CHAPITRE 9 : le cauchemar
Oui, c'était forcément un cauchemar, je n'avais pas les idées claires, je ne m'étais pas réveillé dans ses bras, il n'y avait jamais rien eu entre nous comme il n'y aurait jamais rien… Tout m'avait semblé si réel mais ce n'était tout simplement pas concevable. C'était seulement sa déclaration qui venait, encore une fois, me prendre la tête. Oui, voilà. Je me forçai à calmer ma respiration. Après tout, j'avais un moyen très simple de vérifier… Me redonnant vaille que vaille, un minimum de contenance, j'entrouvris un placard, juste assez pour y saisir un petit carnet relié de cuir. Je soupirai un grand coup. Malgré cette hésitation ridicule, plus vite je serais rassuré, mieux ce serait car plus vite je pourrais oublier cette histoire… Mais ma main refusait de bouger. Combien de temps encore me faudrait-il pour avaler ses sentiments pour moi ? Le marimo était même peut-être déjà passé à autre chose… et j'étais sans doute le seul à encore y penser. Ça, je me doutais que c'était faux, mais pour le reste en revanche, j'étais sûr de moi, enfin presque sûr alors je jetai un œil, à peu près résolu, aux dernières pages noircies…
« Ce matin, je me suis réveillé sans aucun souvenir. Je suis très perturbé mais Zoro m'aide comme il peut, avec tous les autres membres de l'équipage. »
Non… Ce n'était pas possible… Je vacillai. Le carnet toujours en main, je m'assis à la table et mon regard erra à nouveau sur les lignes obscures que je connaissais déjà.
« Ce midi, je n'avais pas l'impression d'être à ma place. Heureusement, Zoro a lu en moi et m'a rappelé, sabre contre semelle, pourquoi je suis ici.
Ce soir, après avoir fait la tête devant les autres, Zoro a finalement avoué qu'il aimait ma cuisine. Je crois que j'ai vraiment apprécié cette journée à le redécouvrir mais il cache quelque chose… Il a parfois l'air terriblement triste.
Ce matin, magnifique petit-déjeuner. Je crois que j'ai besoin de Zoro à mes côtés, je passe mon temps dans ses pattes. Ça n'a pas l'air de le gêner alors tout va bien. »
Dans ses pattes… Ce… ce n'était pas moi qui avais vraiment écrit ces quelques mots. C'était une blague, oui, une blague. Pourtant mes yeux refusaient de se décrocher de ce triste spectacle.
« Ce midi, je peux dire que j'ai vraiment retrouvé une famille. L'équipage est là au grand complet, dans la joie et la bonne-humeur. Et Zoro, toujours Zoro. Je ne pense qu'à lui.
Ce soir, j'ai fait la plus agréable connerie de ma bien courte existence. J'ai essayé de l'embrasser. Je sens encore ses lèvres sur les miennes… Si douces… Mais il m'a repoussé violemment. J'ai peur de l'avoir perdu désormais, alors que j'ai enfin compris l'essentiel. J'aime Zoro. »
Des larmes de rage perlèrent au coin de mes yeux et chutèrent sur ces mots absurdes.
« Ce matin, nous nous sommes réconciliés. C'est un réel soulagement. Il m'a vu pleurer… et m'a consolé. J'ai un peu honte mais je n'arrive pas à regretter cet instant. Les autres ne comprennent pas nos comportements l'un envers l'autre… Comme si ce n'était pas normal de notre part mais ils nous encouragent aussi. Peu importe, je ferai craquer Zoro car je sais qu'il a aussi des sentiments pour moi.
Ce midi, j'y suis allé trop fort. Il a craqué… mais pas comme je l'imaginais. Il m'a hurlé que je le haïssais… C'est faux… Ce n'est pas moi qui le haïs, c'est un morceau de mon passé. J'ai si mal… Zoro aussi avait l'air de souffrir. C'est vraiment trop con… Je ne peux pas lutter contre des souvenirs. J'ai fui.
Ce soir, Zoro est venu me chercher et je l'ai forcé à me dire oui. Nous nous sommes embrassés pour la première fois. J'ai enfin découvert le goût du bonheur. »
La nausée me reprit et je laissai choir le calepin pendant que je m'humidifiais encore le visage. Je ne connaissais que trop bien la suite… Pourtant, j'y retournai, hypnotisé.
« Les autres ont accepté notre relation sans réelles difficultés. Mais il y a encore une ombre au tableau, il a toujours peur de me blesser.
Ce matin, j'ai envie de plus, de tellement plus. De lui.
Ce midi, je me suis fait peur. Je me suis rendu compte que mes sentiments sont bien plus anciens qu'il n'y parait. J'aime Zoro depuis bien plus longtemps que prévu, même si mes souvenirs me font défaut. Cette passion me dépasse, je ne suis pas prêt. Zoro l'a compris et m'a arrêté à temps. »
C'était faux… Complètement faux… Je ne…
« Ce soir, et même depuis quelques heures, nous nous provoquons. J'aime ça. Je sens la peur qui s'estompe. J'espère que ce sera pour cette nuit… Mais j'ai trouvé ce petit carnet qui m'a véritablement répugné. Je me suis découvert, tel que j'étais avant : un homme qui en aime un autre et qui se refuse désespérément à l'admettre, les malmenant l'un et l'autre. Alors que Zoro a toujours pris soin de moi, sans jamais faillir, j'ai enfin compris l'étendue de mes crimes. Mais je ne pourrai plus nier mon bonheur actuel, je n'aurai plus le choix de comprendre et de rejeter ces stupides principes. Quelque part, j'ai hâte de me « réveiller », de redevenir cet enfoiré qui l'a tant fait souffrir, pour enfin lui dire oui, pour toujours. »
Et plus rien…
Ni dans le carnet.
Ni en moi.
Il glissa entre mes doigts comme mon assurance et ma fierté. Ces lignes me les avaient volées toutes les deux, et bien plus encore… J'étais incapable d'en mesurer l'étendue. J'étais vide. Dépassé. Quatre jours sans prise sur ce qu'il se passait… Quatre jours qui avaient foutu en l'air tout ce que je m'étais démené à rattraper. Je leur avais confié mon corps quatre pauvres jours et voilà ce qu'ils en avaient fait. Je sentis la colère gonfler en moi. Mais qu'est-ce qu'ils avaient foutu ? En quatre pauvres journées, j'étais devenu un putain d'homosexuel. Moi, Sanji, l'homme à femmes ! Et j'avais roucoulé avec l'autre salaud, devant tout le reste de l'équipage ! Devant elles aussi… Tant d'années à lutter contre ces envies contre-nature… Tant d'efforts, me privant de cette attirance qui m'avait grisé sans que j'en aie conscience. Je n'étais pas… Je ne pouvais pas… Aimer un homme…
Et l'autre qui s'était d'abord déclaré… J'avais pourtant été clair et lui, qu'est-ce qui lui avait pris aussi ? Est-ce qu'il s'était moqué de moi pour qu'une fois ma mémoire retrouvée, il puisse… J'arrêtai le fil de mes pensées. C'était injuste. Il avait été profondément sincère et doux avec moi. Je ne pouvais le nier et il avait tout fait pour éviter… ça. Eux-aussi. Ils avaient essayé de m'arrêter et moi, moi seul les avais convaincus. J'étais seul responsable de ma tourmente et je devrais seul l'affronter maintenant que nous avions dépassé les limites, seul leur faire face maintenant qu'ils avaient vu… Comment avais-je pu désirer cela sachant qu'un tel supplice m'attendrait à mon réveil ? Comment avais-je pu céder… Et dire que j'avais failli… passer à l'acte.
Oui, c'était un cauchemar, mais un vrai.
Il le savait, il l'avait toujours su que ça ne pouvait pas se terminer sur un « happy end ». Ça avait toujours été beaucoup trop compliqué entre eux pour ça. Il avait cru à ses promesses et voilà ce que ça avait donné : un rejet, clair et net. Il n'y avait pas eu besoin de réfléchir, Sanji avait été instinctif. Alors qu'enfin le bonheur était à portée de main. Ça avait été court, intense et il en garderait ses plus beaux souvenirs mais maintenant, c'était fini. Tout… Et il n'arrivait même plus à quitter leur lit où l'odeur de leurs amours passées résonnait encore…
Choisir. Trier. Classer.
Cassé. Brisé. Usé.
Pour oublier, pour oublier.
Laver. Rincer. Essuyer. Sécher.
Asséché. Désespéré. Désemparé. Désorienté.
Pour oublier, pour l'oublier.
Peler. Éplucher. Décortiquer. Désosser. Évider.
Vidé. Harassé. Épuisé. Éreinté. Exténué.
Pour oublier, pour t'oublier.
Découper. Tailler. Trancher. Hacher. Morceler. Émietter.
Broyé. Divisé. Écrasé. Accablé. Achevé. Terrassé.
Pour oublier, m'oublier.
Chauffer. Griller. Flamber. Braiser. Sauter. Fricasser. Rissoler.
Brûlé. Calciné. Consumé. Rongé. Ravagé. Saccagé. Dévasté.
Et s'oublier…
Il se leva, il n'avait pas le choix, il faudrait bien qu'il le fasse un jour. Il faudrait lui pardonner, aussi, comme toujours. Faire semblant, comme toujours. Mais pas aujourd'hui. D'un pas lent, il contourna les cuisines pour se rendre à l'arrière du navire, s'avachit là, les jambes repliées, et il se perdit, pour la première fois impuissant, dans les méandres bleus de l'horizon.
Ils sont entrés. Ils me voient… Ils me regardent… Je sens tous ces yeux posés sur moi… Ils savent.
Il se doutait qu'il ne pourrait pas rentrer. Il ne se voyait pas pousser la porte comme si de rien n'était. Alors, il regardait cet immense océan, devinant dans ses reflets des souvenirs perdus. Il sentait leur poids l'étreindre peu à peu, l'écraser, l'étouffer. Il le savait, pourtant, qu'un souvenir heureux était parfois bien plus lourd à porter…
« Sanji… Tu as besoin de parler ?
- …
- Il va falloir faire quelque chose…
- Laisse-moi. Ne… me regarde pas… »
M'empêcher de penser ne fonctionnait pas. J'avais des bribes de souvenirs qui franchissaient sans peine la faible barrière de ma raison. Une étreinte, un rejet. Un baiser, un rejet. Sa souffrance, son rejet. Une fois, rien qu'une fois, j'aurais peut-être besoin d'y réfléchir vraiment...
Je me laissai choir le long du plan de travail et emporté par le torrent furieux de mes sentiments. Ça faisait tellement longtemps que je ne les avais plus pris en compte, tellement longtemps que je n'avais essayé de les écouter, tellement longtemps… Il y avait de tout, un véritable foutoir…
Ma colère. Ma tristesse. Mon désir. Ma tendresse.
Mais surtout, au milieu de toutes ces émotions si fortes, il n'y avait que… Zoro.
Ma colère contre lui. Ma tristesse envers lui. Mon désir de lui. Ma tendresse pour lui.
Il était la source de chacune, bonne ou mauvaise, et leur aboutissement. J'avais raison… J'aimais un homme… Je le savais déjà… alors pourquoi je sentais mes entrailles se vriller de douleur ? Pourquoi cette douleur s'insinuait-elle si fort dans mon crâne ? Pourquoi ça faisait si mal de se l'avouer ?
Peut-être parce que je savais que ça n'irait pas plus loin… Jamais je ne pourrais toucher un homme, c'était trop… sale. Trop… malsain. Trop… pour moi. Jamais je ne pourrais répondre à ses désirs, ni… aux miens… Cette chaleur répugnante s'empara de moi, bientôt rattrapée par mes peurs et de mon amertume, glacées. Je frissonnai, en proie à tant d'incertitude. La fièvre montait. Jamais je ne serais digne de nous comme… je l'avais été. J'avais voulu, j'avais désiré, j'avais osé. Quelque part, je m'admirais… Jamais, je ne serais capable de lui apporter, de lui dévoiler autant maintenant. Alors qu'est-ce que je pouvais faire ?
… Je veux… le voir…
Dans son errance, il avait cru entendre ses pas se rapprocher comme s'il avait pu être là, à leur rendez-vous, pour leur confidence, pour eux, ce « eux » qui n'avait été qu'un murmure, qu'une parenthèse de sa vie, qu'il avait à peine eu le temps de savourer et qu'on lui retirait déjà. Mais le bruit de pas s'était évaporé avant même d'arriver jusqu'à lui… Ça y est, son imagination lui jouait des tours. Il ricana, un peu, puis plus fort. Sa vue se brouillait comme ses pensées, comme les sons gutturaux qui sortaient de sa gorge sans qu'il ne les reconnaisse.
Brusquement, il se tut, à l'affût de son propre écho, espérant y entendre autre chose. Il attendait un pas. Il voulait un pas. Rien qu'un pas. Alors il souleva sa botte, lentement, la laissa suspendue un instant au dessus du bois, hésitant, et la relâcha soudain. Elle s'écrasa sur le pont, dans un bruit sourd. Tap. Un pas. Il entendait un pas. Il souleva l'autre botte qui rencontra bientôt le sol, elle aussi. Tap. Un autre pas. Il avait entendu un autre pas. Et il recommença. Tap. Un pied après l'autre. Tap. Encore. Tap. Il avait des pas. Tap. Il en avait plein. Tap. Autant qu'il voulait. Tap. Partout. Tap… Son rire reprit, se mêlant sournoisement au bruit de son attente.
Tap…
Il serra ses bras autour de son corps, il avait froid, si froid.
Tap…
Il posa son front sur ses genoux.
Tap.
Une larme coula.
J'avais assisté à la scène, interdit. Tout était de ma faute. Je l'avais conduit jusque là. Dans cet état. Ce rire, qui ne lui appartenait plus, le rendait fragile et terrifiant. Je ne l'avais jamais vu comme ça. Il n'avait sans doute jamais été comme ça. Pas Zoro. Tout était de ma faute et si je ne faisais rien… Ce serait pire, toujours pire, jusqu'à…
Je ne bougeai toujours pas, le bruit de ses faux-pas résonnant terriblement à mes oreilles. Aide-moi. Je voulais crier ces deux mots mais je ne pouvais pas. C'était trop tard, il m'avait déjà trop aidé, trop de fois. Et je l'avais piétiné. Maintenant, ces deux mots-là, c'est lui qui les hurlait sans un son.
J'approchai et tendis une main hésitante vers lui. Il trembla à mon contact mais ne réagit pas plus. Me répondit seulement son rire étouffé par ses genoux.
« Zoro… »
Le ricanement partit de plus belle.
« ZORO ! »
Un silence. Je l'avais saisi par les épaules, le forçant à redresser la tête pour me voir. Il me sourit d'un air tendrement absent avant de prendre la parole.
« Tu. Me. Détestes. »
Il débitait les mots les uns après les autres comme s'ils n'avaient aucun sens, aucun rapport entre eux.
« Tu. Me. Hais. »
Il avait rapproché son visage du mien, les yeux grands ouverts.
« Et. Tu. N'es. Pas. Là. »
Il avait tendu sa main devant mes yeux et il me repoussa doucement. J'étais horrifié, je ne savais plus comment réagir. Je saisis cette main qui m'avait éloigné.
« Zoro, je… C'est moi, Sanji. »
Son regard erra avant de revenir s'accrocher à moi.
« Tu. N'existes. Pas.
- Zoro… Je te jure que je suis là, près de toi. Qu'est-ce que… je peux faire pour t'aider ? »
Il s'égara à nouveau à travers moi puis, alors que je m'apprêtais à reprendre la parole, il répondit enfin.
« Prouve-le. »
Je me glaçai. Malgré tout, mes doigts remontèrent vers sa joue, l'effleurant doucement. En tremblant, j'approchai aussi calmement que possible mes lèvres des siennes mais il m'empêcha d'aller plus loin et enchaîna sur un ton gentiment glacial :
« Donc ce n'est pas toi. Va-t'en. »
Je ne bougeai pas. Lui s'était levé.
« Tu es seulement ce que je veux. Un rêve ! Une illusion ! Dégage ! Laisse-moi !
- Zor… »
Il dégaina un sabre.
« Jamais Sanji ne viendra ! »
Puis un autre.
« Jamais Sanji ne me touchera ! »
Et le dernier.
« Jamais Sanji ne voudra de moi ! »
Sans hésiter, il se rua sur moi. J'avais à peine eu le temps de me lever et d'esquiver son attaque qu'il revenait à la charge. Je parai comme je pouvais. Sa force semblait décuplée, il évacuait toute la rage, tout le désespoir accumulés jusqu'ici. A ce rythme, je ne serais bientôt plus capable de les écarter ou même de les encaisser… A peine avais-je eu cette pensée qu'une de ses lames me frôla le visage, y faisant perler une goutte de sang. Alors qu'il s'apprêtait à me porter un nouveau coup, je portai ma main à ma blessure puis regardai le liquide vermeil teinter mes doigts.
« ENFOIRÉ DE MARIMO ! »
Il se stoppa net.
« Sour… cil en vrille ?
- Tête… d'algue.
- Baka-cook !
- Abruti de cactus !
- T'as essayé de m'embrasser ?
- Emmerd… Non ! Si ? C'est toi qui…
- Ah. »
Il se détourna, soupira lourdement, rangea ses sabres et se rassit, comme s'il m'avait déjà oublié. Les yeux dans le vague, il semblait prêt à replonger dans ses chimères comme si l'affaire pouvait s'arrêter là, comme ça. En même temps… qu'y avait-il à dire vraiment ?
Je m'installai à ses côtés. Il ne broncha pas, insensible à son environnement. Je le détaillai longuement : ses jambes parfois agitées d'un tressaillement, son dos plus voûté que dans mes souvenirs, ses bras crispés, son regard perdu et tourmenté. Qu'avais-je fait de lui ?
Je tendis une main timide vers ses cheveux, que je caressai, incertain.
« Oï… Fais… pas cette tête… »
Il sembla hésiter avant de tourner lentement son visage vers moi. Il n'était pas sûr de comprendre alors je détournai les yeux et glissai mes doigts dans les siens. Je le sentis trembler contre moi.
Plic.
Tout allait pouvoir recommencer.
Et voilà, c'est fini ! L'aventure a été longue et éprouvante ^^
Merci à tous ceux (celles?) qui m'ont suivie jusqu'à ce dernier chapitre ! J'espère qu'il vous aura plu !
Merci surtout à celles qui commentent sans relâche à chaque parution !
A très bientôt !
