Chapitre 2 Crise d'angoisse
Ce premier cours avait servi à faire une mise en matière du programme de cette année. Monsieur Stewart nous avait expliqué le nombre de devoirs que nous aurions à rendre et lesquels seront décisifs pour notre dossier à l'université, en fonction de nos projets futurs.
La sonnerie retentit et j'expliquai à Emilie et Mickael que je les rejoindrai au cours de Maths directement, afin de profiter de cette heure de creux pour montrer le lycée à Peter de sorte qu'il puisse se repérer plus facilement les jours prochains. Ils acquiescèrent sans même proposer de nous accompagner, trop pressés d'aller boire leurs cafés et fumer leurs cigarettes. De vrais drogués, je vous jure.
Peter me suivit dans le couloir.
- Est-ce qu'on t'a attribué un casier ?
- Euh oui. C'est le B5, à côté des toilettes m'a dit Mademoiselle Stone.
- Oui, c'est ça.
- Mais il y a plein de toilettes donc c'est où exactement ? Je suis nul, je sais, mais mon lycée était beaucoup plus petit.
- Ne t'inquiète pas, les premiers jours sont toujours difficiles quand on débarque dans un endroit qu'on ne connaît pas. Voilà nous y sommes. B5. Tu es pas loin des nôtres.
- Emilie, Mickael et toi, c'est ça ?
- Oui m'sieur. Donc, comme tu le vois, les toilettes sont juste là, à même pas dix mètres.
- Le bureau au bout du couloir, c'est quoi ?
- C'est un genre de conseiller d'orientation et, en même temps, psychologue. Très gentil mais peu d'élèves y vont.
- Je crois que c'est la même dans tous les lycées.
Nous nous regardâmes avant de rire de bon cœur. Enfin quelqu'un à l'esprit critique comme moi. Dieu merci, je suis sauvé des griffes de ma copine.
- Ca va ? Me demanda-t-il inquiet.
- Oui, j'étais juste partie dans les pensées.
- Oui j'ai vu ça, me répondit-il en souriant.
Nous continuâmes à marcher dans le couloir afin de nous rendre à l'extérieur. Là, je lui montrais le gymnase que nous aurons le plaisir de découvrir en fin de semaine. A côté, se trouvait le réfectoire ; oui je sais c'est bizarre celui-ci se trouve en dehors du bâtiment principal mais ça lui donne son charme croyez-moi et, au moins, nous ne sommes pas dérangés par les bruits de couloir. C'est aussi l'endroit des "drogués" pour fumer leurs clopes et boire leurs cafés en terrasse, oui il y a une terrasse, c'est pas un lycée quatre étoiles mais presque.
A chaque partie du lycée que je lui montrais, Peter paraissait de plus en plus émerveillé, comme s'il n'avait jamais vu auparavant ce genre de bâtiment, ça en devenait presque flippant.
- Euh Peter ?
- Oui, me répondit-il en plongeant ses yeux couleur noisette dans les miens si bien que j'en perdis le fil de mes pensées.
- Ne le prends pas mal hein mais euh...
- Bizarre ?
- Quoi ? Lui demandai-je plus que surprise.
- Tu me trouves bizarre ? Me demanda-t-il en souriant comme si il avait lu dans mes pensées.
- Ba euh... comment dire ? On dirait que tu viens d'atterrir sur notre planète et que tu découvres le monde. C'est flippant.
- Aïe.
- Quoi ? Demandai-je paniqué.
- Amanda, j'ai failli à ma mission.
- Hein ?
Je ne comprenais plus rien. J'avais raison ?
- Je suis venu ici pour, enfin sur Terre, il y a deux mois et je ne découvre que petit à petit votre mode de vie et...
- Ah ah très drôle.
Il éclata de rire si bien que je le suivis même si j'avais commençais à croire son laïus.
- Tu aurais vu ta tête...
- C'est bon monsieur le rigolo.
- Susceptible ?
- Non, pas du tout.
- Hum... Bref, je ne suis pas émerveillé par ce que tu me montres, c'est juste que, où je vivais, ce genre d'endroit n'est pas aussi luxueux.
- Tu nous traites de bourges ?
- Non pas du tout, mais si on tient compte des apparences, on pourrait le croire.
- Eh bien, pour ton information, je ne suis pas riche. Je survis avec le peu d'argent que mes parents m'ont laissé à leur mort ; quant aux autres élèves, ils viennent, pour la plupart, de milieux aisés je te l'accorde mais ne vivent pas dans les jupons de leurs parents. En fait, beaucoup apprennent à se débrouiller seul.
- Et je trouve cela très bien. Désolé, je ne voulais pas critiquer.
- Non t'inquiète, c'est moi qui pars au quart de tour. Ne fais pas attention. Tu viens, je vais te montrer le gymnase. Car, vendredi, avec le monde qu'il y aura, tu ne pourras pas l'explorer correctement.
Il me suivit sans contredire mes paroles et marcha à mes côtés. Le silence devenait pesant comme si il n'osait plus parler de peur de me froisser. Peut-être avais-je été trop brusque dans ma façon de lui parler tout à l'heure. Vive l'effet rentrée scolaire, depuis deux ans, à chaque fois, c'était la même rengaine. Un jour peut-être, j'arriverai à passer outre...
- Excuse-moi pour tout à l'heure.
- De quoi ?
- Ma façon de parler. La rentrée scolaire n'est pas le jour que je préfère.
- Tout comme la bibliothèque.
- C'est peu dire.
- Tu n'aimes pas les livres ?
- Si, enfin, je les aimais.
- Aimais ?
- Oui.
- Désolé, je suis trop curieux.
- Non ça va. Juste que c'est pas un sujet que j'aime aborder. Voilà l'entrée.
Nous pénétrâmes dans le gymnase qui était vide. La piscine était fermée mais pas les douches donc, j'en profitais pour les lui montrer. Oui, oui nous avions une piscine, la grande classe. Nous arrivâmes dans la salle principale après avoir vu les deux autres qui sont plus petites. Elle était grande comme la moitié d'un terrain de football permettant parfois à deux classes de se mélanger, ce qui était rare, cela arrive surtout en cas de grosse pluie. Ba oui quand c'est des gouttelettes ba on reste dehors.
- Amanda, je suis désolé pour tes parents.
- Merci mais, tu sais, ça fait presque trois ans qu'ils sont morts, j'ai appris à vivre avec.
- Vu ta force de caractère, je n'en doute pas, mais je me pense malgré tout que, quelque part, ça doit être très dur à vivre au quotidien.
- Oui, ça l'est mais j'essaye de ne pas y penser.
- Est-ce que...
- On ne connaît pas la cause de leur mort, si c'est ce que tu voulais savoir.
- Euh non, ce n'est pas ce que j'allais te demander mais merci pour l'information. En réalité, je voulais savoir si tu vivais avec une autre personne de ta famille, comme tu n'es pas majeur ?
- Non. En fait, on a vendu leur maison et, avec leurs économies, j'ai trouvé un appartement entre le lycée et l'université. Et toi ?
- Euh... tu connais le manoir des Anderson, au Nord de la ville ?
- Oui, je le connais que trop bien. Au collège, on avait eu le droit de le visiter. Tu vis là bas ? Tu es un Anderson ?
Il hocha de la tête avec un léger sourire essayant de dissimuler sa gêne.
- Je comprends mieux la raison de tous ces regards sur toi dès que tu passes dans les couloirs.
- Et pourtant, je reviens à peine.
- Lycée et commérages font bon ménage, crois-moi, ici, tout se sait assez vite.
- Oh, j'ai l'habitude.
- Mais tu vis seul dans ce manoir alors, car les Anderson ont quitté la ville il y a deux ans quand...
- A la mort d'un lycéen ?
- Oui, répondis-je le regard perdu dans ma peine.
- Je vis seul dans cette immense bicoque.
- Faut qu'on y retourne.
Il savait que quelque chose n'allait pas mais, par respect, il n'essaya pas de chercher ce qui m'avait rendue si triste en moins de deux secondes. Les Anderson avaient déménagé après la mort de Slevin, pas parce qu'ils étaient responsables de quoi que ce soit, mais parce qu'ils avaient été très proches de ses parents autrefois et furent assez peinés de cette perte. Je vous l'avoue je trouve cela bizarre aussi, mais bon, je n'ai jamais cherché à comprendre. Aujourd'hui, ils vivent à New York, sûrement dans un autre immense manoir où ils doivent s'amuser à créer des plans pour ne pas se perdre.
On venait d'arriver dans les couloirs du lycée où je retrouvais, avec soulagement, mes deux amis. Je ne sais pas pourquoi mais toutes ces questions sur ma vie m'avaient parue bizarres et très déstabilisantes. Retrouver mes amis me fit oublier cette sensation, d'autant plus que, le prochain cours était celui que je détestais le plus : mathématiques. Une vraie corvée, je vous jure.
- Ah vous voilà, fit Emilie.
- Oui, nous voilà. On y va.
- Je ne suis pas dans ce cours là donc je vous quitte ici. Bon courage pour les maths.
- Merci Peter, répondîmes tous en cœur.
Il fit demi-tour et se rendit dans sa salle de cours qui était bien différente de la nôtre.
- Alors, ça s'est bien passé ?
- Oui, mais un peu bizarre.
- Bizarre, comment ça ?
- Ba, il m'a posé beaucoup de questions, je ne sais pas, il essayait sûrement d'apprendre à me connaître.
- Ba, il essaie d'avoir au moins une amie ici, c'est évident, surtout que je suis sûr que tu ne savais pas qui il était en réalité, me fit remarquer Mickael.
- Parce que vous le saviez ?
- Quoi ? Qu'en plus d'être méga sexy, il est de la famille Anderson et vit dans cet énorme manoir ? Oui, on le savait. Tu es vraiment à la ramasse des fois ma chérie.
- Merci beaucoup Emilie, ça me va droit au cœur.
Elle avait raison, j'étais vraiment à l'ouest. Tout le monde le savait et, moi, je découvrais ce matin qu'un nouveau allait arriver et, surtout, qui il était réellement, mais, indépendamment de tout ça, j'avais cette impression bizarre en moi. Je décidais de ne plus y penser pour me concentrer sur le cours car le regard de Mademoiselle Price me fit comprendre qu'on la dérangeait quelque peu.
- De tes cendres, tu as ressuscité, de tes cendres tu vas revivre. De ton pouvoir, tu vas régner, de ta force tu vas détruire ce monde. Voilà ta destinée. En devenant l'Elu du mal, ton destin était tout tracé.
- Oui Maître.
- A présent, il est temps.
- Oui, il est temps.
Les flammes les encerclant donnaient une impression d'insécurité au commun des mortels mais lLes Destroyers étaient des amoureux du feu, si bien qu'ils ne pouvaient pas vivre longtemps dans un monde ou un lieu sans chaleur, sans flamme.
- Allons-y. La journée d'orientation est vendredi après-midi, c'est là que nous devons agir en premier.
- Oui. Et je sais déjà qui je vais y envoyer.
- Oh, vraiment ?
- Oui. Enfin si vous m'en donner l'autorisation Maître.
- Surprends-moi.
La sonnerie retentit nous libéra enfin de ces calculs incessants. C'était sans conteste la matière que je détestais le plus mais bon, pas le choix, nous étions obligés d'assister à ce cours pour avoir le diplôme à la fin de cette année donc il fallait prendre mon mal en patience. Ce jour de la semaine allait être celui que je détestais le plus, j'en ai bien peur, juste parce qu'il y a les maths vous ne rêvez pas, ça aura le don de gâcher tous mes mercredis.
Nous nous rendions rapidement vers le réfectoire car nous avions une vraie faim de loup. Eh oui, se creuser les neurones ba ça creuse l'estomac, c'est sûr. Au menu, divers plats nous étaient présentés et gourmande comme je le suis ça allait être dur de choisir ce que j'allais manger. Je me décidai enfin pour des frites accompagnées d'un hamburger, oui, je sais, c'est très banal mais bon, le reste ne me donnait pas trop envie et puis, j'avais vraiment la tête ailleurs. Ce moment avec Peter m'avait un peu perturbée. Emilie choisit de prendre des haricots verts avec des nuggets et, en dessert, une part de tarte aux pommes ; Mickael quant à lui, prit de la purée accompagnée de bacon mais pas de dessert pour ce cher garçon qui fait très attention à sa ligne. Notre table habituelle était libre comme à son habitude et nous nous y installâmes avant qu'on ne nous pique nos places, on était jamais trop prudents avec les nouveaux.
Notre discussion eut plusieurs sujets différents : nous passâmes du cours d'histoire à celui de math pour en venir aux nouvelles têtes du lycée. Nous allions évoquer Peter lorsque celui-ci entra dans le réfectoire. Bizarrement, cela fit le même effet que dans cette saga littéraire où le beau goss est en fait un vampire et attire tous les regards à son entrée dans la cantine. Vous voyez ? Ba là, c'était la même sauf que nous, on n'avait pas gardé notre regard fixé sur lui. Nous continuâmes à discuter sans nous soucier de la table à laquelle il avait choisi de s'asseoir. Après tout, il était nouveau mais ce n'est pas pour ça qu'il devait devenir notre meilleur ami.
C'était incroyable la facilité avec laquelle les jeunes de nos jours pouvaient s'approprier un être pour des intérêts personnels. Toutes ces personnes qui tournaient autour de Peter pendant le repas, étaient des personnes qui, depuis ce matin, parlaient de faire une fête pour la nouvelle année et, bien entendu, l'endroit idéal serait le manoir des Anderson mais nous n'étions pas assez proches pour entendre sa réponse. J'espérais pour lui qu'il refuserait, sinon il n'est pas sûr de retrouver sa demeure dans son originalité à la fin de leur week-end festif.
- On dirait des vampires se frottant à leur repas, c'est d'un ridicule, fit remarquer Emilie.
- Je te le fait pas dire.
- Espérons pour lui qu'il refusera cette fête, sinon il est perdu.
- C'est clair. Et si on allait prendre l'air, profitons de ce beau soleil qui ne va pas durer car nous sommes à Vancouver, je vous le rappelle.
- Rabat-joie.
- Moi aussi je t'aime, copine.
Nous nous dirigions vers la sortie lorsque je sentis un regard se poser sur moi. Je savais que je ne devais pas me retourner mais, bien évidemment, comme vous pouvez vous en douter, je me suis retournée. Comme je le présentais, c'était son regard, je ne sais pas comment j'avais pu savoir que c'était lui, encore ce fichu instinct, mais quand je lui ai fait face, que nos regards se sont croisés et il s'est levé, comme si les personnes autour de lui n'avaient aucune importance. Il prit son plateau et le posa sur le chariot puis me sourit et passa devant moi, devant mes amis, prenant simplement la direction de la cour du lycée.
- C'était pas bizarre, ça ? Demanda Mickael qui ne comprenait plus rien.
- Si, ça l'était.
- Soit tu as un ticket, soit tu vas te faire trucider un soir en pleine nuit, lâcha Emilie pour me sortir de ma rêverie.
- Bourrique, tu n'as pas d'autres bêtises à dire. Allez, on sort, vous avez des poumons à intoxiquer.
- Oh oui, le bon goût de la nicotine nous appelle.
Je souris à cette phrase et les suivis dans la cour. Je savais que je ne devais pas, mais c'était plus fort que moi, je le cherchais du regard mais ne le vis nulle part. Cependant, mon regard se posa sur un endroit précis, où se tenait une silhouette, la même que celle que j'avais cru voir, il y a deux ans au cimetière. Mon cœur ne fit qu'un bond dans ma poitrine et je ne pus soudain plus respirer. Je m'assis par terre, comme si le sol pouvait me retenir de plonger dans un délire et j'entendis mes amis autour de moi s'inquiéter à mon sujet.
- Amanda ?
- Oui.
- Ca va mieux ?
- Non, j'ai la tête qui tourne.
- On va t'emmener à l'infirmerie.
- Qu'est-ce qu'elle a ?
Je reconnus tout de suite cette voix, je n'avais pas besoin de lever les yeux pour savoir que Peter se trouvait juste à mes côtés avec mes amis.
- On sait pas, elle est tombée par terre, elle avait du mal à respirer.
- On dirait une crise d'angoisse.
- Elle regardait par là-bas et, d'un coup, elle est tombée.
- Il faut que tu ailles à l'infirmerie.
- Il a raison Amanda.
- Je vais te prendre dans mes bras et t'emmener à l'infirmerie avec Emilie et Mickael.
- D'accord.
- Essaie de respirer lentement. Regarde-moi Amanda. Concentre-toi sur ma respiration. Voilà comme ça.
Je ne sais pas comment ni pourquoi mais je savais que c'était lui, j'étais sûr d'avoir vu Slevin se tenir près de l'arbre à l'entrée du lycée ou alors je devenais complètement cinglée. Ma respiration commençait tout doucement à se calmer mes yeux plongés dans ceux de Peter. Il me prit dans ses bras et quand il vit que je respirais à peu près normalement, il me porta jusqu'à l'infirmerie accompagné de mes deux compères.
- Slevin...
- Quoi ? Me demanda Emilie.
- C'est lui, je l'ai vu, j'en suis sûre. Enfin la personne près de l'arbre lui ressemblait beaucoup, comme au cimetière il y a deux ans.
Emilie et Mickael se regardèrent essayant de comprendre.
- Je ne suis pas folle, je vous le jure.
- Ma chérie, peut-être que tu as cru que c'était lui parce que, aujourd'hui, c'est notre deuxième rentrée scolaire sans lui...
- Oui peut-être, tu dois avoir raison.
Peter ne dit pas un mot, comme pour respecter notre conversation, pas une seule fois, il ne demanda qui était Slevin.
Emilie et Mickael étaient retournés en cours, pas de gaieté de cœur, ils ne supportaient pas de me savoir pas bien et de devoir me laisser mais, sachant que Peter n'ayant pas cours restait là avec moi les rassurèrent et ils promirent de venir me voir à la pause. Bien sûr, à la pause, je comptais bien être de nouveau sur pieds.
- Eh bien, pour une première journée, ce fut riche en rebondissements, dit Emilie.
- A qui le dis-tu, répondit Mickael.
- En tout cas, il a su la calmer, alors que nous, on paniquait.
- Ouais, ba écoute, on dira que c'est son ange-gardien. Malgré les petits trucs bizarres du point de vue d'Amanda, moi je l'aime bien.
- Moi aussi. Je pense que cette rentrée était plus dure pour elle qu'elle voulait le laisser paraître.
- Je pense aussi. Allez, c'est parti pour le cours d'art plastique.
Ils entrèrent dans leur classe et, bien entendu, se mirent l'un à côté de l'autre.
Sur le mur de l'infirmerie se trouvait certaines coupures de journaux dont celle qui faisait mention de la mort de Slevin. L'infirmière les avait gardées là pour nous rappeler les conséquences de l'alcool et la drogue. Je vis très bien que Peter était resté bloqué sur l'article parlant de Slevin et je pense qu'il avait dû faire le rapprochement.
- Tu n'aurais pas dû perdre ton temps à rester avec moi.
- Ca y est, tu es de nouveau parmi nous ?
- On dirait. Ce qu'elle m'a donné m'a shootée mais je me sens mieux.
- Je n'avais pas cours à cette heure-ci. En fait, le mercredi après-midi je n'aurais jamais cours.
- Ah ba, tranquille la vie.
Il sourit à ma réflexion. Je voyais à présent dans ses yeux qu'il était rassuré de me voir en meilleure forme, l'inquiétude avait disparu mais l'interrogation prenait petit à petit place.
- C'est hallucinant comme ton regard peut être expressif.
- Comment ça ?
- Je sens que tu meurs d'envie de me poser une question mais que tu n'oses pas donc je vais te répondre car je pense savoir de quoi il s'agit.
- Oh !
- Slevin est mort renversé par une voiture, c'était il y a deux ans, lorsque nous sortions du cinéma.
- Amanda, tu n'es pas obligée tu sais.
- Je sais mais, bizarrement, sans comprendre vraiment pourquoi, j'ai envie de t'en parler, comme si cela pouvait m'enlever petit à petit cette douleur.
- La séance sera gratuite.
- Hein ?
- De psychanalyse. La séance de psychanalyse, c'était une boutade. Bon ok un peu nulle, je te l'accorde, désolé.
- Oh ! C'est moi qui suis désolée, je suis un peu à l'ouest avec les médocs.
- Pas de soucis et puis mon humour a toujours été nul.
Soudain, sans m'en rendre compte ou sans vouloir m'en rendre compte, je me mis à fixer la photo de Slevin qui se trouvait à côté de l'article. Cette tristesse qui n'était pas venue en moi depuis un moment ressurgit, faisant apparaître des larmes aux bord de mes yeux mais je réussis à les contrôler pour ne pas éclater en sanglots.
- Vous étiez ensemble depuis longtemps à ce que j'ai pu entendre dire.
- Depuis toujours. Amis depuis l'école maternelle, amoureux depuis le collège. Il était ma moitié ; j'étais une partie de lui et lui, une partie de moi, nous nous complétions. En dehors de lui, je n'ai jamais été amoureuse et de même pour lui, on ne voyait que l'un par l'autre. Je ne sais pas si c'était un conte de fée, mais ça paraissait pour certaines personnes, irréel voire impossible que deux êtres s'aiment aussi fort depuis autant d'années et que cela dure avec le temps. Un jour, il a changé et c'est comme si je l'avais perdu mais mon amour était toujours là, je pense que peu importe ce qu'il pouvait arriver rien ne serait plus fort que ce que je ressentais pour lui, il était tout pour moi, je ne pouvais vivre sans lui jusqu'à...
- Ce que l'on te l'enlève.
Il avait dit ces mots comme si il avait lu dans mes pensées. En fait, c'était exactement ce que je voulais dire. Il me comprenait plus que n'importe qui ces deux dernières années.
- C'était comme si ma vie s'était arrêtée, comme si on m'avait arraché le cœur ; mon cerveau marchait au ralenti, j'ai mis presque une année à comprendre qu'il ne reviendrait pas. Chaque jour, dans un petit coin de ma tête, je pense à lui mais je me refuse d'y penser entièrement de peur de sombrer dans un gouffre dont je ne pourrais revenir. Je ne vais que rarement au cimetière de peur de réaliser ce que je ne veux m'avouer au fond. J'ai toujours espéré que, par des pouvoirs magiques, il reviendrait mais je doit admettre que je ne suis pas dans un film. J'ai réappris à vivre, grâce à mes amis, mais sans jamais l'oublier. Je ne sais pas si je pourrais de nouveau aimer comme je l'ai aimé, ni si je pourrai aimer tout court car, après tout, je n'ai connu que lui et rien que d'y penser, ça me fait peur mais je sais que je dois tourner la page cependant l'inconnu me fait peur.
- Tu restes accrochée à un souvenir de peur de rester seule ou de ne pas avoir à offrir ce que lui t'a offert durant toutes ces années ?
- Comment tu fais ?
- De quoi ?
- Tu... Enfin, j'ai l'impression que tu me dissèques vivante.
- C'est parce que je te comprends sans que tu ais besoin d'agir ou de parler. Toi aussi, ton regard est assez expressif, ton cœur en est le reflet.
Des pouvoirs, il a forcément des pouvoirs.
- Ca t'arrive souvent de croire que tu l'as vu ?
- Non, la première fois, c'était quelques heures après son enterrement et la deuxième tout à l'heure. J'essaye toujours de le ramener dans mon esprit d'une façon ou d'une autre.
- Tu n'as pas besoin de l'imaginer vivant pour te le remémorer. Tu as vécu assez de choses avec lui, de moments intenses je pense pour que rien qu'en pensant à son prénom une image de lui te vienne à l'esprit. Un grand amour ne s'oublie jamais Amanda. Tu pourras un jour tomber de nouveau amoureuse, mais ce sera un amour différent, tout aussi fort mais différent car la personne sera différente, votre relation sera différente.
- Oui, je sais, mais j'ai peur de ne pas trouver cette personne comme tu dis. Quelqu'un qui me complète, qui termine mes phrases sans que j'ai besoin de m'exprimer, qui sache quand ca va et quand je ne vais pas bien, qui rit avec moi des mêmes bêtises, qui m'aime pour ma complexité et mon sale caractère, enfin pour plein de choses. Je crois que j'ai tellement peur que cela arrive et de perdre cette personne que je reste avec ma carapace, seule, pour éviter un nouveau malheur.
- Ce n'est pas parce que tu as perdu Slevin que tu perdras forcément toutes les personnes que tu aimes. Chaque histoire est différente. Regarde ton amitié avec Emilie par exemple, elle n'est pas la même que celle que tu as avec Mickael. Ba, c'est pareil quand il s'agit de l'amour. Ton amour sera tout aussi fort mais différent car, au fond de toi, tu aimeras à jamais Slevin, il est gravé dans ton cœur.
Cette discussion m'avait fait beaucoup de bien. Pouvoir me confier à une personne étrangère à ma vie passée, à cette histoire en particulier m'avait fait du bien, comme quoi, un regard neuf parfois peut apporter de bonnes choses.
