !

Le Maître s'écroula à terre. Derrière lui se tenait Harry, armé d'un taser, encore étonné de ce qu'il venait de faire. Les autres humains présents s'évanouirent aussitôt. L'un d'eux frappa un des équipements électroniques dans sa chute et en fit sauter plusieurs autres. Ils se retrouvèrent plongés dans l'obscurité, éclairés seulement par les petites fenêtres en haut du mur de droite.
Le Docteur baissa les yeux sur la Seigneur du Temps à terre, l'air soudain si paisible. Il se tourna ensuite vers Harry.

-Comment... ?
-Je ne sais pas. J'ai senti qu'elle venait dans ma tête... Je me suis battu, j'ai résisté... Et... Elle a fini par partir. Je l'ai vue pointer son arme sur vous, alors j'ai...
-Je crois qu'elle est devenue sensible au taser, avec ce que vous lui avez envoyé tout à l'heure, coupa le Docteur.

Son ton était soudain acide. Harry agita les bras dans une tentative désespérée de se justifier.

-Ecoutez, Docteur... j'ai compris qu'elle était de votre... espèce, ou quelque soit la manière dont vous vous appelez. Elle a dû se perdre ici... Il faut que vous la rameniez chez vous avant que les autres se réveillent, sinon, ils ne vous laisseront jamais tranquille.

C'était les paroles les plus sensées qu'il lui avait été donné d'entendre depuis le début de cette histoire. Et c'était exactement ce qu'il allait faire. Il salua Harry d'un signe de tête.

-Merci. Merci pour tout.
-Rentrez bien sur votre planète !

Comme si c'était si simple... Comme s'ils pouvaient juste revenir sur leur planète et oublier.
Il se baissa et la souleva du sol. Elle était étonnamment légère. Elle poussa un gémissement mais était si faible que quelques ondes psychiques suffirent à la rendormir. Il poussa la porte du commissariat et marcha jusqu'à l'arrêt de bus.

Il l'avait enfermée dans une des nombreuses chambres du vaisseau. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne se réveille.
Qu'avait-elle voulu dire par « Tu aurais dû me tuer quand tu en avais l'occasion. » ? Comment était-elle passée de celui qui était mort dans ses bras à bord du Valliant à une folle errante à travers le XXe siècle ?

-Oh, Maître, qu'est-ce qui a bien pu t'arriver ? soupira-t-il pour lui-même.

La première fois que Janis avait parlé du Maître, sans doute encore une fois sous hypnose, son premier sentiment, une fois la surprise passée, avait été le soulagement. Au fond de lui, il savait que le Maître ne pouvait pas mourir, qu'il trouverai un moyen de revenir. Même s'il avait peur, à chaque fois, de ce qui se passerait une fois le Seigneur du Temps dans les parages, être à nouveau face à lui le rassurait, il ne se sentait plus... seul.


-Aaaah... aaaaahhh... aaahhhh...

Elle plaqua les mains sur son ventre.
Comme tout les matins depuis plus de six semaines – en temps Terrien – le Maître se réveillait enfermée dans cette fichue pièce.
Tout les jours, elle recevait par une trappe à manger et à boire, avec des petits messages pseudo-réconfortants et parfaitement écœurants dans le genre de « Ne t'inquiètes pas » « Tu es en sécurité ». C'était pire que d'être coincée sur Terre. De temps à autre, il venait la voir, mais il diffusait auparavant un gaz somnifère si puissant qu'elle dormait profondément. Elle sentait juste parfois ses bras autour d'elle... c'était les moments les plus douloureux, mais aussi les plus agréables.
Il y avait cependant quelque chose... Quelque chose qui n'allait pas. Ses douleurs au ventre en faisaient partie.
La TARDIS fit une embardée. Mais qu'est-ce qu'il trafiquait encore, cet idiot ? Elle aurait dû être celle qui pilote la machine. Dans leur couple improbable, il aurait dû être celui qui porte la robe.

Il fallait qu'elle trouve un moyen de ce sortir de là, de le mettre KO et de lui voler son vaisseau. C'était le seul moyen.
Elle passa les doigts dans l'interstice qui s'ouvrait périodiquement pour lui apporter des vivres. Elle fit sauter l'ouverture d'une seule main et se prépara à s'y glisser quand la porte s'ouvrit. Elle s'arrêta net dans son œuvre.

-Bonjour, Maître, dit le Docteur.

Il avait changé de costume et mit le marron, qui lui allait beaucoup mieux. Elle même était habillée de nanière très sobre.

-Bonjour, Docteur.

Ils se toisèrent mutuellement. Le Docteur tenta de briser la glace :

-Il y a un changement, maintenant que tu es... une femme ? Est-ce qu'il faut t'appeler... Maîtresse ?
-Non, merci, répliqua-t-elle avec une moue. L'image qui va avec ce mot ne me plaît pas trop. L'institutrice en tablier...

Il sourit et se mit à jouer avec un de ses favoris. Vu sous cet angle, elle le trouva assez sexy.

-Pour ce qu'il s'est passé à New York... commença-t-il.
-Chut !

Elle posa un doigt sur sa bouche. Il y eu un silence.

-C'est bien ce que je me disais.
-Quoi ?
-Il y a un vide. Dans ma tête.

Alors ça c'était arrêté, songea le Docteur. D'une façon ou d'une autre, les tambours s'étaient arrêtés. Il ne savait pas trop si c'était bien ou pas, mais elle avait l'air moins... folle depuis que l'hystérie terrienne était passée. Sans doute l'isolement, les gaz apaisants diffusés par le TARDIS et sa présence y étaient pour quelque chose.

-Pour ce qu'il s'est passé à New York, je suis prête à recommencer quand tu veux.
-Heu...
-Oh... allez. Tu es si timide...

Elle le saisit par la cravate et l'embrassa passionnément. C'était trop... étrange... Quand elle était un homme, il n'avait jamais ressenti cela comme ça. Mais là... ils étaient les derniers...
Les deux seuls Seigneurs du Temps... Pour toujours...


-Bon, d'accord, je veux bien te laisser circuler dans la TARDIS librement.

Des jours de délibération - entrecoupés d'instants de fièvre - plus tard, il prononçait enfin la phrase magique. Le Maître posa sa tête sur le torse du Docteur et déposa un petit baiser.

-Mais la première bêtise et je te jette dehors, hein !
-Tu ne ferais pas ça...

Elle lui vola un baiser et battit longuement des cils. Le Docteur vit ses yeux bleus s'agrandir et se rapprocher. Il se dégagea de son étreinte et éclata de rire.

-Ton hypnose ne marche pas avec moi. Désolé !

Elle grommela quelque chose, s'enterra dans les couvertures et lui donna des coups de pied pour le chasser. Il se leva et se rhabilla d'un air pensif. Il la regarda se prélasser sous les draps, le coton blanc épousant parfaitement ses formes. Elle était si calme... pendant toutes ses années, il avait repoussé le Maître, alors que tout ce dont elle avait besoin c'était de l'amour.
C'était doux, de penchant qu'ils se découvraient soudain l'un pour l'autre... Peut-être qu'elle était sa parfaite compagne. Ils n'avaient qu'un TARDIS pour deux, ils pourraient partager. Pour une fois, une toute petite fois que le Maître était prêt à s'allier avec lui... Il ne voulait pas laisser passer cette chance.

Il referma la porte de la chambre et se rendit à la salle de contrôle en songeant à tout cela. Elle le rejoignit quelques minutes plus tard.

-Alors, Maître, où va-t-on ?
-Hem... Où tu veux...

Elle n'avait pas l'air en forme et ne souriait pas. La connaissant, elle aurait d'abord discuté sur l'existence d'un « nous » possible, avant de rire et de lui proposer un câlin dans la salle de contrôle.
Elle s'assit sur un banc, l'air fatigué et surtout ailleurs. A côté d'elle une corbeille de fruits était négligemment posée, ultime vestige d'une dispute de la veille au sujet du rangement de la TARDIS au bout de laquelle le Maître avait rangé entièrement le vaisseau dans une frénésie de l'ordre qui lui ressemblait bien. Mais elle parut à peine la remarquer et prit une banane pour l'examiner, pensive.

-Quelque chose ne vas pas ?
-Non. Non, tout vas bien.
-Tu es sûre ?

Sans le vouloir, ils en étaient déjà au stade où il était inquiet pour elle. Il sentait que quelque chose n'allait pas. Elle allait lui avouer sans doute à un moment ou un autre...
Elle leva ses grands yeux bleus vers lui et posa une main sur son ventre.

-Je suis enceinte.