6.

En dépit du temps écoulé, c'était toujours avec une certaine appréhension que Kei entra dans les appartements de son capitaine, les lieux chargés de la complicité entre l'Humain et la Niflung.

- Alors, on a un cap précis, cette fois ?

- Si : rester dans le coin et éviter les troupes de Gaïa te satisfait ?

- Je crains de devoir m'en contenter, en effet. Et je n'ai pas à relever que c'est folie pure ? En dépit des rêves utopiques de Yama, nous sommes de par notre condition même des ennemis que Gaïa ne voudra jamais nous voir qu'atomisés ! Ce que les Walkyries pourraient bien faire pour cette bande de gouvernants englués dans leurs propres convictions et œillères.

- Ce qui est tout à fait concevable, admit le grand pirate balafré. Mais si je ne peux me résoudre à la détruire, j'ai à faire en sorte que la Terre puisse accueillir les générations futures.

La blonde seconde de l'Arcadia eut un petit reniflement amer.

- Gaïa s'est appropriée la résurrection de la Terre. Nous continuons de passer pour ceux qui l'ont noyée sous la matière noire. Quoi que nous fassions, nous demeurerons damnés pour l'éternité.

- Tu te trompes, Kei ! jeta soudain Mimay.

- Comment cela ? s'étonna la jeune femme.

- Je crois que tu peux le deviner, rétorqua Albator avec dans l'œil un mélange d'ironie et de tristesse.

- En lâchant la matière noire sur la rouge, nous nous libérons au passage. Mais sans certitude de réussite !

- Bien. Et il y a Alban à bord. Je n'ai jamais pu me résoudre à le mettre volontairement en danger. Mais là je transgresse mes propres règles ! Alban n'a que treize ans. Etre né sur un cuirassé de guerre pirate est déjà un poids suffisamment écrasant pour ses jeunes épaules… Je ne veux pas le mener à la mort. Et je ne peux rien lui offrir de mieux que l'Arcadia. Pauvre gosse, être simple mousse et mourir avec l'équipage était bel et bien le moins pire que je pouvais lui donner ! Je n'aurais jamais dû lui révéler une vérité qu'il n'ignorait en effet pas. Il ne quittera jamais le bord !

- Je vais sur la passerelle m'assurer que nous suivons notre cap, fit Kei en quittant l'appartement.


Mimay s'étant rendue au cellier pour ramener des réserves d'alcool, Albator vida le fond de la bouteille dans un verre pour en saluer le spectre apparu.

- Effectivement, nous ne trinquerons plus jamais… Alors, des objections à mes plans ?

- C'est toi le capitaine !

Yama eut un petit rire.

- Mensonge d'amitié, mais je connais désormais la vérité ! Comment ai-je pu croire qu'Alban était de moi ? J'ai vu en Myna le sosie de Nami, mais elle ne pouvait craquer que sur le plus mauvais des deux garçons ! Mais j'ai aimé cette illusion que je me suis moi-même créée. J'ai sincèrement aimé cet enfant. En revanche, son avenir a en effet toujours été des plus sombre ! Ton plan pourrait marcher, sauf que nous avons toutes les chances de finir en feux d'artifices spatiaux ! Alban a la confirmation de la vérité, il peut tout endurer !

- Non, tu idéalises à nouveau, contesta Albator. Et, même si ce fut le cheminement de seulement quelques semaines, je ne peux envisager froidement de le sacrifier !

- Tu as fait un sacré chemin. Rien à voir avec l'affolé sanguinaire qui envisageait de détruire les univers pour tout reconstruire sur les cendres renaissantes.

- Ça pourrait encore se faire, affirma paisiblement le capitaine de l'Arcadia. Cela résoudrait les questions de Gaïa et des Walkyries du même coup !

- C'est moi qui ai le dernier détonateur ! rappela le fantôme de Yama.

- Et comme tu es mort, j'ai remis la main dessus !

Le spectre aurait pu devenir pâle comme un mort, s'il ne l'avait déjà été !

- Tu n'as donc renoncé à rien ?

- Je suis un peu obstiné de nature. Et vu les forces en face de moi, je devrai tout tenter. Je me suis servi de la matière noire, et j'ai failli détruire notre paradis perdu. Je recommencerai, presque sans hésiter, si j'ai la conviction qu'il y a une chance de le sauver, cette fois !

- Je suis naïf, mais tu es toujours aussi fou à lier !

- Capitaine sur la passerelle ! ordonna Yattaran par l'interphone.

- Qu'y a-t-il ?

- Un certain colonel Germon vient d'apparaître, à la tête d'une flottille de Gaïa, répondit Kei.

- Branle-bas de combat ! rugit Albator.

enfin te soigner, capitaine !