Chapitre 12
La noirceur qui enveloppait la ville avait toujours signifié pour moi le moment de sortir de ma tanière et d'aller travailler, de gagner assez d'argent pour avoir quelque chose à manger pour les jours qui suivraient. Cherchant le peu d'énergie que je pouvais avoir après cette horriblement mauvaise journée, je tentais de me cuisiner un repas avec les maigres moyens que je possédais. M'attardant à ma besogne, les effluves de vieux légumes sautés envahissaient l'appartement, laissant des traces de ma tentative d'ingérer quelques bien faits pour mon corps un peu malmené. Je me dépêchais de terminer ce qui aurait pu être considéré comme un riz aux légumes si j'avais pu m'acheter de véritables aliments au lieu de les piger dans les poubelles de supers marchés des environs.
« Oh! Mais tu fais cuire quoi, là? De la merde? Mais ça schelingue ton truc! Avait hurlé ma colocataire en pénétrant dans la cuisine pour se diriger sans me regarder vers la chambre à coucher où sans prendre la peine de fermer la porte, elle commença à changer ses vêtements. Oh! Mais qu'est-ce que tu regardes-là? Tu me veux, c'est ça? Pour 200$, je peux bien faire un spécial pour toi!
- Allons Kelly! Viens manger!
- Tu crois que je vais manger cette merde! Tu rêves!
- Tu devrais manger quelque chose. Tout ce que tu avales ces derniers temps, c'est de la coke!
- Et ça te regarde ce que je prends?
- Je m'inquiète pour ta santé c'est tout. Si t'en veux pas, tant mieux pour moi, j'en aurai plus à manger.
- J'aimerais mieux mourir de manger… c'est quoi ça?
- Du riz… aux légumes. Allons, viens…
- Non, merci maman! J'ai un rendez-vous qui m'attend », avait-elle dit avant de sortir sans même me dire au revoir.
Je n'avais pas pris rigueur de l'impolitesse de Kelly à mon égard. Les relations entre nous deux avaient toujours été pour le mieux hostiles et aujourd'hui n'était pas la veille que les choses allaient s'améliorer. Il était aussi vrai que l'odeur qui s'échappait de mon couvert n'était pas le plus appétissant qui soit malgré toute l'attention que j'avais mis afin de préparer un repas qui aurait pu être bon pour ma santé si je n'avais pas eu à couper entre les morceaux de moisissure afin de choisir les meilleures parties de ces légumes pourris.
Un frappement à ma porte avait attiré mon attention. Il commençait à peine à faire noir et il était rare pour moi d'avoir des visiteurs à cette heure. M'approchant de la porte, je l'entrouvris tentant de voir qui se trouvait de l'autre côté. Dehors, se trouvait Booth qui observait d'un côté à l'autre espérant probablement ne pas être remarqué.
Je dus avouer à moi-même que le petit frisson qui m'avait traversé le corps en l'apercevant au ras de ma porte ressemblait quelque peu à ceux que je ressentais lorsque je me trouvais dans la même pièce qu'Andy Flugger quand j'étais à l'école secondaire. Mais autre temps, autres mœurs, je fis taire cette émotion qui faisait tanguer mon système endocrinien et curiosité l'emportant sur la raison, j'ouvris la porte assez large pour laisser entrevoir mon visage.
« Que faites-vous ici?
- Je voulais m'assurer que vous alliez bien.
- Après m'avoir fait arrêter? Répondis-je incrédule.
- Je n'avais pas le choix, Bones. Vous étiez suspectée de meurtre.
- Vous m'aviez dit vous-même que vous ne me croyiez pas capable de meurtre.
- Je ne voulais sincèrement pas le faire.
- Pfff… vous me mentez encore, allez-vous-en!
- Bones, j'ai peur que votre vie soit en danger.
- Bon, voilà autre chose maintenant.
- Margareth, la fille qui est morte; je crois qu'elle était votre cousine.
- Et qu'est-ce que ça change pour mon espérance de vie?
- J'ai peur qu'on l'ait pris pour vous lorsqu'on l'a assassinée!
- Booth, je vis dans les rues, je me prostitue, on me force à me droguer et faire autres choses bien pires depuis que j'aie quinze ans! Vous croyez vraiment qu'on n'a pas essayé de me tuer avant? Vous mieux que quiconque connaissez les dangers de mon métier. Tous les jours, des filles que je connais disparaissent et on ne les revoit plus jamais! J'ai de la chance d'être toujours en vie aujourd'hui. Je suis forte, je saurai me débrouiller seule!
- Bones, je vous en supplie! Laissez-moi entrer. Je peux vous aider à vous en sortir.
- En échange de quoi? De dénoncer les personnes pour qui je travaille? Non, merci. Votre aide je n'en veux plus.
- Je peux vous cacher! Faire en sorte que vos problèmes disparaissent! Vous n'auriez plus jamais à faire le trottoir. Vous pourriez étudier, devenir la grande scientifique que vous rêvez d'être! Je peux vous aider à faire ça! »
Pour une raison que j'ignore, ses paroles ont fait ressortir en moi toute la colère que j'avais accumulée depuis des années, comme s'il avait ouvert à nouveau une veille blessure qui n'avait jamais totalement guérie.
« Mais, vous ne comprenez rien! Je n'en veux pas de votre aide! J'en n'ai rien à cirer! J'ai trop à perdre pour tenter d'embarquer dans votre jeu! Je vis son visage se tordre, ses traits se durcir. De mon côté de la porte, je ressentais la colère monter en lui. Sa peau rougissait et ses pupilles se dilataient.
- Qu'est-ce que vous avez à perdre, dites-moi! Hein? Quoi? Ce magnifique appartement qui ne vous appartient pas, mais qui vous coûte toute votre dignité? De fouiller dans les poubelles pour vous trouver quelque chose de décent à manger? De vendre votre corps simplement pour éviter de recevoir une balle entre les deux yeux?
- Allez vous faire foutre! Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous parler, plus jamais! Vous faites semblant de vous intéresser à moi, mais dans le fond, tout ce que vous faites est de m'utiliser afin de boucler votre enquête. Vous êtes comme tous les autres, vous allez faire ce que vous voulez de moi puis après, vous allez vous débarrasser de moi. Vous savez ce que ça fait de vous? Un macro! Comme tous les autres macros que vous avez croisés durant votre carrière! Vous n'êtes pas mieux que les autres, la seule différence, c'est que vous travaillez de l'autre côté du système; eh bien, Booth, malgré tout ce que vous dites, votre côté est nul! Il ne m'a jamais aidé et ce n'est pas demain la veille qu'il le fera! »
Je lui claquai la porte au nez, n'arrivant pas à croire que je venais de prononcer de telles paroles à un homme qui, à peine vingt-quatre heures plus tôt, aurait été considérée comme la personne la plus affable que j'avais rencontrée de ma vie.
Enragée, j'hurlai ma colère agrippant mes cheveux et me laissant tomber au plancher dos à la porte sanglotant de manière incontrôlable. Je savais qu'il m'avait parfaitement entendue de l'autre côté de la porte, mais je m'en fichais. À ce moment, je me serais tenue au milieu d'une centaine de personne, je me serais sentie aussi seule. C'était une nouvelle personne qui m'abandonnait et je le vivais comme si je vivais à nouveau le départ de mes parents. J'avais de nouveau quinze ans et j'étais seule au monde.
« Bones, souffla-t-il de l'autre côté de la porte. Il était à ma hauteur; il s'était assis lui aussi.
- Allez-vous-en, je vous en supplie, Booth.
- Je ne peux pas Bones.
- Booth, s'il-vous-plait! Je dois… je dois aller travailler bientôt, affirmais-je abattue alors que je vis une carte d'affaire se glisser sous ma porte.
- Bones… j'y ai écrit mon numéro et mon adresse personnelle, si vous avez besoin d'aide.
- Je n'en aurai pas besoin, Booth, mais merci quand même.
- Je vais garder un œil sur vous Bones, prenez soin de vous! »
Je l'entendis se lever puis marcher au loin et je restai assise catatonique sur le plancher de ma cuisine longtemps, très longtemps. Sans même que je m'en aperçoive, quelques heures s'étaient passées et l'obscurité totale avait envahis ma maison. Un calme anxieux s'était emparé de moi et dans cet état agité, je m'étais levée, changée et je partis au boulot.
C'est lorsque, alors que j'acceptais l'offre d'un client, j'aperçus son SUV de l'autre côté de la rue que je compris qu'il ne m'avait pas menti lorsqu'il m'avait promis de garder un œil sur moi.
À suivre…
