11.

Le colonel de l'Eréthée avait fait son rapport auprès du Conseil des Sages de Gaïa.

- L'Arcadia n'a rien vu venir, mais nous ne pouvons pas non plus percer son bouclier d'invisibilité. Il a disparu je ne sais où. Mais je ne vais pas lâcher le morceau et explorer minutieusement ses positions de repli éventuelles.

- En tout cas, le plan s'est révélé efficace, remarqua Vaélysse.

- Vous auriez dû faire viser directement la passerelle, gronda Karvyn, ça nous aurait débarrassé de toute cette bande de pirates ! Là, le cuirassé d'Albator est sûrement à nouveau en parfait état !

- Oui, et il ne se fera pas surprendre deux fois, ajouta Neski en pianotant toujours sur son clavier pour composer en direct le compte-rendu de la réunion.

- Je doute qu'il trouve la parade pour empêcher que nous éteignions à nouveau tous ses systèmes, insista Vermon. J'augmenterai d'ailleurs le niveau de l'onde de frappe et ça lui prendra plus de temps pour basculer sur ses batteries de secours. A moins qu'il ne songe à naviguer entièrement en manuel, nous pourrons frapper encore une fois, plusieurs fois même, et si nous infectons davantage la matière noire, la régénération deviendra problématique pour Albator et je pourrai l'achever.

- Tout cela demeure théorique, reprit Karvyn la mine toujours revêche. Et vu que le nuage de matière rouge continue sa progression, il va vite devenir notre préoccupation première !

- J'ai l'impression que ce nuage rouge intéresse le capitaine de l'Arcadia, remarqua Vaélysse. D'ailleurs, il se dirige vers la Terre, et la Terre semble beaucoup lui tenir à cœur.

Elle ricana.

- On peut se permettre de rêver. Et si le nuage de matière rouge nous lâchait la besogne ?

- Je vois ce que tu veux dire, approuva le leader des Sages. L'Arcadia rôde dans la galaxie, sans la quitter, comme s'il attendait le nuage… On l'a même signalé, mais sans confirmation, du côté de la colonie de Miridaï. J'espère qu'il n'a pas l'intention de la piller !

- A vous de protéger la station spatiale de Miridaï, colonel Vermon, intima Karvyn. Et parcourez ses listings de fréquentation, pour voir si rien d'anormal n'a été signalé au cours des quarante-huit dernières heures.

- A vos ordres, fit le capitaine de l'Eréthée en saluant les douze membres du Conseil des Sages de Gaïa.


Toujours sous sédatifs, Albator continuait néanmoins de cauchemarder, à l'infini semblait-il.

« Comme si déjà en état de conscience je ne me morfondais pas assez ! J'ai eu un rayon de soleil et je l'ai ignoré… J'ai vraiment été obtus au possible. Comment ai-je pu ne pas réaliser, ou plutôt le nier tant d'années durant, qu'Alban était un cadeau de Myna et qu'elle me le confiait pour aider à cette rédemption qu'elle souhaitait de toutes ses forces pour moi ? Me sauver, c'était illusoire au possible ! Alban, je n'ai même pas pu te protéger. Et je sens que je n'arrive plus à veiller sur l'Arcadia et ses membres d'équipage ! ».

Errant sans fin dans une salle des machines en flammes et secouée d'explosions, Albator hurla encore et encore, appelant son fils qu'il ne parvenait pas à retrouver.


Prentil sursauta.

- Décidément, je ne m'y fais pas, Yama ! Et je n'arrive pas à me faire à l'idée que tu sois mort ! Je n'y ai jamais cru, mais la diseuse de bonne aventure que nous avions consultée, étant ados, t'avait prédit d'atteindre presque les cent ans !

- On ne pouvait pas être deux à passer le cap du siècle à bord de l'Arcadia, remarqua Yama avec un déconcertant sens de l'humour. Mais l'atmosphère y est plus lourde que jamais.

Le directeur de la clinique privée se leva pour faire quelques pas.

- Je ne l'ai fait que pour toi, Yama. En aucun cas, je ne voudrais être soupçonné d'être venu en aide à un pirate de sinistre réputation !

- Non, tu l'as fait avant tout pour respecter ton serment médical. Tu n'aurais pas pu laisser Alban mourir de ses blessures ! rectifia le spectre de Yama.

Prentil s'assombrit.

- Le gosse est très loin d'être tiré d'affaire. Il est dans un état critique, le pronostic vital toujours engagé. Son corps est brisé, ses organes lésés, les traumatismes multiples et la cicatrice en travers de sa joue gauche le défigure pour toujours !

- Est-ce qu'il n'y a aucun risque pour qu'on découvre le petit ? reprit Yama après un moment de silence.

- Toujours. Les soins, le personnel médical, il y a toujours des fuites possibles. Et je ne pourrai jamais m'interposer si on voulait arrêter le gamin.

- Tu argumenterais la question des soins ! Albator m'a fait confiance pour lui ramener son fils !

- J'espère sincèrement que ton ami ne se berce pas trop d'illusions, fit le chirurgien, pessimiste au possible.

- Oh non, souffla Yama, déjà pâle comme un mort mais semblant devenir plus blême encore.