CHAPITRE 6 : le traitement d'une maladie
« Monsieur ? Excusez-moi… Est-ce que cette île est habitée ? »
Après avoir erré dans cette étrange forêt, j'avais débusqué un vieux assis en tailleur, à même le sol, dont le corps n'était couvert que par sa longue barbe blanche. Ne m'inspirant absolument aucune confiance, j'avais d'abord rebroussé chemin et fouillé davantage les alentours avant de renoncer et revenir vers lui. Je ne savais pas si c'était une riche idée mais je n'étais plus à une connerie près aujourd'hui. Il écouta attentivement ma question à laquelle il répondit, un peu vexé.
« Parce que je suis quoi, moi ? Sache, petit blond impertinent, qu'une île est toujours habitée, quelle que soit la nature de ses habitants !
- Et vous accueillez les maladies aussi ? raillai-je, plus pour moi-même, un peu amer.
- On réserve rarement un bon accueil à ce genre de choses… Mais j'imagine qu'elles ont leur place partout…
- Quoiqu'il en soit, je parlais davantage d'un village ou même d'une habitation ?
- Je ne bouge plus d'ici depuis bien longtemps mais ça m'étonnerait fort !
- Bon, merci quand même. Au revoir.
- Attends, as-tu réalisé ton comble ?
- Mon… ?
- Comble ! Si tu veux quitter cette île, tu dois en réaliser un ! Que fais-tu dans la vie ?
- Ça ne m'intéresse pas car je n'ai pas prévu de partir d'ici tout de suite… mais j'imagine que je devrais répondre « cuisinier ».
- Ah, c'est donc toi ! Tes camarades se sont déjà renseignés à ta place ! Ils sont partis à ce moment-là d'ailleurs, je crois qu'ils s'inquiètent pour toi…
- Non, c'est pour Sanji qu'ils s'inquiètent… »
Je lui avais tourné le dos et j'étais reparti dans la forêt blanche à la recherche d'un abri pour la nuit qui tomberait, sans doute, bien trop vite. Je ne tardai pas à dénicher une couverture rocheuse suffisamment grande pour que je puisse m'y tenir debout comme allongé, loin des agressions du vent ou de la neige. Ce serait parfait. Je dégageai l'espace protégé, aménageai un emplacement pour le feu et un autre pour les provisions que j'envisageais d'y rapporter. Ce serait un habitat sommaire mais il fallait seulement qu'il tienne le temps que le Merry quitte cette île. Ensuite, je pourrais prendre le temps de réfléchir à la façon dont j'envisageais ma vie, de construire ou non, quelque chose de plus digne. Il fallait maintenant que je quadrille un peu la zone et prélève de quoi assurer mes besoins fondamentaux. Je quittai mon repère et commençai à faire des allers-retours, les bras chargés de ce qui me paraissait comestible ou utile. Ce travail m'occupait la tête. Je refusais de réfléchir et de recommencer à pleurer comme je l'avais d'abord fait en quittant le navire. Un comportement pareil ne me mènerait à rien et j'avais pris ma décision : Sanji avait pourri ma courte vie, je ne lui rendrais pas la sienne. Aussi douloureux serait-il de ne plus voir le vert, rester à ses côtés comme un fantôme le serait bien davantage. J'en garderais seulement le souvenir pénible de sa chaleur et de sa douceur, refusant celui de l'homme bouleversé et rude car je ne voulais pas placer toute la faute sur ses épaules. Après tout, lui aussi avait souffert de la haine que lui portait ou non Sanji.
Au cours de mes allées et venues, j'entendis Luffy chantonner des paroles à la signification bien mystérieuse, sorties d'on ne sait quelle partie de son cerveau. Je m'étais immédiatement dissimulé et immobilisé. J'aperçus à sa suite Usopp qui tournait la tête dans toutes les directions à s'en faire des torticolis. Ils me cherchaient donc à présent mais cela ne changerait en rien ma résolution. A choisir, je comptais cependant bien éviter toute discussion surtout avec l'un de ceux-là qui ne comprendraient pas mes volontés. Ce genre de terrain était tout à mon avantage, on pouvait passer à quelques mètres sans se voir et, seul, je serais toujours plus silencieux qu'eux, donc sans doute le premier à comprendre notre proximité.
Dix minutes plus tard, ce fut un tout autre binôme qui frôla mon périmètre. Ils s'étaient arrêtés, visiblement en désaccord sur leurs méthodes.
« Je ne comprends pas pourquoi tu veux aller le voir seul. Il faut que je vérifie son état de santé.
- Il est parti à cause de moi. On s'est disputés, tu comprends. Tant que je n'ai pas réglé ça, il ne voudra pas que tu l'auscultes. »
Le petit renne semblait hésiter.
« Et comment retrouveras-tu ton chemin vers le navire ?
- …
- Dé… Désolé… Et puis tu rentreras avec Sanji, n'est-ce pas ?
- Oui, Chopper, avec Sanji. Maintenant, dis-moi où il est. »
Merde. Il pouvait faire ça lui ?
« D'après son odeur, derrière l'arbre, là. Il doit pouvoir nous entendre. Sanjiiii, je te laisse avec Zoro mais, s'il-te-plaît, reviens ! »
Et il fit demi-tour, laissant à regret les rênes au bretteur [c'est un comble, ahah]. Celui-ci attendit patiemment que Chopper disparaisse pour tenter un pas dans ma direction.
« Sanji… »
J'étais sorti de ma cachette, adossé à l'arbre en question et j'avais attrapé et allumé une cigarette pour essayer de rester calme face à la discussion difficile qui s'annonçait. Il fallait que je sois clair, ferme et catégorique.
« Je ne suis pas Sanji. »
Il m'avait dévisagé, interloqué.
« Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je ne suis pas ton Sanji alors je ne vois pas pourquoi tu viens me chercher, moi. Tu peux repartir tout de suite.
- Il n'y a qu'un seul Sanji et je l'ai en face de moi. »
Il s'exprimait calmement, se forçant lui aussi de ne pas amorcer une dispute. Il pesait chacun de ses mots, sachant pertinemment qu'un seul pouvait causer l'étincelle.
« Tu parles… Ce n'est pas moi qui te déteste donc je ne peux pas être celui que tu voudrais voir revenir.
- Ce… n'est pas parce que tu n'as pas les mêmes sentiments que dans tes souvenirs que tu n'es pas toi-même, Sanji. C'est bien pour ça que je n'ai pas réussi à les laisser complètement de côté. Je… tu ne veux pas qu'on… s'installe pour discuter ? On est tombé sur ton… refuge en chemin, on y serait sans doute mieux, sans le risque de voir Luffy ou Usopp débarquer à l'improviste… Comme on en a peut-être pour un moment… »
J'acquiesçai. C'était plutôt malin de sa part. Gagner du temps et lui en laisser pour réfléchir. Les mots n'étant pas son fort, il devait en avoir besoin. Je passai à côté de lui, ouvrant la voie, et frissonnai en sentant son corps à quelques centimètres du mien. Il me suivit docilement, ne m'imposant ni sa présence, ni ses paroles. Arrivés à destination, je m'installai sous l'abri dans lequel il me suivit, ne se plaçant pas face à moi comme lorsque nous nous disputions, mais à mes côtés, le regard lui aussi dirigé vers l'extérieur, plus comme quand nous partagions nos moments privilégiés. Chacun pouvait ainsi éprouver ses émotions sans les dévoiler ni les imposer tout à fait, une sorte d'intimité lacunaire en somme. Quand il se sentit prêt à reprendre la conversation, il se décolla légèrement de la paroi, les yeux rivés vers le sol. Au fond de moi, une voix me criait que tout ce théâtre ne rimait à rien. Peut-être en avions-nous malgré tout besoin.
« Nous… J'ai parlé de différence et j'ai même fait la distinction entre toi avant ton amnésie et toi maintenant mais… ça ne veut pas dire que j'estime que tu sois une personne différente. Pour moi, Sanji reste Sanji, avec ou sans ses souvenirs. Bien sur que tu as changé mais même au cours de ces derniers jours, en te faisant de nouveaux souvenirs, tu as changé, n'est-ce pas ? Es-tu pour autant une personne différente ? Non, tu sais toujours cuisiner, te battre, ça prouve bien que vous n'êtes qu'une et même personne.
- C'est mon corps qui se rappelle de cela… Pas moi.
- Les gestes, peut-être, mais le plaisir que tu éprouves dans ces moments-là ? Qui s'en rappelle si ce n'est toi ? »
Je ne répondis pas. Il avait marqué un point, je me refusais simplement de l'admettre et il le savait. Il poursuivit donc avant que je n'aie le temps de m'opposer à lui.
« C'est de ma faute si tu t'es fait ce genre d'idées. Je n'étais pas clair en parlant de toi… C'était plus simple d'exprimer une distinction… Pourtant, l'unique changement que tu as vis-à-vis de ton passé, c'est… ton manque d'inhibition. Tes souvenirs ne te retiennent plus donc tu oses beaucoup plus… dire ce que tu as sur le cœur, faire ce dont tu as vraiment envie… Je pense que tu es le Sanji que tu n'as jamais voulu me dévoiler, celui tout au fond, que tu as protégé sous la carapace de douloureux souvenirs et que tu ne veux plus voir atteint. Tu as peur de souffrir, comme tout le monde. Moi aussi, tu l'as bien vu, je ne dis pas et je ne fais pas tout ce dont j'ai vraiment envie. Ça n'a peut-être pas de sens pour toi, actuellement, mais je pense pourtant que c'est exactement ce que tu es en train de faire… Tu t'enfuis pour te protéger. Etre à mes côtés t'a fait souffrir plus d'une fois… Alors, tu recommences à enfouir tes sentiments… C'est ton choix… Mais sache que… je ne peux pas l'accepter et tu sais très bien pourquoi… Tu l'as deviné depuis longtemps.
- Admettons que tu aies raison à mon sujet. Alors pourquoi suis-je censé te détester ?
- Je ne sais pas… Tes souvenirs ont du changé tes sentiments envers moi, les freiner ou même les empêcher ?
- Non, je veux dire, comment tu le sais, toi ? »
Il hésita mais il savait très bien qu'il n'était pas en position de me refuser quoique ce soit.
« Tu me l'as dit… Tu sais… En réalité, tu n'es pas le premier à te déclarer, je l'ai fait avant toi… Mais tu m'as rejeté avec ces quelques mots, sans plus d'explication. En même temps, ça suffisait à tout expliquer déjà… J'aurais aimé voir que tu t'inquiétais de me repousser, au moins ça… Je ne m'attendais pas à ce que tu m'acceptes mais pas non plus à ce que tu me déclares ta haine. Nous partagions pourtant tant de choses sans nous les dire… Un peu comme à ton « réveil », quand nous ne nous parlions pas encore, il y avait déjà ce lien, tu vois… Je n'aurais jamais du me déclarer car à partir de ce jour, ce lien, tu me l'as enlevé. Nous avons continué nos bagarres, nos disputes mais il n'y avait plus rien derrière ou alors un véritable rejet que tu ne manifestais pas avant. Je t'avais perdu… »
Sa voix était douce et son récit nostalgique. Il le racontait avec une tendre distance qui lui permettait de contenir les émotions qu'il avait vraiment ressenties dans ces moments-là, ces émotions que j'avais fait ressortir à deux reprises et qui l'empêchaient de me regarder comme un homme nouveau.
« Oï, fais pas cette tête… »
Il avait tendu la main vers moi et je me laissai ébouriffer les cheveux par cette main, chaude et rassurante, comme toujours. Il avait gagné mais il ne semblait pas vouloir s'arrêter là, peut-être pour profiter un moment de nous, réunis, en paix. Et il y avait encore tant de choses que nous ne nous étions pas dites.
« Tu n'imagines pas à quel point j'étais heureux quand tu as à nouveau posé tes yeux sur moi et, égoïstement, quand tu m'as choisi plutôt qu'un autre. Mais tu n'imagines pas non plus à quel point je m'en suis voulu d'être heureux. Une amnésie ne doit pas être facile à vivre…
- C'est pour ça que tu as pris soin de moi ?
- Pas uniquement… Si tu avais choisi quelqu'un d'autre, je t'aurais laissé t'éloigner… Mais je voulais à la fois t'aider à passer cette épreuve et te prouver que nous pouvions encore nous entendre, que je ne te ferais rien malgré mes sentiments pour toi. Je n'avais pas prévu que tu me sauterais dessus à ton tour.
- Et maintenant ? »
Ma question avait été plus soucieuse que prévu. Il ne mit pas longtemps à saisir mon trouble et se voulut sécurisant.
« Maintenant, on va se relever et regagner tranquillement le nav…
- Je n'ai pas encore dit que je te suivrais…
- Tu le penses bien assez fort ! »
Il avait répondu amusé avec un sourire que je ne lui avais plus vu depuis beaucoup trop longtemps à mon goût.
« Mais je ne parlais pas de ça… Et maintenant, nous deux, on va faire quoi?
- C'est vrai que ce n'est pas tous les jours que deux personnes s'avouent leurs sentiments réciproques et se les refusent…
- C'est… vraiment nécessaire ? »
Il se tut. Pour moi, le choix était simple mais pour lui, un dilemme bien compliqué devait régner dans sa tête… Etre accepté par celui-là même qui vous résiste… et je savais que Zoro n'était pas adepte des solutions de facilité. Il fallait que je tente ma chance.
« Avec ou sans arrière-pensées, tu as fait tous tes choix en tenant compte de moi et de mes dispositions passées et présentes. Tu t'es expliqué… Maintenant, alors que nous en avons tous les deux envies, ce serait trop con de ne pas en profiter, n'est-ce pas ?
- Profiter…
- Il n'y a rien de mal à ça. On ne va pas s'empêcher de vivre sous prétexte que mes souvenirs ne sont pas en harmonie avec mes envies actuelles… Et si je ne les retrouve jamais ?
- Ne dis pas de bêtises… et arrête d'espérer un truc pareil ! Si tu as tellement envie de m'avoir, quand tu les auras retrouvés, viens me voir et prouve-moi que ces envies dont tu me parles sont suffisamment fortes pour l'emporter sur tes souvenirs.
- Non. »
Il soupira, bien conscient que ces souvenirs, qu'il se refusait de désavouer, était un lourd fossé entre nous. Si je lui laissais le choix, jamais il ne prendrait le bon mais il savait aussi que, même pour ces foutus souvenirs, il ne pouvait pas m'abandonner sur cette île.
« Je ne veux pas attendre. Si tu ne veux pas de moi, je ne rentre pas au Merry. C'est à prendre ou à laisser. » [Oui, oui, c'est bien Sanji qui est à prendre ou à laisser… Navrée, l'auteur n'a pas réussi à s'autocensurer.]
Tournant la tête à l'opposé de mon désir, je glissai délicatement ma main sur la sienne et entremêlai nos doigts. Nous restâmes ainsi un moment, les joues rougies, profitant de cette paisible incertitude. Puis, sans me lâcher, il se pencha vers moi, força tendrement mes yeux à se noyer dans les siens reflétant une infinie douceur et déposa sur mes lèvres ce baiser que j'avais tant convoité. J'y trouvai le goût de nos adorables disputes, de notre amitié dépassée et de nos peurs partagées, le goût de notre charmante bêtise, de nos hésitations touchantes et de nos souffrances lointaines, le goût de nos découvertes mutuelles, de notre complicité profonde et de nos jalousies passées, le goût de notre passion brûlante, de nos envies grandissantes et de nos amours sincères. Ce baiser avait le goût du souvenir, ce baiser avait le goût du bonheur.
Enfin, il cédait, s'autorisant de toucher du doigt la folie de nos cœurs.
Il ne rompit la défaite de nos fiertés que pour m'attirer dans ses bras pour une étreinte dont nous pouvions enfin profiter pleinement, sans nous soucier de son dénouement, sachant qu'une autre ne tarderait pas à la suivre. Sans prendre la peine d'ouvrir les yeux, restant emmitouflé de son corps, je lui demandai, moqueur :
« C'était si difficile que ça ?
- T'as pas idée… Au moins, tu sauras que j'avais hésité. »
Je le savais sans le voir, il souriait. Plongeant son visage dans mon cou, il me murmura à l'oreille :
« J'ai tout fait pour que ça ne se termine pas comme ça, c'est toi qui l'as voulu, alors je t'en prie, ne l'oublie pas. »
Et il posa délicatement son front sur mon épaule, se laissant aller tendrement contre moi, dans un abandon mérité.
