CHAPITRE 4 : approche « subtile »…
Zoro avait regagné la chambre sans plus de cérémonie et j'avais erré longtemps sur le Merry avant de la rejoindre à mon tour, embrumé par des interrogations sans fin. J'avais jeté un léger regard vers lui en entrant. Résolument tourné vers le mur, il luttait encore contre ses démons. Lui non plus, n'était pas près de s'endormir…
Le lendemain, je quittai notre proximité inappropriée et la pièce le premier, dès que je compris que je n'aurais droit à une minute de plus de repos. J'avais espéré qu'une nuit m'aiderait à me calmer et je m'étais réveillé encore plus paniqué, parfaitement conscient de la tournure détestable des événements.
Une fois le petit déjeuner préparé sans réelle conviction, je quittai la cuisine. Ce matin, l'équipage se passerait de mon service. Après tout, c'était surtout pour celui qui n'y serait pas que je le faisais. Mes pas me guidèrent mécaniquement au lieu de mes plus beaux et de mes pires souvenirs. Des souvenirs récents, oui, mais les seuls que j'avais et ils me faisaient déjà souffrir. Que devait-on ressentir avec des dizaines d'années de ce poids si durement porté jour après jour ? Arrivait-on encore à se lever le matin ? A sourire vraiment ? A rire sincèrement ?
Les événements de la veille défilaient une énième fois devant mes yeux. Il y avait eu cette douce incertitude en le regardant puis cette passion profonde qui avait émergé lentement. A force de réfléchir, hier soir, j'avais compris ou plutôt accepté l'idée que mon baiser n'était pas le fruit du hasard mais d'une réelle attirance. J'en avais eu intensément envie et je sentais encore, honteusement comblé, le spectre de ses lèvres caresser les miennes.
Cependant, j'avais enfreint les règles et en un effleurement, j'avais ruiné mon lien avec celui qui comptait le plus pour moi. Les autres étaient sympas mais sans Zoro à mes côtés, je ne voyais pas ce qui me retenait vraiment sur ce navire. Je n'avais pas encore reconstruit mes amitiés que la plus importante venait déjà de se briser… J'essuyai du revers de la main une stupide larme.
Les pas tant redoutés foulèrent le plancher dans ma direction. Bien, il fallait sans doute que je lui laisse le terrain pour qu'il s'entraîne mais mon corps refusait de bouger, paralysé à l'idée de son regard dur et froid posé sur moi. Il ne débarquait pas au bon moment, j'avais déjà les yeux embués rien qu'à envisager son rejet alors il était évident que je ne supporterais pas une confrontation directe. Le son de ses pas résonnait toujours plus fort dans ma tête et je me crispai, n'osant respirer, priant qu'un miracle me sauve… Une amnésie, sait-on jamais…
« Oï, fais pas cette tête… »
Une main, hésitante, m'ébouriffa les cheveux. Cette main chaude et rassurante. Je n'osais y croire. Il la retira et la posa délicatement sur mon épaule.
« Sanji… Excuse-moi pour hier. J'ai réagi bêtement… et beaucoup trop violemment. Je… ne t'en veux pas alors si tu pouvais… »
Je sentis sa main m'agripper un peu plus.
« … ne pas m'en vouloir non plus. »
Je risquai un œil vers Zoro. Il avait une mine fatiguée et adorablement inquiète. Toute trace de colère et de peine l'avait quitté. Il avait du les enfouir à nouveau au plus profond de lui et n'avait plus rien en commun avec l'homme enragé et désespéré de la veille. J'avais retrouvé celui, si paisible, qui s'était endormi innocemment auprès de moi, sans se douter du violent réveil qui l'attendait. Le soulagement me submergea et une nouvelle larme, inévitable, roula sur ma joue. Je tendis la main vers mon plus grand réconfort, ne sachant si j'avais le droit de le toucher. Il me laissa approcher, m'attirant doucement à lui de cette main, toujours accrochée à mon épaule, et je me réfugiai dans ces bras si forts qui se refermèrent autour de moi. Je laissai toute ma frustration exploser et des torrents de larmes inonder son t-shirt. J'étais secoué de sanglots, je peinais à respirer et je cramponnais Zoro aussi fort que possible mais je me sentais bien… La peine s'écoulait loin de moi, peu à peu remplacée par la douceur des gestes et des mots rassurants qu'il m'adressait. Il paraissait si calme… Seuls les battements affolés de son cœur le trahissaient et j'imaginais sans effort la teinte qu'avait du prendre son visage. Entre deux pleurs, je finis par articuler :
« Zo… ro… J'ai eu s… si peur… de te perdre… »
Les battements redoublèrent et son étreinte se fit plus forte, une étreinte qui, je le jurerais, n'avait plus rien d'amical.
« Ça va, je suis là, maintenant. »
Il me garda contre lui jusqu'à ce que je retrouve tout à fait mon calme. Alors, nous nous séparâmes et détournant le regard de mes yeux rougis, il annonça tranquillement :
« Allez viens, t'as un service à faire… »
Il me poussa gentiment vers l'avant du Merry et nous regagnâmes ensemble, soulagés, nos camarades dans la cuisine. Mais, à peine avais-je franchi le seuil de la porte que Nami se jeta sur moi.
« Sanji ! Qu'est-ce que c'est que ces yeux ? Est-ce que ça va ? »
Elle avait l'air sincèrement inquiète et se tourna froidement vers Zoro…
« Enfoiré, qu'est-ce que t'es allé lui raconter ?
- Non, attends Nami, j'ai juste eu un petit coup de blues et Zoro m'a consolé. C'est tout ! »
Un silence accueillit mes paroles et mon bretteur, visiblement désemparé, porta la main à son front, semblant vouloir disparaître de la surface de la Terre. Je ne comprenais ni sa gêne ni l'effarement de mes autres nakamas.
« …
- Consolé, tu dis ?
- …
- … Shi… commença Luffy dont les épaules tremblaient de retenue, Shishi… Shishishishishi ! »
Notre capitaine fut vite suivi par le reste de l'équipage, excepté Zoro qui, n'en pouvant plus, quitta la pièce, et moi, interdit. Usopp et Luffy se roulaient par terre, Chopper tentait vainement de garder son sérieux, Nami pleurait de rire. Pour Robin, c'était plus compliqué, elle souriait simplement mais elle avait l'air de follement s'amuser. Qu'y avait-il de si drôle dans mes paroles ?
« C'est gentil de le défendre, reprit Nami qui ne semblait pas s'en remettre, mais là tu n'es pas crédible, Sanji. Jamais Zor… »
Elle fût interrompue par le petit renne qui s'était interposé. Il ne riait plus du tout.
« C'est bien que tu t'ouvres à lui et qu'il puisse t'aider à surmonter cette épreuve, déclara-t-il d'un air grave avant de s'adresser à l'ensemble du groupe. Vous devriez prendre le petit-déjeuner. Je vais chercher Zoro. »
« Zoro !
- Qu'est-ce que tu fous là ? Vous vous êtes pas assez foutu de ma gueule ? T'en veux encore ?
- Ils ont arrêté. Ils prennent leur petit-déjeuner avec Sanji. Excuse-nous, Zoro, on comprend tes réactions… C'est juste que… Ça vous ressemble si peu ! Il est déjà pas évident de le voir s'attacher à toi mais que tu répondes aussi… gentiment à ses attentes est juste insensé !
- Et tu crois que c'est évident pour moi ? Quand il est face à moi, non, même quand il n'est pas là, je me sens perdu… Une fois j'arrive à le voir uniquement sous son nouveau jour, la fois suivante je n'arrive pas à oublier qui il était avant…
- Oui, je sais…
- Il est tellement déroutant ! Ce Sanji-là n'a pas cette mesure, cette distance, cette retenue qu'il avait avant. Il dit tout ce qu'il pense, sans aucune gêne, sans détours, il agit intuitivement, sans réfléchir. Il est si différent sans cette carapace, ce masque qu'il s'était forgé… Mais si fragile aussi… J'ai peur… qu'il comprenne et qu'il ne supporte pas… A cause de leurs réactions… Et des miennes… Je ne peux pas tout effacer, je n'y arrive pas… S'il continue comme ça… Je vais, je vais forcément craquer… Et qu'est-ce qu'il va se passer quand il… s'il redevient celui d'avant ? Je… je crois que… je ne déteste pas… quand il accepte ouvertement notre amitié… Est-ce qu'il va faire une croix sur tout ça ? Est-ce qu'il va m'en vouloir d'avoir été si… faible ? Est-ce que je vais perdre le peu d'estime qu'il me portait encore ?
- Hé, Zoro ! Notre premier Sanji est plus réservé mais ce n'est pas un monstre, non plus ! Ne t'inquiète pas autant ! Il comprendra que tu auras fait tous les efforts possibles pour qu'il ne souffre pas trop de son amnésie… C'est moi qui te l'ai demandé… Il ne peut pas t'en vouloir !
- Ouais… Si je ne faisais que des efforts sans arrière-pensées…
- Hein ?
- C'est rien…
- Moi je trouve ça cool que vous vous entendiez bien comme ça. Il te change…
- Comment ça ?
- Ben, d'habitude, tu… ne parles pas autant… et tu ne te confies pas. Je suis heureux que tu me fasses confiance pour ça !
- …
- Allez, viens, on y retourne ! »
Le malaise s'était très vite estompé et nous avions mangé joyeusement, attendant malgré tout le retour de Zoro et Chopper. Ils nous avaient rejoints, peu de temps après, comme si l'incident n'avait jamais eu lieu. J'étais le seul, encore égaré, à n'avoir rien saisi de la situation. Je me doutais que ça avait un rapport avec mon passé pour que Chopper soit intervenu aussi sérieusement donc je ne demandais rien, évitant de relancer la gêne, mais tout cela m'intriguait. Si Zoro n'avait pas voulu montrer qu'il aimait ma cuisine, c'était sans doute pour éviter tout ça… Donc, il ne l'avait jamais avoué devant les autres… Peut-être qu'il ne me l'avait même jamais dit. Peut-être qu'il me détestait… Non, ça n'avait aucun sens, il n'aurait jamais pu changer à ce point juste pour me faire plaisir, pour mon amnésie. Et à mon réveil, je n'avais rien ressenti de tout cela. Au contraire, il avait toujours semblé prendre plaisir à nos discussions… Tout ça manquait affreusement de logique…
« C'était très bon Sanji, me réveilla le petit renne, mais maintenant il faut que j'y aille !
- Oui, moi aussi, renchérit la furie. Zoro, tu devrais l'aider à faire la vaisselle…
- J'ai un livre à terminer, ajouta Robin.
- Il faut que je vérifie l'état de la cale ! continua Usopp.
- Shishishi ! termina Luffy avant de sortir à la suite des autres, nous laissant seuls, Zoro et moi. »
C'était leur façon à eux de s'excuser, drôle de façon, mais je n'allais pas m'en plaindre, bien au contraire. Je me mis au travail et mon bretteur, contraint, vint m'aider en silence. Je lavais le peu de vaisselle que nous avions pendant qu'il l'essuyait, prenant mon temps et un malin plaisir à lui tendre les tasses, les cuillères et les assiettes en main propre. L'air de rien, j'effleurais parfois sa peau du bout des doigts, lui soutirant un bref rougissement. C'était sûr, il ne pouvait pas me détester, ni même me considérer comme un simple ami alors je pris ma décision : si je ne pouvais l'embrasser, je le ferais craquer. Doucement, sans le brusquer, mais j'y arriverais.
« Zoro ?
- Hum…
- Ce n'est pas dans tes habitudes de consoler les gens, n'est-ce pas ?
- Pas vraiment…
- Alors, merci !
- Hein ?
- Et bien, si ça n'arrive pas souvent, je suis content d'avoir eu droit à ce petit traitement de faveur !
- Ah, de rien.
- Dis… tu m'avais déjà consolé avant ?
- Je… n'ai pas le droit de répondre à cette question, je crois.
- Oui… tu as raison. Tu… fais vraiment attention à moi. J'aime beaucoup, c'est très… mignon. »
J'avais volontairement attendu qu'il pose la tasse et qu'il prenne une cuillère avant de finir ma réplique. J'eus bien raison car cette dernière glissa d'entre ses doigts et termina sa course en percutant le sol. Nous nous baissâmes simultanément et immanquablement, nos fronts se heurtèrent.
« Merde, désolé, fit-il en se redressant et reposant la cuillère sur la table de travail.
- Non, non, c'est moi. Montre ça, lui intimai-je, écartant sa main qu'il avait immédiatement portée à son front, plus par réflexe que par réelle douleur.
- C'est rien, t'inquiète pas, m'assura-t-il, détournant les yeux de mon visage, bien trop proche du sien. »
J'avais l'impression d'utiliser des trucs de gamins avec lui, pourtant il était tellement facilement embarrassé… Il avait l'aspect d'un gros dur mais le reste ne tenait absolument pas la route ! Et puis, j'avais été sincère en lui avouant le trouver mignon. Je risquai un petit baiser sur son front, là où la rougeur n'était pas de mon fait, cherchant jusqu'où il tolèrerait mes bêtises.
« Bisou magique !
- Arrête tes conneries, Sanji… »
Il protestait mais ce n'était absolument pas comparable avec sa réaction de la veille. Mon manque de sérieux y était peut-être pour quelque chose… je ne pus m'empêcher de continuer.
« Tu dis ça mais t'es tout rouge ! T'en veux un autre en fait !
- Hey, Sanji, calme-toi, tu veux ? me souffla-t-il gentiment. »
Il avait saisi mes poignets, sans brusquerie, alors que je m'apprêtais à les glisser autour de son cou. La douceur de son geste me fit rougir à mon tour. Il avait tenté de me répondre calmement mais sa voix vibrait légèrement. J'y reconnus cette tendresse qu'il refusait de m'accorder toute entière, mêlée à cette tristesse qui lui voilait parfois les yeux, repensant, sans doute, au passé. Aucune trace de colère mais je ne voulais pas le voir souffrir non plus. Sa limite était là. Il fallait à présent que je la repousse un peu plus à chaque fois, lui laissant le temps d'oublier cette ombre qui planait à l'intérieur de lui.
« Oui, tu… as raison. »
Nous avions rapidement terminé notre travail et chacun retourna à ses occupations.
« Je lui demande de ne pas m'embrasser et à la place, il me fait du gringue… Sanji, sérieux… c'est pas possible… Sanji me fait du gringue ! Et c'est pas subtil ! Bordel, comment je suis censé réagir à ça ? Je suis pas câblé pour… te rejeter… Pourquoi suis-je obligé de passer par là ? »
« TEEEEEEEEEEEEEEERRE ! »
Nous étions au début de l'après-midi et tout le monde rejoignit Luffy à la tête du Merry d'où il avait aperçu le rivage si excitant. A une petite demi-heure à peine, elle était là : ma première île… L'aventure, les découvertes, la piraterie des Mugiwaras ! J'allais enfin pouvoir y goûter. Et puis, il faudrait que je parte à la recherche de vivres avec Zoro, une situation idéale pour nous retrouver seuls ! Car, un coin du navire, aussi tranquille soit-il, restait un coin de navire peuplé de pas moins de sept occupants, pas toujours très discrets de surcroît. Même si nous avions chacun nos petites habitudes, rien ne pouvait assurer une intimité parfaite sur le Merry, excepté dans la salle de bain… Mais je me voyais mal rejoindre mon bretteur là-bas… Oui, une petite sortie nous ferait le plus grand bien !
« Qu'est-ce que c'est ? demanda naïvement le capitaine.
- On en a déjà parlé ce midi ! râla la navigatrice. Robin, un petit topo s'il te plaît ? Là, je ne me sens pas d'attaque…
- Bien, cette île s'appelle Blaekicy. Contrairement aux apparences, il s'agit d'une île printanière. C'est d'ailleurs le grand mystère de cet endroit : il est recouvert de neige malgré la température plutôt douce et sa végétation luxuriante… »
Mais Luffy n'écoutait déjà plus.
« JE… VEUX… Y… ALLEEEEEEEEEEEER !
- On y va, le freina Nami. Tu peux pas aller plus vite que le bateau !
- Aller plus v… GOMU GOMU NOOOOOO ROCKEEEEEET !
- Et merde, laissa-t-elle échapper. Qui pour accompagner l'autre abruti en repérage quand nous aurons débarqué ? »
C'était ma chance de fouler le sol de cette île qui m'attirait de plus en plus.
« J'aimerais bien faire un tour pour voir ce qu'il y a de comestible, histoire de refaire nos réserves…
- Désolé Sanji, refusa Chopper, mais tu es encore en convalescence… Tu n'es revenu à toi qu'avant-hier au matin ! Mais ne t'inquiète pas, quand nous en saurons un peu plus, je te laisserai descendre à terre ! »
Vexé. Je crois que c'était le mot juste. Tout ce dont je me rappelais se trouvait là, sur ce navire, et je ne pouvais même pas en échapper quelques instants… Je comprenais son avis médical mais moralement, c'était dur à accepter. J'eus heureusement la bonne surprise d'apprendre que les seuls à garder le navire seraient donc moi ainsi que Zoro, l'occasion était belle. En arrivant sur l'île, ils nous promirent de rentrer avant la nuit et ils disparurent à la recherche de notre capitaine, échoué on ne sait où. De mon côté, je m'enfermai en cuisine un instant et ressortis bien vite à la recherche de mon bretteur préféré. Cette fois, accoudé au bastingage, il observait le rivage, se demandant sans doute, quels trésors cette île pouvait-elle bien nous offrir. Je m'approchai, le sourire aux lèvres et lui tendis un grand verre surmonté d'une rondelle de citron.
« Cocktail maison Blaekicy, juste pour toi ! fis-je avec un clin d'œil. »
Je m'étais appliqué pour obtenir pour cette boisson très fraîche, une belle couleur sombre. Elle ne rebutait pas, bien au contraire, elle incitait, mystérieuse, à venir découvrir sa délicieuse amertume. J'en étais plutôt fier et espérais un avis favorable de la part de Zoro. Pourtant, celui-ci ne bougea pas d'un pouce.
« Un cocktail… avait-il commencé. »
Quelque chose n'allait visiblement pas. Son ton était difficile à interpréter : pas d'aigreur, pas d'ennui, peut-être simplement une ferme résolution.
« Juste pour moi… »
J'hésitais à confirmer. Il soupira.
« Sanji, c'est quoi tout ce cirque depuis ce matin… On n'a pas assez déconné hier ? »
