12.
Kei s'approcha de la Niflung qui se tenait assise sur un des accoudoirs du grand fauteuil aux coussins rouges du capitaine de l'Arcadia.
- Doc a dit qu'il avait laissé Albator sortir. Où est-il, en ce cas ? Nous avons besoin de lui ! Un autre nuage, indétectable jusque-là, est apparu, et il se dirige droit vers la Terre !
La blonde seconde du cuirassé se mordit les lèvres.
- Mais la Terre n'est plus la priorité de notre capitaine, n'est-ce pas ?
Mimay leva légèrement la tête, son étrange regard, vide mais néanmoins expressif, se posant sur la jeune femme en combinaison rose et cuissardes noires.
- Il était devenu le moins humains de tous, et il est à présent celui dont le cœur s'est le plus réveillé. Et ça le détruit plus sûrement que le pire de nos ennemis !
- Mais, on ne peut pas laisser la Terre être à nouveau détruite ! se récria Kei, horrifiée. Je ne parviens plus à suivre le raisonnement d'Albator…
- A quoi bon sauver la Terre, si Albator n'a personne à qui la léguer en héritage ? murmura la Niflung. La Terre, Gaïa, la déesse nourricière, à confier à celui en qui il avait le plus confiance, l'ultime espoir d'Albator. C'était déjà personnel, avant. Cela l'est devenu encore plus ! Et, quelque part, il sait qu'il y a peu de chances pour qu'il revoie un jour Alban.
- Pauvre gosse, il n'aura vraiment rien reçu de la vie, se désola Kei.
- Il a tout donné à l'Arcadia, il en était un des meilleurs membres d'équipage. C'était Alban qui devait un jour s'asseoir dans ce fauteuil, je crois que nous le comprenons enfin tous. Ce jour-là seulement, Albator aurait pu partir, en paix.
- Où est-il ? glapit Kei, inquiète au possible.
- Au plus près qu'il puisse l'être d'Alban.
Machinalement, Albator porta son regard vers les caméras du bord qui renvoyaient sa position et son image à Toshiro.
- Tous les signes étaient là, limpides. Pourquoi n'ai-je rien voulu voir ?
- Peut-être parce que tu avais peur de ta propre humanité ?
- Je l'ai perdue quand la matière noire a ravagé la Terre au lieu de la protéger, quand elle a métamorphosé le Death en cette cauchemardesque monstruosité squelettique qui n'avait plus de cuirassé que le nom. J'ai voulu tout changer, en causant plus de folie encore, jusqu'à la totale destruction. C'était une solution, mais c'était aussi là l'incarnation du mal absolu, celui-là même que j'avais voulu combattre… Je nous ai tous perdus, nos âmes à tous. J'ai à payer.
- Tu ne peux pas te stigmatiser, pour l'éternité ? glissa le Grand Ordinateur.
- Si ! Et je n'ai plus aucune raison de me rapprocher un tant soit peu du militaire fidèle aux ordres que je fus ! Je suis le capitaine pirate d'un vaisseau maudit, un bon vieux stéréotype de fiction !
- Alban est toujours en vie !
- Yama n'est pas revenu, pour m'apprendre… Bien que je doute qu'il ait le cran pour le faire car il doit deviner que je ne veux pas entendre cette nouvelle !
Albator eut un profond soupir.
- Tout était sous mon œil et je n'ai pas compris…
Pivotant sur lui-même, Albator s'emplit le regard des visions de la serre, débordant presque sous les fleurs qui avaient été cultivées avec patience, passion et talent !
- Un véritable jardin de ce que certaines religions appellent « paradis ». Alban est né sur un cuirassé de guerre pirate, son cœur était pourtant pur, il était idéaliste, il croyait que la vie lui apporterait le plus beau… Et il a reçu le pire… Je peux vivre avec le poids de mes fautes, mais pas à ce point ! Je ne peux pas, Toshy, je ne peux plus… Et je ne veux pas non plus mener ce cuirassé et ceux qui l'habitent à une destruction certaine et totale.
- Ils le souhaitent, releva Toshiro.
- Nous prions tous pour que notre errance s'arrête enfin, je le sais très bien ! Mais il y a ces tâches que nous nous fixons aussi pour ne pas complètement devenir fous, à moins que nous ne le soyions déjà…
- Alban est toujours vivant, je suis connecté à la clinique du Professeur Prentil. Ne craque pas, Albator, ça ne te ressemble absolument pas !
- Comme je disais, je ne pense pas qu'il soit bon que je retrouve mon humanité… En étant mortellement efficace, je nous sauvais tous ! J'ai hésité, je me suis rendu en retard sur la passerelle après avoir mis Alban en sécurité, j'en suis parti en coup de vent sans même m'assurer que nous étions en état d'effectuer notre téléportation… Je perds non seulement tous mes réflexes, mais aussi toutes mes responsabilités envers ceux qui me suivent involontairement depuis cent trente ans !
- La Terre et toi devez renaître, insista Toshiro. C'est le plus fol espoir que nous ayons jamais eu ! Il faut t'y raccrocher, y croire. Les nuages de matière rouge arrivent ! Bien avant les colonies de Gaïa, la Terre est menacée !
- Je retourne sur la passerelle. Cap vers la Terre ! intima Albator.
