Chapitre 1

Lorsque les premiers policiers étaient arrivés, on ne m'avait pas pris au sérieux. On ne me prenait jamais au sérieux. C'était avec insistance que je les convainquis de venir observer le corps dans la ruelle. Voyant le visage de la femme à mes pieds à moitié bouffé par les rats et la marre de sang séché sur le béton, ils m'avaient enfin cru et avaient appelé des renforts.

J'avais pouffé d'un petit rire. Ces imbéciles n'étaient définitivement pas capables de résoudre ce meurtre. Les deux agents se retournèrent vers moi me regardant d'un air incrédule.

« Quoi? Vous croyez que c'est le premier cadavre que je découvre? C'est le Northwest ici, mes chéris! Allez-vous avoir besoin de moi ou je peux y aller? »

Soudainement, on était aux petits oignons avec moi. On m'emmitoufla dans une couverture de laine et on m'offrit de m'assoir en attendant que l'enquêteur vienne me questionner. Je souris. Idiots! Avaient-ils peur que je m'enfuis? Pire, croyaient-ils que je ne parlerais qu'en échange de bouffe ou d'un toit pour la nuit? J'étais une prostituée, pas une sans-abri!

J'étais donc assise dans un escalier de secours, enveloppée dans une chaude couverture lorsque je vis une silhouette familière contourner le coin de la ruelle. Il était grand, carré, musclé, idéaliste. Bref, le client idéal, bien que je n'ai jamais réussi à le monter. Le cadavre que je venais de découvrir n'était pas le premier et ne serait définitivement pas le dernier. Je connaissais cet enquêteur et je l'aimais bien. Il comprenait… en tout cas, autant qu'un homme de sa respectabilité pouvait comprendre.

« Qu'est-ce qu'on a? Demanda-t-il en sortant son calepin.

- On a reçu un appel d'une femme euh… de … moralité douteuse plus tôt dans la soirée qui nous a dit qu'il y avait un cadavre dans la ruelle. Alors voici ».

Mais il n'écoutait plus. Aussitôt qu'on lui avait parlé de moi, ses yeux se levèrent vers l'endroit où je me trouvais et son regard croisa le mien. Sans écouter davantage ce que les deux idiots avaient à dire, il s'avança vers moi.

« Que nous avez-vous trouvé aujourd'hui, Bones?

- Ne m'appelez pas Bones!

- Vous nous trouvez toujours des cadavres tellement pourris qu'ils sont presque squelettiques. Bones est un nom qui vous va bien.

- Je m'appelle Roxie, Roxie Scallion.

- Vous et moi savons très bien que ce n'est pas vrai, Tempérance. Alors, qu'avez-vous à nous dire à propos de votre cadavre du jour?

- Rien. Je retournais chez moi et j'ai trébuché sur elle.

- Elle?

- Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais je crois que son visage indique qu'il s'agit d'une femme, grande.

- Et qu'est-ce qui vous a poussé à passer par ici? Ce n'est pas très populaire comme coin.

- J'habite tout près. Il était trois heures du mat. Savez-vous combien dangereux peut être ce quartier à cette heure-là?

- Le savez-vous? »

Son commentaire me heurta un petit peu. Je savais qu'il comprenait, mais je savais aussi qu'il n'approuvait pas.

« J'ai pris un raccourci. La dame qui habite là est gentille et comprend les filles comme nous. Elle nous laisse passer sur son terrain la nuit. Elle nous donne parfois même du chocolat chaud quand il fait très froid l'hiver.

- Vous me donnez presque envie de changer de métier, dit-il sarcastiquement avant que son regard descende à mes pieds. Lorsque vous avez trébuché, vous vous êtes blessée?

- Non! Mentais-je.

- Parce que si vous ne vous êtes pas blessé et qu'on retrouve de votre sang sur la scène de crime, on pourrait bien vous accuser pour ce meurtre et quelque chose me dit, Bones, que vous n'avez pas l'âme d'une tueuse, dit-il en ouvrant tranquillement la couverture et laissant voir mon genou ensanglanté.

- D'accord, d'accord, avouai-je. J'avais toujours été une piètre menteuse. J'ai une petite lésion à mon genou.

- Et…

- Et?

- Et quoi d'autres?

- Mon poignet.

- Votre poignet? Demanda-t-il en prenant ma main. Je ne pus m'empêcher à ce moment de ressentir le frisson qui parcourut mon corps. Il observa mon poignet un instant puis le colla contre ma poitrine. Laissez-le là, dit-il doucement. Je crains qu'il soit brisé. Je vais demander à une amie de l'équipe médico-légale de l'observer avant de prendre votre déposition.

- Non!

- Oh si! Vous venez avec moi aujourd'hui. Nous devrons prendre vos empreintes et un échantillon de votre ADN afin de vous exclure de la scène de crime. Vous comprenez? Et puis, j'aurai la conscience plus tranquille si vous vous faites soigner ce poignet comme il se doit!

- Vous avez une idée combien peut me coûter d'embarquer avec des policiers? Je pourrais ne pas avoir de clients pour des jours, peut-être bien des semaines! Il ne me restait qu'un mois à faire pour terminer de payer ma dette! UN MOIS! Votre petit jeu pourrait me coûter un ou deux ans supplémentaires. Ça fait vingt ans que j'attends ce moment. S'il-vous-plait! Le suppliai-je.

- Je vous promets, Bones, que vous serez de retour avant que votre macro l'apprenne. Mais je n'ai pas le choix, je dois vous amener avec moi au Jefferson pour passer quelques tests, vous comprenez? Pour cette femme là, dit-il en se retournant vers les policiers qui plaçaient un drap par-dessus la victime. Eh! Leur cria-t-il. Vous avez une idée de ce que les fouines vous feront s'ils voient un drap sur la victime? Ne touchez plus à rien! Sécurisez la scène et assurez-vous que personne, je dis bien personne, ne mette les pieds dans cette ruelle. C'est compris? Idiots, murmura-t-il juste assez fort pour que je l'entende et pouffai de rire. Nous devons prendre des échantillons de votre sang.

- Pour mettre dans vos fichiers? Ça, pas question.

- Non, pour ne pas confondre votre ADN avec celle du tueur.

- Mais mon ADN sera ensuite catalogué dans les banques du FBI! Je ne peux pas me permettre ça! Imaginez ce qui m'arrivera si mon mac apprend que je suis montée avec vous, que mon sang est dans les fichiers du FBI. Je ne suis pas mieux que votre femme là-bas. Au mieux, j'aurai un ou deux ans ajoutés à ma dette. Je vous en supplie, Agent Booth, je ne peux pas monter avec vous. Il ne me reste qu'un mois…

- Je dois vous amener avec moi », soupira-t-il.

Il leva le visage vers moi et mon regard plongea dans le sien. Ses yeux d'un chocolat rassurant caressèrent mon âme comme si j'étais la personne sur Terre la plus digne d'être aimée. Pendant un court moment, j'oubliai mon métier, ma vie, Roxie et les autres merdes qui m'arrivaient. Le temps d'un bref instant, j'étais Tempérance, fille de Christine et de Matthew. J'étais l'adolescente que je n'avais jamais été et je permis à mon cœur de battre un peu plus fort pour un homme qui ne me prenait pas pour la première poupée de chiffon venue.

Je pouvais lire dans ses yeux qu'il comprenait à quel point cet incident pourrait me coûter cher, mais je pouvais aussi voir qu'il n'en avait pas le choix. J'hochai la tête, résolue à vivre à fond les moments où j'étais protégée par lui. Je savourerais la boisson chaude qu'il m'offrirait et enfilerais les chandails de laine qu'il me paierait. Je resterais douze heures dans le chaud réconfort qu'il m'offrirait et j'en profiterais au maximum parce que je savais que ce serait les derniers instants de bien-être que je vivrais pour un bon moment.

Il m'aida à me lever et m'amena jusqu'à sa voiture. Sous les regards incrédules des médiocres policiers sur place, il me traitait comme un véritable être humain, m'assit à l'avant de son véhicule et ferma la portière avant de gueuler une quelconque instruction aux patrouilleurs qui observaient la scène bouche-bée.


Il savait qu'elle avait remarqué la présence féminine sur le siège avant de son véhicule au moment même où elle avait mis les pieds sur la scène de crime. Ignorant l'ignoble personnage qui se trouvait à ses côtés, elle se dirigea vers moi et me sourit d'un petit sourire en coin.

« Tu te cherches de la compagnie pour les soirs froids d'hiver, Seeley? Demanda-t-elle en s'accroupissant devant le cadavre à ses pieds.

- C'est un témoin.

- Tu ne traites jamais tes témoins de cette façon et tu le sais, Seeley, le taquinait-elle.

- Je devrais faire quoi? Lui demander de venir en autobus jusqu'à l'institut, Cam? Elle n'a même pas assez d'argent pour se payer un repas chaud.

- Si ce n'était que moi, elle s'arrangerait seule », avait dit avec véhémence l'homme à ses pieds.

Pour la centième fois, il se demanda pourquoi il avait accepté ce boulot. Alors que l'arrivée de Cam un peu plus tôt cette année-là n'avait été qu'une joyeuse addition à l'équipe, il avait peine à endurer le reste de l'équipe de scientifiques avec laquelle il devait faire affaire tous les jours. Réprobateurs, critiques, acerbes, antipathiques et mesquins, il avait dû travailler plus souvent qu'à son goût avec l'insoutenable Dr. Michael Stires qui utilisait sa science pour rabaisser tous ceux qui se trouvaient autour de lui, lui compris. Pourtant, il était le seul agent avec qui l'anthropologue judiciaire voulait travailler. C'était sa croix à porter et il le faisait avec le plus de patience que lui avait donnée Dieu.

« Hé! C'est d'un être humain dont on parle ici! Cam, je crois qu'elle a le poignet cassé, pourrais-tu le vérifier lorsque tu retourneras au labo? Je suis certain que son mac ne serait pas très content d'apprendre qu'elle soit allée à l'hosto.

- Pourquoi vous en faites-vous? Continuait Stires. Elle a choisi ce métier, qu'elle en assume les conséquences. Putain de junkie!

- Dr. Stires, en tant qu'anthropologue, vos jugements portent atteintes à la réputation de l'Institut Jefferson et manque à l'éthique que demande votre profession. Je vous demanderai donc d'arrêter de porter des jugements sur le témoin et de concentrer vos efforts vers le cadavre qui se trouve devant nous.

- Femelle, début vingtaine. Je peux voir plusieurs traces de trauma le corps. C'est définitivement un meurtre.

- Je suis d'accord. Lacérations à l'abdomen et à la poitrine. Elle a été poignardée… à plusieurs reprises. Elle est morte récemment, je dirais au plus vingt-quatre heures. Ces petits bâtards de rats lui ont fait un sal boulot.

- Ce n'est pas comme si ce quartier avait les moyens de se payer des exterminateurs! Mentionna Booth en regardant les taudis qui se trouvaient autour de lui.

- La vermine reste avec la vermine, laissa s'échapper Stires.

- Dr. Stires, vraiment. Vous êtes un anthropologue, n'êtes-vous pas supposé garder un semblant d'objectivité pour étudier les milieux exotiques?

- Dr. Saroyan, les personnes qui vivent dans ce voisinage y sont parce qu'ils le veulent bien! Les problèmes de drogues et de prostitution sont les plus grands fléaux que porte notre pays en ce moment! L'anthropologie me permet d'étudier les sociétés qui n'ont jamais vus la modernité de l'occident contemporain, pas les fonds de tavernes des bas-quartier de la métropole.

- Vous êtes chanceux d'avoir des amis qui sont placés au-dessus de ma tête et qui vous protègent parce que si ce n'était que de moi, je vous jetterais à la rue avant même que vous ayez le temps de compléter votre petit rapport du jour!

- Cette décision ne vous appartient pas Dr. Saroyan.

- Est-ce qu'on va avoir droit à un autre meurtre? Demanda Booth en cherchant à les ramener sur le sujet du meurtre.

- Personnellement, je n'ai plus rien à faire ici, on la ramène à l'Institut, dit Stires en se relevant avant de se tourner vers son véhicule et quitter la scène sans même dire au revoir à ses collègues.

- Désolée que tu aies eu à être témoin de cela, s'excusa Cam.

- Non, ce n'est rien, Cam. Je ne m'attends pas à mieux de sa part malheureusement. Tu crois que l'Institut va pouvoir lui payer un bon repas? Demanda Booth en pointant la femme qui s'était endormie dans son véhicule.

- Je suppose que je pourrais faire passer ça dans une de mes enveloppes discrétionnaires. Il ne faudra pas que Stires s'en rende compte, par contre. Il peut bien me dénoncer à la table des donateurs de l'Institut s'il l'apprend.

- Je suppose que de payer un repas à une prostituée avec des fonds publics peut porter à confusion certaines personnes. Je m'arrangerai autrement avec elle si Stires met son nez là où ça ne le regarde pas.

- Seeley, je sais que ce que tu fais est bien vénérable, mais tu es sûr d'être prudent? Ce n'est pas une fille ordinaire.

- C'est juste un repas chaud et un plâtre pour son poignet, Camille, rien de plus. Dieu sait depuis combien de temps elle n'a pas bien mangé », finit-il.

Et sans un mot de plus, il se retourna, se rendit à son véhicule et la vue qui se trouva devant lui lui coupa momentanément le souffle. Pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, alors que les premiers rayons du matin chatouillaient l'horizon, il prit le temps de l'observer et la regarda réellement. Il n'avait jamais vu avant comment sa peau lisse et soyeuse éclairait tout autour d'elle et comment ses pommettes saillantes donnaient un air gamin à un visage qui aurait dû être ravagé par ces années cauchemardesques de drogues et de prostitution.

Comment une si belle femme en était-elle arrivée là? Elle semblait tout avoir pour elle. Elle lui paraissait intelligente, sensée, elle avait du caractère. Qu'est-ce qui poussait une fille telle qu'elle à rester dans un monde aussi cruel que celui où elle s'était empêtrée?

Le plus silencieusement possible, il poussa ses pensées au plus profond de lui-même et pénétra dans son véhicule.

À suivre!

Merci pour vos commentaires, n'hésitez pas à en envoyer de nouveaux!