9.

Kei leva les yeux sur son capitaine qui venait d'entrer sur la passerelle, n'osant un mot et tentant d'afficher un regard serein.

- Où en est l'Arcadia de sa régénération ? jeta Albator d'une voix cinglante.

- C'est beaucoup plus lent qu'à l'ordinaire. On dirait que ce rayon inconnu a parasité la matière noire, lui ôtant de son pouvoir ! répondit la blonde seconde en combinaison rose, sur un ton monocorde.

La main sur une des poignées de sa barre, le grand pirate balafré demeura un long moment silencieux, personne sur la passerelle n'osant le rompre !

- Tu as dit l'autre jour que la tête de cette araignée spatiale avait mis HS tous nos systèmes électroniques ? reprit Albator. Qu'ont donné tes recherches, Toshiro ?

- Que Gaïa a développé sa technologie à un point inimaginable, je n'ai jamais réussi à rentrer dans les ordinateurs, qu'il s'agisse de ceux de la flotte ou du Conseil ! Impossible de savoir ce qu'ils ont utilisé, et donc…

- Et donc, ça nous rend aussi vulnérables la prochaine fois que lors de ce premier engagement ! rugit Albator en martelant la barre, brisant la poignée la plus proche, percevant parfaitement que les os de sa main volaient en éclats. Sur ce coup, c'est nous qui avons sous-estimé nos adversaires !

- Je suis désolé, glissa Yattaran. Je n'aurais jamais dû me rengorger !

- Tu as réagi comme à l'ordinaire. Et nous avions toujours disposé d'une légendaire suprématie depuis bien des décennies, temporisa Kei. Oui, nous étions bien trop en confiance… et le prix à payer fut atroce, ajouta-t-elle très bas en évitant le regard de son capitaine.

Légère, silencieuse, mais ne permettant à personne d'ignorer ses lumineux déplacements, Mimay se dirigea vers son ami qui dégageait d'insoutenables ondes de détresse.

- Nous avons à changer de cap, lança la Niflung. N'est-ce pas, Albator.

De la tête, ce dernier approuva.

- Mais nous ne pouvons pas faire ça ! se récria Kei, ne retenant plus les larmes qui lui montaient aux yeux. On va abandonner Alban ? !

- Si tu crois que la décision fut facile, poursuivit Mimay en captant de façon presque magnétique le regard du capitaine de l'Arcadia comme pour l'empêcher de réagir de façon viscérale et violente, revenant sur sa détermination. Oui, on va laisser Alban à la clinique privée de ce Prentil sur Miridaï. Nous attendrons juste qu'il sauve Alban, ensuite nous irons le rechercher. Comme s'il était envisageable de l'oublier derrière nous !

- Mais on ne pourra peut-être pas revenir, hasarda Yattaran. On a réveillé toutes les forces de Gaïa, la partie va être serrée comme elle ne l'a jamais été ! Si on se repointe, en visible, quel que soit les coordonnées où nous réapparaîtront, nous allons déguster !

- Yattaran, la ferme ! intima Kei en lui jetant à la tête le premier objet qui lui était tombé sous la main, à savoir une sorte de gros engrenage qui lui servait de presse-papier.

Rompant le lien entre la Niflung et lui, Albator fit face aux pirates présents sur la passerelle.

- Nous allons déposer Alban sur la station spatiale Miridaï. C'est ainsi et cela ne se discute pas !


Le cœur brisé, le Doc de l'Arcadia avait assisté aux derniers instants entre son capitaine et le jeune garçon qu'il avait mis au monde treize ans plus tôt.

- Je dois m'occuper de son transfert, capitaine, il te faut le laisser, maintenant.

- Je ne peux pas, Doc ! Si seulement j'avais laissé mes sentiments se libérer au lieu de m'en remettre sur tous les pères de substitution que ce pauvre gosse s'est cherché ! J'ignorais que les maudits que nous étions avions assez de vie en nous pour la donner à l'amour survenu de la façon la plus inattendue ! Je crois que je n'ai pas cru, longtemps, qu'Alban était bien de moi. Yama et moi avons séduit Myna en même temps, elle nous a aimés en retour et tout fut si inextricable, d'où le doute sur la paternité de ce gamin… Et à présent, il ne reste plus rien ! En fait, j'ai toujours su que je n'aurais jamais dû rouvrir mon cœur, ça m'arrangeait bien d'être un fou furieux prêt à sacrifier les univers ! Maintenant, je me dis que j'aurais peut-être dû m'ôter le cœur, le jour de la naissance d'Alban, et le sceller dans un coffre afin que le moment venu l'Arcadia lui revienne, bien que ce ne soit guère l'héritage dont un jeune homme puisse rêver ! Mais tous ces délires sont désormais inutiles, il n'y aura nulle relève, et aucun héritier à donner à notre malédiction… Yama, Alban, je les perds tous, les uns après les autres… Et moi je suis toujours là !

- Je l'emmène, insista le Doc de l'Arcadia. Ne tente rien, sur un réflexe irraisonné, capitaine, je t'en prie.

- Comme si j'avais le choix… A bientôt, Alban. Je reviendrai, je te le promets, raccroche-toi à ma parole !

Albator caressa doucement le front de l'adolescent plongé dans un profond coma, sous assistance respiratoire, les os brisés et souffrant de brûlures et d'écrasements musculaires.

« Adieu, Alban », songea-t-il, réaliste, ne pouvant croire à un miracle.

- Je suis prêt à recevoir mon patient, fit dans la radio la voix de Prentil, le directeur de la clinique privée de la station spatiale de Miridaï.

- Je peux l'amener sur Miridaï… ? s'enquit le Doc de l'Arcadia.

- Oui, souffla Albator, désespéré et réalisant que la noirceur des treize décennies écoulées remontaient en lui après le trop bref espoir de lumière qui lui avait été apporté par un enfant, et qu'il avait rejeté, par ignorance et peur de redevenir humain justement.

A bout de forces, d'émotions, le corps rongé par les brûlures du sauvetage, trop de fumée avalée, des lacérations en se glissant entre les débris d'une salle des machines ravagée, Albator s'évanouit.

Doc Zéro ne put s'empêcher d'avoir un sourire.

- Je vais peut-être pouvoir enfin te soigner, capitaine !