CHAPITRE 2 : retrouvailles
Je m'étais endormi comme une masse, les émotions ça fatigue, et à mon réveil, je fus déçu de ne pas retrouver Zoro près de moi. Pourtant, il avait aussi sa vie à bord, il m'avait déjà consacré une partie de son temps, je n'avais pas à me plaindre. Et finalement, grâce à eux (à lui ?), cette perte de mémoire n'était plus si déroutante, ou en tous cas, elle restait vivable pour le moment. Je décidai donc de faire la découverte de mes bons vieux camarades. Je me redressai dans le canapé qui me servait de lit et j'aperçus une série de hamacs dans le reste de la pièce, je devais être dans leur chambre. En me levant, j'entendis mon estomac gronder de façon terrifiante, les émotions ça creuse aussi. Il faudrait que je fasse un tour dans les cuisines mais je n'étais pas trop pressé… Elles m'inquiétaient plus qu'autre chose… Elles devaient renfermer de nombreux souvenirs que je ne tenais pas à dépoussiérer trop tôt. J'avais bien trop peur de ne plus être à la hauteur de l'homme que j'étais… Je balayai ces pensées, rasséréné en me rappelant les mots de mon petit bretteur : « Sois toi-même », « Tu as droit à un nouveau départ »… Je grimpai le long du mat qui me guida vers la trappe de sortie déjà entrouverte et arrivai sur le pont du bateau, aveuglé par la lumière de l'extérieur que je n'avais pas du beaucoup apercevoir ces derniers temps. Je m'habituai doucement à la luminosité – à vue de nez, il devait être aux alentours de midi – et contemplai l'adorable petite embarcation à tête de… bélier ? La grand voile arborait fièrement un insigne pirate surmonté d'un chapeau de paille, le symbole était clair : Luffy était bien le capitaine de ce navire…
« Merry te plait ? »
C'est le long-nez qui avait parlé, un grand sourire aux lèvres. Il fallait que je me méfie, Zoro m'avait dit que ce type était un menteur… mais il restait tout de même un camarade… ce qui était, à mon humble avis, tout à fait contradictoire.
« Usopp, c'est ça ? »
Il acquiesça, visiblement ravi.
« Qui est Merry ?
- Qui veux-tu que ce soit ? fit-il en tapotant le bastingage de bois blanc.
- Le… navire ?
- Bingo ! C'est notre fier compagnon ! Moi, le grand Usopp-sama, je l'ai sauvé à de nombreuses reprises, tantôt d'un monstre marin terrifiant prêt à le fendre en deux, tantôt d'un effroyable équipage à deux doigts de le couler ! »
J'esquissai un sourire. Je m'attendais à un menteur bien plus… subtil ! Si ce n'était que ça, je ne risquais pas grand-chose ! Il avait l'air plutôt sympa, pas bien méchant en tous cas…
« Dis Usopp, où sont les autres ?
- Et bien, ils sont tous à l'intérieur, on va se mettre à table si tu veux venir avec nous ! Tu dois avoir faim ! Moi, j'allais chercher Zoro qui s'entraîne à l'arrière !
- Laisse, j'y vais ! A tout de suite ! fis-je en partant. »
J'étais bien trop heureux d'avoir trouvé une excuse pour aller retrouver le vert qui commençait sérieusement à me manquer et je préférais faire face aux autres avec lui à mes côtés. J'avais peur, malgré tout, que les retrouvailles avec toute la clique soient délicates. En approchant de son coin réservé à l'entrainement, je commençai à entendre ses gémissements rauques sous l'effort. Mon cœur accéléra. M'approchant davantage, je le vis dos à moi – et pas que le dos à vrai dire – soulever des haltères, le regard fixé sur l'horizon. Le tableau me plaisait plutôt bien mais je ne pouvais rester à l'observer ainsi… On nous attendait en bas et je ne voulais pas non plus qu'il se rende compte de ma présence en se retournant, me prenant en flagrant délit d'observation évidente d'arrière-train…
« Zoro ? »
Il sursauta, lâchant l'haltère qui alla choir sur le pont dans un grand fracas. Décidément, il était drôlement concentré pendant ses exercices pour réagir de façon aussi brusque. C'était mignon, mais le Merry devait sacrément en souffrir !
« Excuse-moi… Je ne voulais pas te surprendre mais les autres passent à table !
- Ah, ouais… merci, j'arrive ! »
Il récupéra son haltère qu'il mit de côté et ramassa une serviette pour s'éponger le visage. Quand il eût fini, il sursauta une nouvelle fois en m'apercevant. Je levai un sourcil interrogateur.
« Qu'est-ce qui se passe ?
- Et bien, je ne pensais pas que tu attendrais…
- Pourquoi ? Il te faut dix ans pour être prêt ? Comme une nana ?
- Hé ! Arrête tes conneries ! Viens, on y va ! »
Et nous regagnâmes la cuisine, côte à côte. C'était la première fois que je déambulai avec lui et ça aussi, j'aimais. Redécouvrir ces plaisirs que j'imaginais quotidiens était peut-être une chance, finalement. En redevenant moi-même, j'en tirerais sans doute des leçons et profiterais davantage de tous ces petits moments pourtant si simples… Je poussai la porte, revigoré par la présence du vert à mes côtés et fis face, le sourire aux lèvres, à mes nakamas. Encore une fois, j'aperçus cette légère incompréhension voiler leurs yeux mais n'y prêtai pas attention. Elle fût de toute façon bien vite remplacée par des cris de joies et ils m'invitèrent à prendre place à table auprès d'eux. J'avais l'impression d'être accueilli dans une véritable famille où chaque membre avait sa place. Chopper et Nami posèrent quelques plats très simples sur la table pendant que Zoro et Usopp allèrent chercher de quoi boire et nous commençâmes à manger tous ensemble, dans une ambiance chaleureuse qui m'enchanta. Je sentis des regards stressés se poser sur moi lorsque j'achevai ma première bouchée mais je les rassurai bien vite :
« C'est très bon !
- Ça ne me fait pas du tout plaisir ! »
Zoro avait raison, le petit renne réagissait au quart de tour sur les compliments. Plus qu'amusant, je trouvai ça franchement adorable.
« Hé ! Vous avez entendu ? triompha Nami. Sanji a dit que ma cuisine était grandiose ! Rappelez-vous-en !
- C'est pas c'que j'ai compris, coupa mon bretteur… Il a juste dit que c'était mangeable… »
Les voir se disputer m'amusait et j'essayai de décrypter les relations de chacun. Ces deux-là devaient entretenir une sorte de rivalité… Il sautait aux yeux qu'Usopp, Chopper et Luffy faisaient les quatre cent coups ensemble… Robin couvait du regard l'ensemble de l'équipage, un peu comme une mère, mais restait très en retrait… Peut-être qu'elle ne s'était pas encore bien intégrée ou alors il s'agissait simplement de son caractère… Zoro et son capitaine avaient également l'air très proches, se comprenant au moindre regard. Je découvris, avec une pointe de jalousie, cette confiance absolue dont il m'avait déjà parlé et jurai que ces deux-là étaient les premiers membres de l'équipage. Oui, ils partageaient quelque chose de plus que les autres… Cause, sans doute, de la rivalité que Nami et le vert entretenaient. Je décrochai mon regard de ce binôme, un peu écœuré, et me concentrai sur mon assiette. La cuisine était simple mais tout à fait correcte… Avaient-ils vraiment besoin d'un cuistot à bord ? Peut-être que je n'avais pas été capable de me rendre plus utile qu'en monopolisant les cuisines… Avais-je vraiment mon rôle à jouer parmi tous ces aventuriers ? Un seul sembla remarquer mon embarras et me lança un regard inquiet. Cela me réconforta un peu et je me construisis un sourire faux ce qui, j'imaginais, ne lui échappa pas.
J'appris par la suite, les causes lamentables de mon état : lors de l'affrontement final de notre dernière aventure, le « boss » m'avait assommé pour me prendre en otage. L'équipage l'avait par la suite vaincu, me délivrant par la même occasion. Je n'osais creuser les raisons de ma prise en otage, ce petit exposé confirmait déjà suffisamment mes doutes : j'étais un boulet pour le groupe, créant davantage d'ennuis que je n'en résolvais. A la fin du repas, ne me sentant pas encore de reprendre mes tâches quotidiennes, j'aidai les autres à débarrasser mais esquivai la vaisselle, sortant dès que possible de cette pièce dont l'atmosphère me paraissait de plus en plus étouffante au fur et à mesure que je comprenais que je n'y avais finalement pas ma place. Zoro, car c'était lui qui avait repéré mon malaise, m'emboîta le pas et me saisit le poignet, m'entraînant à l'arrière du navire.
« Viens, on a quelque chose à vérifier, toi et moi. »
Je ne savais absolument pas à quoi il pouvait bien faire référence mais j'oubliai un instant ma détresse et me laissai guider, soulagé, égoïstement, de l'avoir de nouveau pour moi seul. Arrivé à destination, il me lâcha et se retourna brusquement. Je n'avais rien eu le temps de voir venir mais il avait déjà dégainé et abattu sur moi un de ses sabres, visiblement prêt à en finir. Je ne compris pas cette réaction… Pourquoi avait-il patiemment discuté avec moi si c'était pour me tuer après ? Ne supportait-il donc pas ce que j'étais devenu ? Ce que je ne compris pas non plus c'est cette jambe que j'avais levée tout aussi brusquement pour bloquer son coup. C'était une réaction stupide, j'y laisserai un membre et ça ne freinerait pas la lame maudite qui traverserait ensuite mon corps entier. Pourtant, malgré le choc violent, son arme resta là, comme bloquée par ma chaussure sombre. Que se passait-il ? Je vis alors un adorable sourire étirer les lèvres de Zoro et il relâcha la pression, laissant glisser son sabre et le rengainant calmement.
« Je le savais, ça, t'as pas oublié car c'est pas ton cerveau, c'est ton corps qui se rappelle. »
Visiblement satisfait de son petit jeu, il s'était détourné prêt à me laisser en plan comme s'il avait achevé une banale vérification. D'accord, c'était intéressant de savoir que j'avais gardé quelques capacités, sans doute de combat, mais la façon dont il s'y était pris n'avait rien de correct, surtout envers un nakama. Qu'est-ce qui lui avait pris ? Et si je ne m'en étais pas rappelé ? Aurais-je alors été bon à jeter et me tuer l'aurait-il alors laissé indifférent ? Sa relation privilégiée avec le capitaine lui suffisait-elle donc, surpassant toutes les autres, sans distinction ? Confirmait-il que mon rôle était à ce point obsolète ? Je rageai et cessai de réfléchir pour lui envoyé dans la tête un magnifique coup de pied qui me laissa pantois mais Zoro ne se laissa pas faire et para à son tour, ayant cette fois dégainé deux de ses lames. Amusé, son regard se fit plus espiègle :
« Alors comme ça, tu veux jouer ? »
Je ne répondis pas, ça n'avait rien d'un jeu et je lui envoyai un second coup pour évacuer ma colère. Il se fit un opposant tout à fait honorable, je n'en doutais pas. Ce qui me surprit en revanche, c'était ma capacité à répondre à ses coups aussi bien qu'il parait les miens. Nos corps semblaient danser, nos attaques et contres se complétaient à la perfection, comme si nous reproduisions une chorégraphie mainte fois répétée plus qu'un véritable combat. Plus nous mettions de force dans nos coups, étrangement, plus l'échange me paraissait doux. Et peu à peu, je commençai à comprendre et à partager ce plaisir que je lisais dans ses yeux depuis le début. J'aimais ça et je savais très bien que ce n'était pas la première fois que nous luttions l'un contre l'autre, sans doute une de nos façons de partager nos émotions. Ici, son message était clair : je lui avais manqué et ma réponse lui renvoyait les mêmes sentiments. Il m'avait aussi manqué bien que mon esprit ne se rappelait en aucun cas d'avoir déjà combattu avec lui mais il avait raison, mon corps, lui, se rappelait de tout.
Quand nous cessâmes de nous battre, tous deux épuisés, il m'attrapa l'épaule et m'annonça d'un ton sans réplique :
« Tu as ta place, ici. N'en doute plus jamais. »
Il avait encore une fois tout compris de moi. Cet homme était… exceptionnel et j'avais la chance incroyable de l'avoir pour ami. Je me devais de le croire et de lui faire confiance… Confiance, ce mot seul qui unifiait l'équipage entier. Cette confiance, je devais la leur montrer à nouveau, leur prouver qu'ils avaient eu raison de m'offrir la leur alors que je ne me rappelais même plus de leurs prénoms. Et pour cela, je ne voyais qu'une seule chose à faire : affronter ma peur, affronter les cuisines, m'affronter moi-même... et arrêter les jalousies stupides.
Zoro s'était éloigné pour ramasser son haltère et sans doute reprendre son entraînement inachevé de la matinée, me laissant gentiment réfléchir seul. Je devais le lui dire… Non, j'avais envie de le lui dire, ça me forcerait à me tenir à cette résolution car s'il y avait quelqu'un que je ne voulais pas décevoir ici, c'était bien lui.
« Zoro… »
Il sursauta. Décidément, c'était une habitude chez lui !
« Je vais me préparer car je rêve avant tout d'une bonne douche mais après… j'irai… cuisiner. »
Il ne se retourna pas, il ne répondit pas mais je sentais que, le regard fixé sur l'horizon, il souriait.
« Dis-moi Zoro, tu prends ton rôle de protecteur drôlement au sérieux, j'ai tort ?
- Ta gueule, sorcière. Ça aurait pu être n'importe lequel d'entre vous dans cet équipage. Même si c'est Sanji, nous sommes avant tout nakama et tu le sais très bien…
- Mais ça te fait pas bizarre qu'il te colle aux basques comme ça ?
- Arrête, on dirait que tu parles d'un chien ! Tu serais pas jalouse qu'il ait arrêté d'être aux petits soins pour son adorable petite furie ?
- Et tu le défends en plus ! Comme c'est mignon !
- Tu fais chier ! »
Zoro franchit le seuil de la cuisine avec violence, claquant la porte. Il avait l'air passablement énervé et traversa la salle sans m'accorder le moindre regard, saisissant la première bouteille de rhum à portée. Décidément, il avait l'air d'avoir une sacrée descente étant donné tout ce qu'il avait déjà bu à midi. Il tira rageusement un banc pour s'installer à table, porta le goulot à ses lèvres et descendit d'une traite un bon tiers de ladite bouteille. Je ne l'avais encore jamais vu dans cet état…
« Heu… ça va pas ?
- Ah, t'es là, toi. »
Son ton était mordant, un ton que je ne lui connaissais pas encore. N'étant, a priori, pas la source sa colère, je m'abstins de répondre, supposant que le mieux que je puisse faire pour lui était d'attendre patiemment à ses côtés que son animosité s'apaise d'elle-même. Je sentais bien que tenter de discuter ne ferait qu'aggraver son état. Je reportai donc toute mon attention à la tâche que j'avais commencée. J'avais d'abord jeté un œil aux différents placards pour en repérer le contenu – dénichant au passage quelques bloc-notes que j'avais du couvrir de recettes mais que je n'avais osé ouvrir – puis j'avais récupéré quelques ingrédients que j'entrepris de laver à l'eau. Seul son ruissellement sur les légumes rompait le silence pesant qui régnait dans la pièce, accompagné parfois d'une déglutition excessive suivie du heurt violent entre la table et la bouteille.
Ayant achevé cette besogne, j'entrepris de disposer les aliments sur le plan de travail et levai la tête en quête d'un couteau convenable. Il y en avait une quantité démesurée. L'un d'entre eux me sauta aux yeux mais je lui préférai un autre dont la forme me paraissait faire davantage l'affaire avec ce que je comptais couper.
« Non, pas lui. »
Sa voix n'avait plus rien de cassant et il avait dit ça sans reproche. Je me rabattis donc sur celui élu par mon intuition et devant l'absence de commentaire, je supposai que c'était le bon… Cela se confirma dès que je mis à la tâche… Prenant davantage de plaisir que je l'espérai face à ce morne travail, je commençais à cogiter… Maintenant qu'il s'était apaisé, pouvais-je ou même devais-je chercher à comprendre son problème, l'aider à en parler ? N'était-ce pas mon rôle de confident et la véritable raison de sa présence ici ? En réalité, c'était une autre question qui me taraudait car je savais pertinemment que Zoro n'était pas du genre à étaler ses soucis devant les autres. Une autre question que j'hésitais à méditer… Comment avait-il su pour le couteau ? Avait-il passé suffisamment de temps à me regarder cuisiner pour connaître mes habitudes ? Est-ce qu'il aimait errer près de moi lorsque je lui préparais de petits plats ? Quels étaient ceux qu'il préférait ? Venait-il régulièrement m'en quémander un peu avant l'heure ? Non, je divaguais. On devait être amis, très bon amis même, mais rien ne pouvait me laisser entendre qu'il me tournait autour ainsi… Bien au contraire, étant donné sa musculature imposante, il devait passer l'essentiel de son temps à l'arrière du navire. Pourtant, et pour tout le reste ? En dehors du couteau, il y avait tellement de choses qu'il connaissait, comprenait… Mes doutes, mes attentes, mes pensées… Comment savait-il tout cela de moi ?
