Nezumi ouvrit ses paupières. Son crâne est lourd, terriblement lourd. Comme s'il a subit un douloureux impact. Trop brusque et trop violent pour qu'elle s'en souvienne. Elle voulut se relever mais quelque chose encombrait ses jambes. Un lourd corps qu'elle dut repousser en y mettant toutes ses forces. Elle porta ensuite son bras à la poche de son jean délavé pour en sortir son portable. Le caméléon exposé sur l'écran pointe de ses yeux globuleux l'horloge numérique du menu principal. Il est 19h45. Sa mémoire est flou. Elle est en retard, mais pour faire quoi ? Pour aller où ? Où devait-elle aller ?

Elle se releva dans le wagon au sol jonché de corps. Ceux-ci ne réagirent pas quand elle planta le talon de ses escarpins sur la paume de l'un d'eux. Elle s'avança vers la fenêtre la plus proche en veillant à ne pas troubler le repos des passagers. Elle s'agenouilla sur un banc et regarda l'extérieur. L'astre solaire, seul témoin de l'évènement qui s'est produit, s'enfuit à l'horizon sous une cape flamboyante. Depuis combien de temps elle est restée évanouie ? Quelques secondes ? Quelques minutes ? Quelques heures ? Elle remarqua au loin un vaste corps noir brandissant dans son dos deux larges paquets de plumes. des rayons solaires filtrèrent entre les amas noirs. Elle passa une main devant ses paupières quand un rayon lumineux vint lui brûler les yeux et les ferma. Quand elle les rouvrit, la forme noire n'était plus dans le paysage. Était-ce une illusion ?

Nezumi se retourna brusquement. Quelqu'un s'approcha de son wagon. Elle vit la porte s'ouvrir sur un jeune homme. Elle porta une paume à sa bouche, écœurée par l'odeur de sang émanant de ses habits tâchés de diverses teintes. Bordeaux. Carmin. Toutes se rapprochant plus ou moins d'un rouge sanguin. Des nausées lui montèrent dans la gorge. Où l'a-t-il prélevé ? Qui fut la victime de la longue serre ensanglantée qu'il tient entre ses mains ? Ses yeux noisettes croisèrent son regard. Des yeux vides qui happèrent son regard.

"Tu es encore en vie ?"

*** Nezumi

Je ne pus hocher le menton, trop choquée pour bouger. Je devrais m'enfuir au plus vite. Je devrais m'éloigner tant que j'en ai la capacité de cet individu. S'il est celui qui a causé la mort des autres passagers, il ne laissera dans son dos aucun témoin. Il s'approcha de moi, écrasant les corps sous ses semelles sans éprouver le moindre respect aux cadavres plongés dans leur sommeil éternel. Mes côtes étreignirent fermement mes organes vitaux. Je sens déjà la longue lame taillader ma poitrine et m'arracher la vie en même temps que mon cœur. Une bile amer afflua de mon estomac et brûla ma gorge. J'ai peur...

"Tu es donc sa protégée."

Il s'arrêta et me tendit son bras. Je regardai sa main gantée de sang. Il ne bougea pas, s'attendant à ce que je vienne à lui pour lui apporter ce qu'il attend de ma part. Qu'est-ce-qu' il veut ? Que j'exécute trois pas pour être face à lui et qu'il m'ôte la vie en un unique coup mortel ? Est-ce le présage d'une mort rapide ? De toute façon mon corps pétrifié ne peut plus bouger.

"Que me veux-tu ?

-Ton journal.

-Mon... journal ? Tout ce carnage... pour...

-Je savais que le propriétaire de l'un d'eux est dans ce train. Comme le propriétaire initial a persisté à me cacher son identité, j'ai eus l'idée de menacer la vie de l'humain possédant son journal. Ayant apprit qu'il a l'habitude d'emprunter cette ligne dans cette tranche d'horaires, j'ai lancé un assaut pour le retrouver. dit-il en balayant le vide de la pointe de sa faux pour montrer toutes les victimes de son assaut.

-Ce carnage... pour me trouver...

-T'as de la chance d'avoir été dans ce train. Si je me serais trompé de train... J'aurais gâché du temps précieux. Maintenant donne-moi ton journal."

Mon journal ? De toute façon je ne vois pas de quoi il parle. Et qui tuerait des centaines de vies pour un ridicule journal ? Je n'ai pas besoin de me poser la question puisque la seule personne à ma connaissance capable de le faire est face à moi. Il est trempé de la liqueur vitale des victimes de son arme. De ses cheveux hirsutes perlent des gouttes sanguines. A son masque frigide et son regard glaçant, je vois qu'il est insensible aux corps couvrant le sol et qu'il est capable d'y en ajouter si je refuse de lui donner le journal.

"Un... journal ?

-Tu possèdes un journal qui m'est très précieux. Si tu refuses d'obtempérer, tu me contraindras à me faire couler encore plus de sang.

-Je n'ai pas le journal que vous cherchez. Laissez-moi en vie... je vous en supplie.

-Évidemment que je vais te laisser en vie. Il étira un sourire qui me glaça le sang. Toi seul désormais peut me procurer ce que je recherche."

Moi seule ? Il baissa son bras et porta sa main sur sa chemise blanche immaculée de sang. Sa paume laissa son empreinte sur sa poitrine. Il reporta le manche de sa faux contre son épaule, laissant gouter sur son dos les larmes de ses victimes qu'elles n'ont eut le temps de verser. subitement, une rafale de vent traversa le wagon et m'obligea à détourner les yeux des siens. Noisettes. Quand je regardai à nouveau, il n'était plus dans les parages. J'inspectai les alentours et me rendis compte que des gens respiraient. Certains même commencèrent à reprendre leurs esprits. Aucun de leurs habits n'est imprégné de sang, pas même celui que j'ai vus gouter de l'étrange faucheur. Tous sont en vie. Mais... D'où est donc venu de sang ? Et quel nouveau sang fera-t-il couler si je ne retrouve pas le journal qu'il convoite ? Et où trouver ce journal ?

Au même instant mon portable vibra. On vient de m'envoyer un message, pour m'avertir qu'un certain Kairo m'a attendu au parc toute l'après-midi et qu'il n'a plus le temps d'y consacrer encore du temps. Du temps gâché inutilement à m'attendre. J'ai oublié que je devais donner un concert de rue avec mon frère. Je rentrai directement à la maison, montai dans ma chambre sans aller au préalable saluer mes parents et m'enfermai dans ma chambre. Quand le loquet fut tiré, je me sentis comme fébrile. Mon corps trembla. Je m'effondrai au sol et regardai le parquet. Que se passera-t-il la prochaine fois que je croiserai cet individu ? Quel autre sang fera-t-il couler ? Quand sera-t-il le mien qui coulera le long de sa faux ?