17.

Les mois étaient passés, dans les cités de Mars la vie s'était poursuivie, au gré des célébrations rituelles organisées depuis bien des décennies par le Conseil des Sages.

Le sujet, un instant d'inquiétude, avait été oublié, les nuages de matière rouge et les vaisseaux oursins des Walkyries ayant tout bonnement disparu.

Et il en était de même pour le croque-mitaine pirate, lui aussi un moment réapparu, et à nouveau reparti pour les légendes – mais pas pour tous !

Vermon finissait son petit déjeuner quand il vit celui qui partageait ses repas depuis longtemps sourire avec un plaisir qu'il ne lui avait jamais connu.

- Alban ?

- Yama est revenu ! murmura l'adolescent en mettant une main devant sa bouche afin que les caméras qui les surveillaient ne puissent permettre qu'on lise sur ses lèvres.

- Vraiment ?

- Oui, il doit vouloir n'être visible que de moi. Ou alors c'est à cause du lien entre nous.

Le jeune garçon reposa son bol de céréales presque vide.

- Je me sens un peu barbouillé, je vais prendre l'air !

Se levant de table, il sortit dans le jardin, à l'endroit le plus dégagé, aussi loin si possible d'éventuels autres micros.

- Yama ?

- Je suis juste derrière toi. On s'est tellement inquiété pour toi ! Non, ne tourne surtout pas la tête, continue de t'appuyer à cette fontaine et à faire mine de te rafraîchir le visage.

- Vous êtes tous revenus ? questionna Alban, la voix légèrement altérée.

- Oui, bien sûr !

- Non, ce n'est pas du tout évident pour moi, protesta l'adolescent. Je n'ai jamais su comment s'était fini l'affrontement face au Gorion.

- Le quoi ?

- C'est le nom de la station spatiale araignée qui a paralysé l'Arcadia. Ensuite tout a sauté, brûlé, je n'ai plus eu aucun souvenir… Etes-vous saufs ? répéta Alban en s'efforçant de ne pas élever la voix.

- Il y a eu des pertes, en salle des machines, presque tout le monde, en fait. Yattaran a soulevé les débris qui t'écrasaient, et ton père t'a sorti de là. Il t'a emmené à l'hôpital de l'Arcadia, ton sang ruisselant sur sa combinaison de cuir, et en faisant fi de ses brûlures, de toute la fumée inhalée. Mais le Doc ne pouvait te soigner, il a dû choisir de…

- J'ai compris, inutile de tout me détailler. Et Prentil m'a expliqué aussi. Mais j'ai peur d'être une arme contre mon propre père ! Il faut me sortir d'ici !

- Nous y travaillons. Mais c'est compliqué. Je suis un fantôme, l'ombre du souvenir de ma vie humaine. Ça aide Albator et ça lui cause bien des soucis !

Alban se racla la gorge.

- Il faut faire vite, insista le jeune garçon. Très bientôt, les Sages ne se contenteront plus d'interrogatoires presque cordiaux… Et je ne veux pas pouvoir raconter tout ce que je sais sur l'Arcadia, l'équipage, mon père !

- Tu ne sais pas assez pour les intéresser. Nous t'avons toujours traité en mousse, les secrets de la malédiction…

- Mais Toshiro a commis l'erreur de tout me dire ! Je l'ai harcelé quand Doc m'a révélé le secret de polichinelle sur l'identité de mon père ! Ils auraient dû te le dire aussi, non ?

- Ils ont eu raison de ne rien me révéler. Je vivais un rêve éveillé, avec le souvenir d'une femme merveilleuse que j'avais enfin pu aimer avec mon esprit et mon corps d'adulte. J'aurais plus haï Albator de me ramener à la réalité que me laisser m'enferrer dans mes illusions où tu étais le bébé avec les yeux de ta maman ! Mon grand frère et moi avions été en compétition pour Nami, ce fut encore pire pour Myna avec ton père ! Le charisme et l'aura de mort du pirate l'a emporté. Je me suis incliné. Et tu es venu au monde si vite après ! Et elle est partie, trop tôt aussi… Tu as eu deux parents exceptionnels, Alban. Et nous allons venir te ramener à bord d'un vaisseau de folie qui est finalement le seul endroit où tu seras vraiment en sécurité !

- Merci, Yama.

Le spectre disparu, le jardinier commençant à poser des regards insistants sur le jeune prisonnier qui se baignait encore et encore le visage, Alban revint dans la villa.


En véhicule blindé, escorté, Alban avait été amené à la clinique Nouvelle Terre où il avait subi toute une panoplie d'examens.

- Je suis à vos ordres, fit Vermon en saluant le leader du Conseil des Sages de sa flotte.

- Revenez prendre un passager, colonel, intima Karvyn. Ensuite, repartez à la chasse aux pirates.

- Le capitaine Albator est reparti dans l'oubli.

- Vous aurez son fils, annoncez-le officiellement, et il va accourir plus vite qu'un chiot la queue frétillante avant sa promenade quotidienne ! Et là, vous savez quoi faire !

- Oh que oui. Et j'ai très hâte d'en finir, Eminence ! Sauf qu'il ne se laissera pas avoir aussi facilement !

- Ca, c'est à vous de jouer ! gronda Karvyn.

- Je repars en mission, obéit l'officier de la flotte de Gaïa.