-Quoi ?
-Je suis enceinte...
-Quoi ?
-... J'ai un bébé, là, à l'intérieur de mon ventre !
-QUOI ?
-Arrête de dire « Quoi » !
-Mais... de qui ?
Les yeux du Maître s'ouvrirent grands comme des soucoupes. Parfois, songea-t-elle, sa stupidité n'avait aucune limite. C'était presque effrayant.
-Mais de toi, idiot ! s'exclama-t-elle.
Elle lui lança la banane dans la figure. Il esquiva. Le fruit partit s'écraser sur les grilles de la TARDIS. Cette dernière sentit que la conversation n'allait pas tarder à déraper, se mit à diffuser frénétiquement des vapeurs apaisantes dans l'espoir de calmer les choses. Rien n'y fit.
-Mais pourquoi tu as fait ça ? demanda le Docteur.
-Parce que tu es stupide ! répliqua le Maître.
L'odeur des gaz apaisants et ses envies de femme enceinte lui donnaient envie de fruits. Elle sortit une pomme de la corbeille et mordit dedans.
-Hum ! grogna le Docteur, vexé.
Il détourna la tête et fit semblant de bouder cinq secondes. Il cessa cependant très vite de faire la tête. Il était inexplicablement content d'apprendre cette grossesse et sentit une chaleur rassurante l'envahir des pieds à la tête. Sans doute les vapeurs diffusées par le vaisseau n'étaient pas complètement innocentes mais ceci est un autre débat.
-C'est une bonne nouvelle, non ? s'exclama-t-il avec le regard halluciné d'un dopé à l'ecstasy.
-Mmh. Ou pas ! rétorqua le Maître, plus pragmatique.
-Tu plaisantes ? C'est une super !
De deux Seigneurs du Temps, ils devenaient trois. Le Maître ne semblait pas si enthousiaste. Elle le regarda faire des petits bonds, non plus dubitative, mais maussade. Elle éclata soudain de rire, dans l'incompréhension complète du Docteur et de sa machine. Les particules fluons qui géraient son humeur faisaient du yoyo et l'âme de la cabine, complètement paniquée par se revirement, lui projeta un flux de gaz à la déprimer.
-Tu crois quoi ? finit-elle par crier, des larmes dans les yeux. Que nous allons pouvoir... reconstruire la civilisation des Seigneurs du Temps avec ça ?
Il s'assit à côté d'elle, désactiva la fonction "maintien du calme de l'équipage à l'aide de psychotiques gazeux" et poussa un soupir.
-C'est toujours un début, murmura-t-il.
-Ah bon. Tu penses sincèrement qu'il sera heureux de grandir en sachant qu'il est condamné à être le dernier de sa race ? ajouta-t-elle.
-Peut-être que...
-Peut-être que rien du tout. Je ne veux pas de cet enfant.
-QUOI ? Comment ça ?
-Je... Aïe !
Elle pressa ses mains sur son ventre et se recroquevilla sur elle-même. Elle pouvait le sentir en qui s'agitait même si son abdomen n'arborait pas encore un arrondi qu'elle n'avait jamais vu que sur les humains, pourtant.
Même avant de naître il avait déjà la bougeotte, comme... son père. Elle éclata en sanglots, brusquement, sans raison. Ça ne lui ressemblait pas de se sentir ainsi, faible, de souffrir pour rien, d'avoir une vie à l'intérieur, d'être responsable de quelqu'un. C'était si... si nouveau pour elle. Cet être, à l'intérieur, avait besoin d'elle, qu'elle le protège et qu'elle l'aime.
Il comptait sur elle, du haut de ses quelques millimètres d'embryon à peine éclos.
Elle ne voulait pas de ça, de cette responsabilité, de cet attachement. Si seulement elle pouvait le tuer dans l'oeuf, avant qu'il n'arrive et qu'il la brise...Elle restait là, bloquée, à marmonner « Je veux pas, je veux pas, je veux pas, je veux pas... ». Le Docteur se pencha et la prit dans ses bras.
-Calme-toi. Respire.
-Lâche-moi !
Elle le repoussa violemment et repartit dans un nouveau sanglot, brisée de l'intérieur. Il lui fit son air de chien battu. Le désordre en elle la fit s'attendrir un peu.
-Tu ne vas quand même pas... t'en... débarrasser ? bredouilla-t-il. C'est un être vivant, tout petit, innocent ! Tu ne vas pas le tuer !
Son ton dégoulinant de niaiserie la dégoûtait. Elle détestait quand il faisait ça. Le grand acteur altruiste qui agite ses bras autour d'elle et qui l'enferme dans ses gesticulations. Il se fichait que ce qu'elle ressentait, de la manière dont elle le vivait.
Monsieur avait des principes de sauveur de vies, et il ne les remettrait pas en question.
-Ça devrait être toi qui devrait le porter, souffla-t-elle. Puisque tu sais mieux que tout le monde. Puisque c'est si facile de décider quoi en faire.
-Je ne dis pas que c'est facile, mais j'ai mon mot à dire, non ?
-Oui, bien sûr, rétorqua-t-elle d'un ton venimeux. C'est vrai que c'est simple d'avoir un avis tranché quand ce n'est pas en toi qu'il vit. Tu ne le sens pas dans ton ventre grandir. Tu veux faire le gentil Docteur, mais si tu étais à ma place, tu réagirais comme moi.
-Arrête de dire cela ! Moi aussi je panique, crois-moi ! Mais il mérite de vivre, cet enfant !
Il n'avait pas tort, c'était ça le pire. Elle s'assit par terre, le dos appuyé à la console de pilotage centrale, un peu calmée. Il se détacha un peu d'elle, s'accroupit à ses côtés et posa doucement sa main sur son épaule.
-Je ne peux pas m'en débarrasser, de toute manière. Il faudrait retourner sur Gallifrey. Tout ce qu'i bord de ton antiquité, c'est un pack de tests de grossesse et un équipement d'accouchement d'urgence.
Elle avait repris son ton pragmatique, aussi froid que la glace de ses yeux. Ce retour du Maître calme et sûr d'elle rassurait le Docteur qui s'empressa de lancer :
-Tu vas voir, tout vas bien ce passer.
-C'est ta spécialité, cette phrase, hein ? répliqua-t-elle aussitôt.
Elle éclata d'un rire grinçant. Il ne répondit pas et actionna une manette de commande.
Il était inquiet. La crise était passé mais il continuait de la sentir déstabilisée, et qui disait déstabilisée disait potentiellement dangereuse, il la connaissait assez bien comme ça. Pour lui comme pour elle.
Il avait peur. Il ne montrait pas, parce que ça aurait été du pain béni pour les moqueries qu'elle lui lançait quotidiennement. Le Maître était imprévisible de base... Et là, c'était encore pire. Et elle n'était qu'au premier stade de la grossesse. Qu'est-ce qu'il se passerait dans quelques mois, quand ses particules fluons ne feraient plus du yoyo mais des montagnes russes avec ses émotions ?
Et puis, les équipements... Il n'avait aucune idée de comment se déroulerait l'arrivée de l'enfant. Il n'en avait jamais vu. Les Seigneurs du Temps ne portaient plus d'enfant depuis des siècles avant sa naissance. La méthode naturelle, bien trop douloureuse, avait été remplacée par des caissons artificiels, plus sûrs et beaucoup moins dangereux. Si ça se passait mal, il pourrait les perdre tous les deux. Il frissonna. Il ne voulais pas y penser.
Il revint la voir quelques heures après la crise dans sa chambre aménagée par ses soins. Elle s'était endormie. Elle avait besoin de beaucoup de sommeil, pour le bébé sans doute. Il la regarda longtemps s'évader dans les bras de Morphée.
Elle était si calme quand elle dormait. Pourquoi n'était-elle pas comme cela tout le temps ? Toujours à sortir ses piquants alors qu'elle pouvait être la douceur même...
Il aurait voulu qu'elle reste toute la vie. Mais elle lui échappait.
Elle ouvrit brusquement les yeux.
-Qu'est-ce que tu fais ?
-Rien. Je te regarde.
Elle remonta la couverture contre elle et s'écarta, un peu effrayée.
-Tu sais, moi non plus, je ne veux pas vraiment de ce bébé, avoua-t-il.
Il renifla. Le voilà qui devenait enfin un peu plus fin et un peu moins niais, songea le Maître. Elle se fichait de ses inquiétudes idiotes, cependant. Qu'il cesse d'être une vraie guimauve enfin !
-Pourquoi il faut qu'une chose pareille nous arrive ? soupira-t-il.
-C'est la nature, fit le Maître. On couche, on paye.
-Mmh.
Il dégagea en partie les couverture et passa ses bras autour de la taille du Maître. Il frotta sa joue râpeuse contre son ventre à peine rebondi. Elle pris ses bras et les détacha d'elle avant de pousser sa tête d'un geste brusque et de se sortir prestement de son étreinte pleine de tendresse. Surpris, il glissa et tomba sur la moquette de l'autre côté du lit.
-Pourquoi tu fais ça ? s'exclama le Docteur, plus blessé aux cœurs qu'au dos.
-De quoi ?
-Pourquoi tu es si... méchante ?
Elle ouvrit la bouche, la referma. Tapa quatre fois sur les draps froissés. Sourit et répondit :
-C'est ma nature.
Le Maître frappa à la porte de sa chambre. Il n'y avait rien à faire : il l'avait enfermée. Elle poussa un cri dépité.
Pourquoi faisait-il cela ? Il la retenait... prisonnière... Elle voulait partir. Elle se fichait du fait qu'elle ne pourrait pas se débarrasser de l'enfant. Juste... quitter ce fou. Il n'y avait pas d'autre mot. Depuis qu'elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte, il devenait complètement fou. Il finissait même par lui faire peur. Tous les jours, il était venu la voir, même si elle lui avait dit de la laisser tranquille. Il demandait quel nom ils pourraient lui donner. Il gambergeait des heures à savoir si se serait une fille ou un garçon. Il en voulait un autre, après. Comme une version grimaçante d'un parfait père de famille qui en fait des tonnes dans une mauvaise réclame pour un produit bas de gamme. Elle ne savait même pas s'il le faisait exprès. Plusieurs fois, elle avait eu l'occasion de sortir et de vérifier l'air qu'il respirait. Le constat était assez déplorable : l'atmosphère était saturée en fluides euphorisants et antidépresseurs pour enrayer la mauvaise humeur ambiante.
-Petite machine diabolique, avait alors murmuré le Maître.
Elle avait désactivé plusieurs fois les capteurs d'humeurs mais ils semblaient toujours se remettre. Elle n'en respirait que peu, à l'abri dans sa chambre, mais lui était intoxiqué. Il continuait de faire des choses de plus en plus étranges. Comme entrer dans sa chambre, comme ça, sans frappe, déménager la moitié du vaisseau pour faire une chambre d'enfant, voler un container entier de vêtements pour bébés au port de Rotterdam pour ensuite faire le tour des planètes les moins polluées pour y acquérir une maison afin de varier l'environnement du "bout de chou". Elle préférait rester à l'écart de ses agitations sous drogues, même si elle commençait sincèrement à avoir peur.
Il y avait bien longtemps qu'ils n'avaient plus fait l'amour. Elle ne voulait plus. Il la dégoûtait. Qu'est-ce qu'ils étaient en train de devenir ?
Elle se souvint des beaux jours où tout était si simple. Où ils se contentaient de se mener une guerre enfantine. Il voulait maîtriser le monde, le Docteur l'en empêchait... la routine. Ensuite, les Seigneurs du Temps étaient partis et tout avait changé. Ensuite elle était devenu une femme et elle avait espéré pouvoir le retrouver. Ensuite, il était devenu complètement cinglé.
* * *
Il fallait fuir. Le plus vite possible.
Il l'avait à nouveau enfermée. Cela sonnait comme une soudaine prise de conscience.
Son ventre ne s'était pas encore arrondi l'esprit de l'enfant se construisait encore dans la douleur et dans l'effort, avant que ne se fabrique son corps. Elle savait qu'il ne tarderait pas dans quelques heures, il se mettrait à grossir, grossir, avant de sortir comme un diable de sa boîte.
Il fallait sortir de cette prison confortable.
Il y avait un mot de passe. Il ne devait pas être bien difficile. Il y avait même moyen de le taper de ce côté-ci de la porte. Elle prit l'écran de contrôle et pianota :
ROSE
Bump. Mauvais mot de passe.
-Quoi ?
Elle fronça les sourcils. Ce n'était pas normal. Qu'est-ce qu'il lui arrivait, à celui-là ? Elle le connaissait : c'était un incorrigible romantique.
Elle poussa un soupir agacé. Elle n'avait pas le temps. Tout ce qu'elle voulait, c'était sortir d'ici, et se venger de ce qu'il lui avait fait.
Elle prit la lampe de chevet et donna un grand coup dans le loquet. La chaleur de l'ampoule et l'électricité mélangées firent brûler le circuit. Elle se jeta contre la porte et l'ouvrit avec fracas.
-Aaahhhh !
Son ventre faisait encore des siennes. Elle tomba à terre. Le courant avait été coupé dans toute cette partie du TARDIS et la pénombre avait envahi les lieux. Perdue, elle se réfugia dans un recoin et tendit l'oreille.
Des pas. Il arrivait pour réparer tout ça. Il fallait faire vite.
-Maître ? s'exclama une voix inquiète.
Elle se tourna vers lui. Il pouvait voir ses grands yeux qui brillaient monstrueusement dans le noir. Il avait l'impression de s'éveiller d'un long rêve. Non, non, il ne fallait pas qu'elle parte, non !
-Qu'est-ce que tu fabriques ? s'exclama-t-il.
-T'occupe !
Elle parvint à se relever mais le Docteur était déjà sur elle. Il la prit dans ses bras et tenta de la calmer. Elle voulut se débattre.
-Tu vas te blesser.
-Laisse-moi tranquille !
-Pourquoi tu ne veux pas rester ?
Elle se dégagea. Il avait l'air étrange, lui aussi, encore plus étrange que d'habitude. Il ne bougeait plus.
-C'est ce que tu voulais, depuis le début ? Qu'on forme une belle famille ! cria le Maître aux abois.
-Maître...
-Tu étais bien content quand je t'ai dit que j'étais enceinte ! Reconstruire la race des Seigneurs du Temps, pour effacer le fait que tu les a massacrés !
-Tais-toi !
-Je ne veux pas de cet enfant !
-TAIS-TOI !
Il la plaqua contre le mur. Elle ne l'avait jamais vu aussi en colère. Personne ne l'avait jamais vu aussi en colère. Ses yeux brillaient d'une lueur jaune, une nuance trop vive pour les yeux d'un humain, à peine supportable pour ceux d'un Seigneur du Temps.
-Pourquoi ? bredouilla-t-elle.
-Pour toutes les fois où tu as fait du mal.
-D'a... d'accord... mais à une condition...
Elle se ressaisit de la peur qu'il lui avait faite. Lui aussi sembla redevenir lui-même. Presque en même temps, la lumière revint par à-coups.
-Je te propose... qu'aucun de nous deux n'élève cet enfant.
-Quoi ?
-Je te propose... de le laisser sur une planète. C'est toi qui décide laquelle. Parce que... parce que je ne crois que nous en soyons capable.
Il s'écarta d'elle. Il en avait les larmes aux yeux. Pour une fois, elle sentit que c'était à elle de s'occuper de lui, d'être plus raisonnable que lui, de cesser cette folie dans laquelle ils s'étaient embobinés l'un l'autre. Elle fit quelque chose qu'elle n'aurait jamais imaginé faire : elle le prit dans ses bras.
-Il le faut.
-D'a...d'accord.
Elle sentit une contraction agiter son ventre. Il la rattrapa avant qu'elle ne tombe. Pour une fois, elle trouva cela agréable. Elle sourit tristement.
-Je... je voulais te dire... Aïe !
Elle avait de plus en plus mal. Horrifiée, elle vit son ventre grandir et se métamorphoser comme si un million d'Adiposes allaient en sortir.
-Ça arrive, c'est ça ? demanda-t-il, inquiet.
-Oui.
Elle poussa un cri de douleur. Il l'aida à se rendre jusqu'à l'infirmerie du TARDIS le plus vite possible.
Il y avait bien un kit d'accouchement d'urgence, mais il n'était pas adaptable aux Seigneurs du Temps. Il ne pouvait rien faire d'autre que de lui faire boire un calmant, d'assurer un environnement stérile en cas de blessure, et de la rassurer.
-Est-ce que tu sais si... si ça va faire mal ? bredouilla le Maître.
-Je pense que... Je pense que... Que tu n'auras jamais eu aussi mal.
Il posa sa main sur le front du Maître et saisit l'autre dans sa paume. Elle était brûlante. Toute sa peau brillait presque, comme inondée d'énergie de régénération. Cette vision le terrifiait, et plus encore le terrifiait sa complète impuissance. Un mouvement désordonné la fit s'agripper à sa chemise.
-Je voulais te dire... que...
-Quoi ?
-Merci... de m'avoir ramenée de la Terre et... J'ai... j'ai vraiment passé des bons moments avec toi.
Il sourit tristement. Elle ferma ses yeux bleu clair, peut-être pour la dernière fois. Plusieurs capteurs sensoriels s'affolèrent ; même les diffuseurs de psychotiques décidèrent de lâcher prise. Il aurait voulu lui demander pardon de l'avoir traitée comme rien pendant des mois, à s'être aveuglé sur son état, à l'avoir oubliée et à s'être entêté à rendre leur vie parfaite.
Il avait simplement peur de la perdre...
-Moi aussi, murmura-t-il. Moi aussi, j'ai passé des bons moments avec toi.
