CHAPITRE 8 : le retour du dragueur

Je ne tardai pas à me relever, bien trop heureux de la tournure des événements, profitant de la curieuse et délicieuse indécision de deux amants qui ne se sont pas encore tout dévoilé. Nous n'avions pas conclu même si j'en crevais d'envie mais au-delà, il y avait cette inquiétude de perdre pied, muée en violente angoisse à l'approche de l'épreuve… Angoisse que Zoro avait su entrevoir… Maintenant que j'avais les idées claires, je comprenais qu'il avait du lutter pour nous arrêter alors que lui se sentait visiblement prêt à concrétiser. Il faudrait que je lui explique… et que je le remercie…

Un peu plus tard, je sortis de la cuisine à sa recherche avec, à la main, un petit plateau contenant ce qui avait tant semblé l'indisposer la dernière fois. Il s'entraînait – pour changer – mais étonnamment à l'avant du navire et non à l'arrière, soit à la vue de tous nos nakamas rassemblés sur le pont, profitant du soleil ; vue que j'aurais préféré garder pour moi, pensai-je avec un brin de jalousie. Je me laissai aller un instant à la contemplation de son torse bronzé qui ne tarda pas à faire renaître en moi cette chaleur indomptable, avant de le rejoindre. Il avait choisi de rester visible et bien il le regretterait sans doute ! Après tout, je m'étais bien dit qu'il faudrait que je m'amuse avec lui.

Le couvant des yeux, j'approchai, les membres tremblotant anormalement mais d'une façon qui me parut tout à fait et inexplicablement habituelle. Tendant mon plateau, je lui débitai d'une voix excitée :

« Zorooo-chou ! Un cocktail pour te rafraîchir après ce dur exercice ? »

Visiblement il ne s'attendait pas à ça, moi pas à ce point à vrai dire mais c'était sorti tout seul, et son visage prit une jolie teinte pivoine.

« C'est gentil mais heu… C'est quoi ces manières et ces yeux en cœur ? »

En cœur ? Comment ça, en cœur ? Il est vrai que j'avais du paraître franchement ridicule et je ne sus dire auquel de nous deux étaient destinés les rires de nos nakamas. Pourtant, ça ne me dérangeait pas outre mesure. Les autres pouvaient bien s'amuser de lui, de moi ou même de nous-deux, le malaise de Zoro était bien trop appréciable pour que je m'en inquiète. Remis de sa surprise et plus agacé qu'autre chose, il s'empara du verre et me remercia en grommelant.

« Tu… devrais peut-être en préparer aussi pour les autres, non ?

- Hum… c'est une bonne idée, je vais faire ça ! »

Je lui déposai un baiser sur le front et m'en retournai vers mes cuisines.

« Au fait, merci mon chou pour tout à l'heure ! ajoutai-je finalement, lui adressant un clin d'œil. »

Mon amant recracha immédiatement sa première gorgée. Je ne savais pas si c'était pour mon geste affectueux, son surnom ou bien pour l'ambiguïté de mes remerciements que le reste de l'équipage avait évidemment entendus, mais cela m'amusait grandement et je vis, tout aussi réjoui, Usopp fixer son regard sur une vague brusquement plus passionnante que toutes les autres, Nami et Luffy ricaner, l'une parce qu'elle avait cru comprendre la situation, l'autre par habitude, Robin lever un instant les yeux de sa lecture et Chopper se demander ce qu'il se passait. Mais tout s'arrêta là, j'avais déjà refermé la porte sur moi.

Et je n'avais pas terminé d'éplucher un seul fruit que celle-ci se rouvrit à nouveau. Zoro ramenait déjà son verre qu'il avait du vider d'une seule traite. Il avait un petit côté rustre mais il aurait quand même pu faire l'effort d'apprécier mon cocktail ! Il le posa sur le plan de travail, passant son bras au dessus de mon épaule afin de l'atteindre. Je l'apostrophai.

« Alors, ça t'a plu ?

- Très… railla-t-il. Et… tu comptes te faire pardonner comment pour ton mauvais comportement ? »

Il se plaqua violemment contre moi et glissa ses mains sous ma chemise.

« Tu fais le malin devant moi… »

Je sentis sa langue glisser dans mon cou.

« Devant les autres… »

Il se débarrassa sauvagement de ma ceinture.

« Mais quand on passe aux choses sérieuses… »

Et il me laissa en plan, là, comme ça, devant mes fourneaux, débraillé et brûlant d'excitation. Je n'avais même pas eu le temps d'avoir peur… Alors je la sentis, la frustration. Ses doigts avaient frôlé une zone qu'il y a quelques heures à peine, je craignais de voir atteinte et cette fois, l'idée me paraissait terriblement séduisante. J'écartai bien vite ces délicieuses pensées obscènes pour me focaliser sur cette inquiétude que je ne trouvais plus. C'était terriblement étrange… Son discours que je n'avais écouté que d'une oreille distraite, davantage atteint par la douceur de son timbre provocant que par le sens de ses paroles, me revint alors en mémoire et m'imposa cette misérable vérité. Quand je savais pertinemment que je ne risquais rien ou lorsque j'étais submergé par mes émotions sans avoir le temps de passer par la raison, je n'attendais que ce à quoi je me refusais quand nous le pouvions vraiment… Le pire, c'est que je ne pensais plus qu'à ça

C'est qu'il savait se venger, le salaud ! Et j'aimais assez… qu'il ait ce répondant. Très bien, la guerre était déclarée et j'attendrais impatiemment le moment où il finirait enfin par me faire céder à ses désirs autant qu'aux miens. Je pouvais bien lui accorder cette petite victoire après celle qu'il m'avait offerte la veille.


« Hey, Zoro ! interpella Nami, moqueuse. C'était pas un peu court, là ?

- Ta gueule. »

Ça avait failli être plus long… Décidément, il se contrôlait de moins en moins, se donnant l'impression de ne plus penser qu'à ça. Il avait voulu s'offrir le luxe d'une petite vengeance mais avait eu des gestes trop brusques et il espérait au moins ne pas avoir effrayé Sanji… Il l'aimait sincèrement alors pourquoi était-il à ce point obnubilé par un approfondissement de leur relation ? Il pouvait enfin profiter de l'avoir contre lui, de l'embrasser, pourquoi est-ce que tout cela ne lui suffisait-il pas ? Et il se détestait de ne pouvoir s'en contenter.


L'après-midi passa très vite : entre deux de nos bêtises, l'essentiel de mon temps s'écoulait en cuisine pendant que mon amant s'entraînait, réfugié à l'arrière du bateau. Je crois qu'il avait, malgré tout, compris la leçon et j'attendais impatiemment notre rendez-vous du soir, moment privilégie de nos confidences. Le dîner se déroula sans encombre, c'est-à-dire dans un vacarme et un désordre extraordinairement habituels. J'observai et participai avec joie à l'animation du groupe, réalisant seulement par moment que je ne les connaissais que depuis quatre petits jours. J'étais véritablement heureux, j'avais surmonté mes craintes liées à mon amnésie, j'avais accepté de ne plus savoir en me remettant à eux et enfin, j'avais retrouvé toute leur confiance et la mienne. Plus que tout, je me félicitais d'avoir osé choisir, par le passé, une pareille équipe de cinglés, essentiels à mon bien-être. Surtout un.

Achevant d'essuyer la vaisselle, mon regard dévia dangereusement vers le placard que j'avais consciencieusement esquivé jusqu'ici, le placard avec ces fameux blocs-notes. Machinalement, je l'ouvris et me retrouvai à nouveau face à la série de petits carnets reliés de cuir brun. Je ne risquais rien avec un petit coup d'œil, après tout, j'étais déjà au courant de l'essentiel… Une curiosité malsaine m'encouragea ainsi à saisir délicatement le premier calepin que j'observai sous toutes ses coutures avant de m'aventurer à tourner la première de couverture. Le cuir puis le papier crissèrent entre mes doigts pendant que je découvrais la centaine de pages couvertes d'une écriture resserrée, parfois appliquée, parfois griffonnée à la va-vite mais toujours d'une propreté impeccable. Je souris, j'aurais mis ma main à couper (c'est dire !) qu'aucune tâche ne viendrait souiller la moindre feuille blanche. Je me reconnaissais bien là… Je m'intéressai à une page au hasard et y déchiffrai les premières lignes.

« Ce matin, thé noir de Goncourt Island, tranches de gâche parfumées à la vanille et gelée de violette.

Ce midi, velouté de potimarron à la citronnelle, pavé d'autruche aux airelles et tian de fruits exotiques.

Ce soir, perche de Syrup en panure de parmesan et glace de yaourt à la rhubarbe.

Ce matin… »

J'interrompis ma lecture. Il n'y avait pas de date, seulement une interminable suite de menus… Combien de repas du jour étaient-ils ainsi répertoriés ? Avais-je commencé cette monstrueuse liste sur le Merry ou bien avant ? A vrai dire, je ne savais même pas depuis combien de temps j'étais à bord de ce navire… Et à quoi cette habitude pouvait-elle bien me servir ? Avoir toujours une idée à portée de main ou simple manie ? Je rangeai le premier carnet et feuilletai les suivants, un à un. Le contenu semblait évoluer au fur et à mesure des pages et je vis apparaître progressivement quelques conseils de préparation remplaçant peu à peu les lignes sans fin d'assortiments plus ou moins clairs, puis quelques recettes, quelques idées, rendant l'ensemble sans doute moins professionnel mais beaucoup plus humain. J'arrivai finalement au dernier livret dont seule une trentaine de pages avait été noircie. Ces quelques lignes rédigées à chaque repas devaient correspondre à mon dernier mois à bord… à moins d'avoir cessé de remplir ce journal intimo-cuisiner mais, en contemplant l'énorme pile de bloc-notes formée sur mon plan de travail, je me dis qu'il était peu probable d'avoir perdu une telle habitude du jour au lendemain. Je m'intéressai alors de plus près aux semaines précédant mon amnésie…

« Ce matin, le marimo a tiré la gueule sur le café… Trop sucré, peut-être. »

Un nouveau sourire étira mes lèvres. Le marimo… Le surnom était bien trouvé, je devais l'admettre. Zoro était-il au courant de ce stupide qualificatif ? M'en avait-il attribué un tout aussi ridicule ? En tous cas, cette simple petite phrase me rassura grandement… Je ne pouvais nier m'être intéressé à mon amant avant d'en avoir oublié jusqu'à l'existence. Ça ne pouvait pas être de la simple curiosité professionnelle.

« Ce midi, le marimo a tiré la gueule sur la daurade. Trop cuite, peut-être…

Ce soir, le marimo a tiré la gueule sur le bouillon. Trop chaud, peut-être… »

Alors, il me faisait déjà bien tourner en bourrique celui-là… Est-ce que je n'avais toujours pas compris que cet abruti aimait ma cuisine mais qu'il se refusait simplement de l'admettre ? Je sautai quelques pages…

« Ce matin, le marimo a tiré la gueule sur les viennoiseries alors nous nous sommes engueulés puis battus, comme d'habitude. Il n'a toujours pas expliqué ce qui ne lui avait pas plu, comme d'habitude.

Ce midi, le marimo a tiré la gueule sur les pommes rissolées, malgré tous mes efforts. Je veux qu'il aime ma cuisine… Je ne sais pas pourquoi j'en fais une telle obsession mais je le veux… »

Je tournai encore quelques pages et découvris, sans surprise, les quelques mots se muer en lignes entières qui s'intéressaient de moins en moins à la cuisine.

« Ce soir, je ne sais plus où j'en suis… où nous en sommes… Je n'arrive pas à définir notre lien… Parfois, on se comprend sans se parler… et dix minutes plus tard, sa façon d'être m'échappe complètement… Nous ne sommes pas de simples rivaux… Nous ne sommes pas non plus amis… Il y a entre nous, je crois, un respect… Une admiration, peut-être ? J'aime quand on s'oppose… J'aime aussi entendre le déclic de ses lames annonçant notre confrontation physique… et j'aime quand, épuisés, on se jette un dernier regard empreint de fierté, de défi et de promesse d'une prochaine fois… En tous cas, il a tiré la gueule sur la jardinière et ça, je n'aime toujours pas… »

Je découvrais cette adorable hésitation sur laquelle j'étais aujourd'hui capable de poser un nom. Je n'avais pas à m'inquiéter, mon amnésie m'apporterait la réponse que j'attendais…

Je m'apprêtai à refermer la seule trace de mes souvenirs quand un paragraphe à l'écriture plus tourmentée attira mon attention, il était pourtant précédé de l'éternelle introduction tracée de façon appliquée, comme si je m'y étais pris à deux fois pour composer mon « menu ».

« Ce soir, je sens que la victoire est proche… Le marimo a esquissé un sourire à la première bouchée avant de tirer à nouveau une tête d'enterrement… Sa carapace est à deux doigts de se briser ! »

Jusqu'ici, rien ne changeait, j'entrepris donc de lire le message frénétique qui suivait.

« Elle s'est brisée… Et je m'attendais à tout sauf à ce qui se trouvait derrière… Il a dit que… Il s'est déclaré… à moi. Je ne comprends pas… Ce genre de choses est contre-nature… »

Je relevai la tête, choqué par ce que je venais de lire… Étais-je à ce point fermé, borné ?

« Ce n'est pas possible… et dire que je lui faisais confiance… Il m'a trahi… J'ai… mal… Je lui ai dit des atrocités que je ne pensais pas… Il a… eu mal aussi… Vraiment, je crois… Il était… sincère… C'est ça qui me fait peur… »

Je tremblai devant ma propre bêtise. Mais, aussi douloureux soit-il de la découvrir, je ne pouvais m'empêcher de poursuivre cette désastreuse lecture.

« Ce matin, je ne lui ai pas adressé la parole. Il faut que ce soit clair entre nous.

Ce midi, mon comportement a éveillé la curiosité des autres alors j'ai fait semblant… Et le marimo l'a très bien compris, il fait pareil.

Cet après-midi, je ne veux pas réfléchir… Quand je le fais, j'ai l'impression que j'avais déjà compris avant… et que je ne voulais pas savoir… J'ai l'impression de passer pour le salaud…

Ce soir, je regrette tout ce qui s'est passé, on s'entendait si bien dans notre discorde… Je regrette tellement… mais je tiendrai bon, je ne dois pas lui pardonner. J'ai trop peur de là où ça pourrait nous mener.

Ce matin, enfin cette nuit, j'ai rêvé de lui, ça me dégoûte… Je me suis réveillé, encore brûlant de… Il ne faut pas que j'y pense.

Ce midi, il… Je… Non, rien.

Ce soir, il a l'air d'aller mieux. Ça m'apaise. Peut-être que finalement, tout pourra redevenir comme avant. Peut-être que j'arriverai à oublier… Il me manque. »

Et ça continuait ainsi pendant plusieurs pages, alternant entre regrets et remords, entre aversion et peur, entre haine et amour. La situation semblait désespérée dans ma stupide cervelle qui se refusait d'admettre l'évidence, tout ça à cause d'un amoncellement de préjugés sur les rapports humains auxquels je me raccrochais par crainte de l'inconnu. Devant le fait accompli, je ne pourrais plus reculer et je saurais forcément, comme j'avais toujours su. Je ne pourrais plus me le cacher. Alors je m'emparai du stylo égaré, auteur de cet amas de bêtises, et griffonnai, confiant, le menu des quatre derniers jours avant de refermer le petit carnet et de le déposer à sa place, rangeant par la même occasion tous ses camarades.

Pendant ce temps, l'agitation du navire avait fini par s'éteindre doucement, laissant place à l'accalmie de la nuit, et je quittai la cuisine pour notre fameux rendez-vous. Cette fois, il était le premier sur les lieux. Me voyant approcher, il m'ouvrit ses bras dans lesquels je vins me réfugier sans hésiter, comme si ces gestes m'étaient devenus ordinaires. Ils ne l'étaient en rien, évidemment, puisque mon rythme cardiaque protesta immédiatement. Après un silence tendre, Zoro consentit à le briser le premier :

« Oï, Sanji, tu ne m'en veux pas pour tout à l'heure… dans la cuisine ?

- Pourquoi je t'en voudrais ? »

Il sembla rassuré et n'en dit pas plus, comme souvent. Seulement de mon côté, je n'avais pas terminé :

« Je voulais… te remercier pour…

- Tu n'étais pas prêt, m'interrompit-il, c'est normal, tu n'as pas à me remercier. »

Il parlait d'une simple occasion manquée, je songeais à bien plus que cela… Je soupirai, cherchant à éloigner le spectre de mes anciennes erreurs.

« Mais toi, tu l'étais… Quand est-ce que je serai prêt à mon tour ? »

Ma question le déstabilisa, ne sachant pas si j'attendais vraiment de lui une réponse.

« Comment je pourrais le savoir ? … Tu en as envie ?

- A ton avis, j'ai l'air dégoûté ? »

Non, mais je l'avais été…

« Tu as peur ?

- Ça dépend…

- C'est moi qui t'effraie ? »

- Non, au contraire… C'est moi… Je me sens dépassé par… quelque chose de plus profond… »

Zoro trembla contre moi.

« … qui daterait de plus de quatre jours ?

- Oui… »

- Ne t'en fais pas, on ira à ton rythme… »

Il m'embrassa pour clore la conversation et m'emmena rejoindre notre couche.


J'émergeai d'un long et lourd sommeil. Engourdi par la chaleur, je n'arrivais à me dégager de cette agréable mais pesante torpeur. Une présence rassurante se blottissait contre moi et, inconsciemment, je lui caressai le bras avant de glisser à nouveau ma main dans ses cheveux. J'entrouvris un œil et en distinguai sa couleur… Une couleur… bien trop familière… Mon geste se suspendit un instant, le temps que je comprenne enfin où je me trouvais. Et tout me revint violemment en mémoire : l'attaque, le coup que j'avais reçu en protégeant ma précieuse Nami-swan, l'obscurité dans laquelle j'avais sombré… Puis… mon amnésie et… et… Donc, là, contre moi… il y avait… Je frissonnai de dégoût.

« ENFOIRÉ DE MARIMO ! »

J'avais quitté la pièce en hurlant, submergé par la rage et la nausée pour me réfugier dans mon antre. Incapable de calmer mes tremblements, je fis couler de l'eau pour la passer sur mon visage. Quel était ce cauchemar ?