CHAPITRE 3 : le jugement

Un hurlement strident coupa court à mes interrogations.

« SAAAAAAAAAANJIIIIIIIIIIII ! J'AI FAIIIIIIM ! »

Je sursautai. Un vrai mode de vie ici… Pourtant cette fois-ci, étrangement, Zoro ne broncha pas… En revanche, c'est le capitaine qui, en défonçant la porte, sembla surpris à la vue de son second. Cela ne le perturba cependant qu'un moment, puisqu'il se retourna vers moi toujours en hurlant.

« SAAAAAAAAAANJIIIIIIIIIIII ! VIAAAAANDE ! »

C'était quoi ça ? Un ordre du capitaine ? Et j'étais censé y répondre comment ? Alors que je cherchais du regard une réponse dans celui du vert. Celui-ci, ravi de me laisser dans le pétrin, franchit le seuil de la porte, un sourire aux lèvres. Mais quel enfoiré… Ça l'amusait de me laisser avec Luffy sur les bras ? Mon sang ne fit qu'un tour et je m'énervai sur le seul être ici présent.

« Comment veux-tu que je te donne de la viande, je viens d'arriver !

- Allez Sanji, sois pas radin. Je sais très bien que t'as déjà du mettre quelque chose de côté pour les filles, je peux bien en avoir aussi…

- Je n'ai rien préparé pour Nami et Robin. »

De nouveau, le capitaine eut l'air étonné. Il se mit à réfléchir un instant.

« Et pour Zoro ? »

Je rougis violemment. Moi ? Préparer un petit plat spécialement pour lui ? Ça m'était donc déjà arrivé ?

« Non plus.

- Pour moi ?

- Non !

- Mais qu'est-ce que tu fais dans la cuisine alors ? »

Ne tenant plus, j'envoyai Luffy valdinguer à travers la pièce, en direction expresse de la porte grande ouverte qu'il passa sans problème pour finir sa chute dieu seul sait où. Je regrettai immédiatement mon geste. C'était mon premier jour et je levai déjà la main sur mon propre capitaine… Mais comment était-il possible de résister à ses plaintes ? Commençant à broyer du noir, je fus vite rassuré par la discussion que j'entendis s'élever depuis le pont.

« Home run ! hurla Usopp.

- Un médeciiiin ! glapit Chopper.

- Et bien, Sanji n'a pas l'air d'avoir perdu la main ! »

Et Robin répondit à Nami par un petit rire. Ouf… Cet acte offensant avait l'air d'être le quotidien de ce navire. Cet équipage, aussi accueillant soit-il, avait son lot d'étrangetés qui semblait sans fin.

Sans que je ne m'en rende compte, le soir approcha à grands pas et l'heure du dîner avec lui. J'avais passé mon après-midi en cuisine, effectuant tant de gestes inconnus, si familiers, avec une ardeur et une satisfaction non feintes. Zoro était passé à plusieurs reprises boire un coup, comme s'il avait besoin de vérifier, entre deux pompes, si je m'en sortais. A chacun de ses passages, je m'étais appliqué à outrance, cherchant à lui prouver que j'avais regagné toute mon assurance, comme un gamin voulant impressionner son père. J'avais conscience du ridicule de la situation mais je ne pouvais m'en empêcher. Et vint, enfin, l'heure fatidique. Après avoir appelé les autres, j'avais achevé de disposer les assiettes et d'apporter les boissons, luttant activement contre le stress qui montait en moi. Une seule pensée me hantait : serais-je à la hauteur ?

« Ouah, Sanji ! Ça sent super bon ! »

C'était Usopp qui m'avait offert ce premier compliment que je reçus avec grand plaisir. Il avait franchi la porte, humant l'air, réjoui et il vint s'asseoir, bientôt suivi de tous les autres. Au fur et à mesure que j'apportais les plats, tous me présentèrent leurs félicitations ou me transmirent leur ravissement.

« Comme pour le lancer de Luffy, commença la navigatrice avec un clin d'œil, tu n'as pas perdu la main en cuisine ! Décidément, elle nous avait manqué !

- Tout à fait, ajouta discrètement Robin.

- C'est clair que c'est autre chose que ce que nous fait Nami d'habitude ! confirma Luffy. Il y en a beaucoup plus ! C'est trop bon !

- Tu veux mourir ?

- Ouha, j'adore ! Ça c'est bien toi Sanji ! ajouta Chopper avec un adorable sourire.

- Il reste du rab ? questionna Usopp.

- Ouiiii ! Encore de la viaaaaande ! confirma on sait qui, le regard brillant.

- Laisses-en aux autres, abruti ! »

Tous, sauf un. Zoro. Celui dont l'adhésion m'importait le plus. Pourquoi diable n'ouvrait-il pas la bouche pour me donner son avis ? Bon ou mauvais, j'avais besoin de savoir ! Pour être rassuré ou pour essayer de m'améliorer, voir ce qui n'allait pas… Pourquoi se contentait-il de manger, les yeux dans le vague, se servant nonchalamment du plat suivant sans le moindre signe de satisfaction ou de dégoût ? Mais personne, en dehors de moi, n'avait l'air de s'en soucier. Faisait-il partie de ces gens qui mangeaient sans plaisir, seulement par besoin ? Non, ce midi, il semblait apprécier… Donc, c'était bien ma cuisine qui ne lui convenait pas… Et il n'osait sans doute pas me le dire en face, de peur de me blesser…

Peu à peu, après un dernier remerciement, mes nakamas quittèrent la cuisine, me laissant seul avec ma vaisselle que je commençai à frotter avec application. Je n'étais pas en colère. Après tout, il n'avait pas voulu me mentir et avait essayé de me protéger, à sa façon. Même si ce n'était pas la bonne. Non, j'étais davantage… attristé. J'avais fait tout mon possible pour lui, avant tout pour lui, et c'était le seul que je n'avais pu satisfaire. Machinalement, je terminai mon travail, quittai la cuisine et allai m'accouder au bastingage, seul, à l'arrière du Merry, priant pour que Zoro ne m'y retrouve pas. Je ne me sentais pas d'attaque à affronter mon échec. Toujours aussi mécaniquement, j'allumai une cigarette et la glissai entre mes lèvres, fixant cet horizon qui l'obsédait tant. Las, fatigué, je me perdis dans son obscurité de plus en plus profonde. Un instant plus tard, je me maudis d'avoir choisi cet endroit, entendant résonner les pas de l'homme qui m'obnubilait depuis le début de la matinée.

« Oï, fais pas cette tête… fit-il en m'ébouriffant rapidement les cheveux. »

Sa main était chaude, rassurante et j'avais fermé les yeux à son contact, inconsciemment. Ce geste bienveillant ne valait-il pas toutes les défaites ? Mon cœur cognait si fort que je priai pour qu'il ne l'entende pas. Il s'installa, dos à la rambarde, et se laissa glisser jusqu'à s'asseoir par terre, les jambes repliées, les coudes reposés sur les genoux et la tête en arrière, le regard perdu dans le ciel assombri. Il ne dit rien de plus, semblant partagé par un cruel dilemme. Je sentais qu'il voulait prendre la parole mais rien ne semblait l'y décider. Je soupirai. Il ne lui en fallut pas plus.

« Ta cuisine…

- Te prends pas la tête, j'ai compris. T'as le droit de pas aimer. J'aurais juste voulu savoir pourquoi, c'est tout.

- Non, c'est pas ça. »

Je haussai un sourcil. S'il niait ne pas aimer c'est qu'il aimait… Il me faisait tout un cinéma pour ça ? Il était timide à ce point ?

« T'as aimé ? »

J'avais l'impression de le soumettre à un interrogatoire. Je ne voyais pas ce qui le bloquait à ce point. Après un silence, il prit une grande inspiration.

« Ouais…

- C'était si difficile que ça ?

- T'as pas idée, répondit-il, souriant tristement. Désolé de t'avoir inquiété, je… ne voulais pas non plus le dire devant les autres…

- Je comprends rien. Quelle honte peux-tu avoir à aimer ma cuisine devant les autres qui, eux-mêmes, l'apprécient tous ?

- C'est compliqué…

- J'ai l'impression que les choses sont souvent compliquées avec toi. Pourquoi ne te confies-tu jamais ? Pourquoi ne dis-tu jamais ce que tu penses vraiment ? Ce serait… tellement plus simple…

- Ça, c'est ce que tu crois !

- Mais je t'assure ! Regarde là, t'as mis dix minutes à aborder le sujet, dix de plus à avouer… et tu parles d'un aveu. Si tu t'étais jeté à l'eau tout de suite, t'aurais eu le même résultat et sans prise de tête !

- Au moins, tu sauras que j'avais hésité.

- Hein ? »

Il avait toujours dans les yeux cette triste incertitude dont je n'arrivais à deviner la source. Il se redressa, soutint mon regard longuement avant de disparaître comme il était venu. Avant que mes yeux ne parviennent plus à le distinguer, je lui lançai un dernier :

« Allez, bonne nuit ! »

Il se stoppa un bref un instant.

« Bonne nuit… »

Encore une fois, ça avait eu du mal à sortir. Pourquoi ?


« Mes charmes ne lui font plus rien ! A croire que ce n'est plus le même homme !

- Serais-tu jalouse, mademoiselle la navigatrice ? répondit Robin, malicieuse.

- Ah, tu ne vas pas t'y mettre aussi ! Non, je suis juste… étonnée et curieuse de voir ce qui va suivre… Pourquoi n'a-t-il d'yeux que pour Zoro ? Et celui-là qui ne sait plus comment réagir ! »


Je me levai tôt le lendemain, bien décidé à renouveler mon exploit de la veille pour le petit déjeuner, après tout, cet abruti avait finalement aimé ma cuisine, c'était l'essentiel. Je lui jetai un dernier regard avant de quitter la chambre. Il roupillait comme un bienheureux, c'était mignon.

La journée se déroula tranquillement et je reprenais, à mon rythme, mes petites habitudes. Zoro se détendit pendant les repas, il passa de temps en temps à la cuisine et je venais fumer mes cigarettes à l'arrière du Merry, pendant ses entrainements. Je pris aussi plus de temps pour discuter avec les autres. J'appréciais particulièrement la répartie de Nami, la sagesse de Robin, l'innocence de Chopper, la gaieté d'Usopp et l'euphorie de Luffy. Il m'avait semblé profiter calmement de chaque instant et pourtant en un claquement de doigt, la nuit tombait déjà. Le temps avait passé à une vitesse folle jusqu'à cette dernière clope au même endroit que la veille avec les mêmes pas qui vinrent s'échouer de la même façon. Il avait ramené sa bouteille et fermé les yeux, semblant profiter de notre petit rendez-vous, en silence. Je rompis celui-ci quand les dernières cendres grésillèrent.

« Merci, j'ai vraiment retrouvé le plaisir de cuisiner et c'est à toi que je le dois ! Tu aimerais que je te prépare quelque chose de particulier pour demain ?

- …

- Tss. Rabat-joie ! Je sais pas moi, vu tes tendances, j'aurais dit : Saint-Jacques au cognac, coq au vin, baba au rhum ?

- …

- Si tu ne dis rien, je fais un menu cent pour cent végétarien : terrine de courgettes aux amandes, raviolis au giraumon, pudding aux fruits secs, alors ?

- …

- Zoro ? »

Sa tête avait basculé vers l'avant et ses bras avaient glissé le long de ses genoux pour rejoindre sa cuisse pour l'un, le sol pour l'autre. Je m'accroupis face à lui pour m'ôter d'un doute.

« C'est qu'il s'est endormi, cet enfoiré… »

Je saisis son menton entre deux doigts, hésitant à le réveiller, et lui relevai délicatement la tête. Je contemplai son visage un instant, me laissant tranquillement submerger par les émotions que Zoro suscitait en moi. Il était beau, personne n'aurait pu le nier. Ses traits étaient d'une finesse étonnante tout en restant profondément masculins, à l'image de son caractère : aussi doux que violent. Ses yeux clos le rendaient inoffensif quand sa mâchoire forte nous hurlait le contraire. Cet homme était un véritable paradoxe. Adorable et redoutable à la fois. Transparent comme insaisissable.

« Comment ai-je pu t'oublier ? »

Je glissai mon autre main jusqu'à son oreille, faisant carillonner ses petites boucles les unes contre les autres, produisant une adorable mélopée. Il ne bougea pas, toujours assoupi.

« Zoro… »

Cette main glissa tendrement dans son cou, effleurant sa joue, continuant son chemin contre son torse où elle s'arrêta, cherchant le pouls lent et régulier de cet homme qui s'entêtait irrésistiblement dans son sommeil. Comment pouvait-il encore dormir ? Son instinct presque sauvage s'était-il habitué à ma présence ou son inconscient, me reconnaissant, refusait-il de réveiller son propriétaire ?

« Zoro, ne me tente pas… »

Etait-ce son corps ou son cœur qui me faisait confiance ? Je quittai des yeux son torse large et musclé, me détachant de cette envie profonde de me blottir contre lui… Ceux-ci retournèrent errer sur son visage toujours et adorablement impassible. Ils s'attardèrent sur ses lèvres légèrement entrouvertes, laissant échapper de temps en temps un léger souffle. Si attirant…

« Ne me force pas à… »

J'approchai doucement mes lèvres des siennes, si désirables. Nos souffles se mêlaient, mon cœur cognait ma poitrine alors que je sentais le sien battre sous mes doigts, aussi régulier qu'une horloge, apaisant. Ma main glissa jusqu'à sa cuisse et je décidai d'achever la distance qui nous séparait, j'effleurai ses lèvres délicieuses et… deux bras puissants me projetèrent brusquement au loin.

« QU'EST-CE QUE TU FOUS ? »

Mon crâne avait rencontré le mur d'en face et je m'échouai lamentablement contre celui-ci. Je repris rapidement mes esprits, réalisant peu à peu jusqu'où je m'étais laissé aller. Il me faisait confiance et j'avais profité de son sommeil pour tenter de le… de l'embrasser… Je n'arrivais pas à comprendre. Quelques instants plus tôt, l'idée m'avait semblée si naturelle et maintenant, elle me paraissait affreusement déplacée et honteuse. Comment avais-je pu, pour un simple contact physique, risquer de foutre en l'air notre amitié ? D'ailleurs, à la réaction violente de mon nakama, il était plus qu'évident que le risque s'était mué en grave conséquence de mes actes irréfléchis. Il fallait que je m'explique… s'il y avait quelque chose à expliquer… mais Zoro avait déjà tourné les talons et se dirigeait rageusement et résolument vers l'avant du navire.

« Attends ! »

Il n'arrêta pas sa course.

« Donne-moi une seule bonne raison d'attendre…

- Laisse-moi m'ex…

- Il n'y a rien à expliquer ! rugit-il, la voix tremblante. Ce que tu as fait est suffisamment clair, non ? »

Il s'était retourné malgré tout. La fureur émanait de tout son corps mais elle n'était pas seule, je vis aussi en lui une détresse et une meurtrissure si profondes et pourtant si talentueusement dissimulées jusqu'ici. Pourquoi sa réaction prenait-elle de telles proportions ? Mon geste était peut-être irrespectueux mais pas au point d'attiser une telle souffrance. Pourtant, ses émotions étaient d'une sincérité indéniable et alarmante. Le tourment de son insupportable regard atteignait une telle intensité que je n'arrivais plus à m'y soustraire. Soudain, je compris. Cette désolation ne m'était pas adressée et il me livrait, tel quel, une douleur enfouie qui m'était nouvellement étrangère, cette douleur qui vous ronge à petit feu, cette douleur qui s'enterre en vous prête à refaire surface au moindre déclic, cette douleur dont on refuse de se débarrasser, cette douleur qui nous ressemble, Cette douleur : le poids des souvenirs.

Je m'approchai de lui sans lui laisser le temps de me repousser et lui saisis les bras.

« Zoro, je ne sais pas ce qu'il s'est passé avant. Je ne pouvais pas savoir que mon geste te blesserait à ce point et tu m'as dit toi-même que je ne devais pas tenir compte de ce que j'étais, de que ce qu'il y avait entre nous. Ça n'explique pas tout mais, je t'en prie, excuse-moi… »

Mon discours était confus, ne semblant même pas exprimer mon regret d'avoir ainsi voulu le… De toute façon, il ne semblait même pas l'entendre, consumé par une lutte intérieure dont j'étais le simple spectateur.

« Ne refais jamais ça. »

Il s'était exprimé sur un ton glacial. Intransigeant, il s'était alors retourné et avait disparu pas à pas, emportant avec lui ma confiance et mon bonheur retrouvés. Qu'avais-je fait à cet homme pour qu'il ait au fond de lui un déchirement si amer ?