Chapitre 2

L'envie soudaine de partir en courant et de me faire abattre me prend aux tripes. Ce sera sûrement moins douloureux et plus rapide. Au lieu de ça, les regards convergent vers moi, un chemin de personne se forment et je ne sais pas comment –par quelle force- je me retrouve à avancer jusqu'au podium.

A défaut de vouloir regarder mes pieds, je cherche des yeux auxquels m'accrochés. Ceux du maire son fuyant, ceux d'Ezla ne font qu'attiser ma détresse et Hook regard droit devant lui, la tête haute. Puis, je croise ceux de Mags. Mags qui sait exactement ce que ça fait de s'avancer jusqu'à ses marches et qui me lance un sourire. Fin et délicat. J'avance vers ce sourire, pas la main de notre hôte ou l'accolade du maire, mais vers cette personne qui est la seule à véritablement comprendre. Ou presque.

Pourquoi moi ? Ais-j envie de crier à la foule. Pourquoi moi ? Je n'ai pas le souvenir d'avoir fait quelque chose de mal, au contraire, je me suis toujours bien comportée ! Je n'ai jamais été turbulente, j'ai toujours fais ce qu'on me demandait, même après avoir perdu mes parents, je me suis toujours débrouillée toute seule sans faire de tord à personne !

Puis je comprends. Toute seule. Hook aussi est tout seul. Nous n'avons personne à qui dire au revoir, personne à pleurer et personne pour nous pleurer. Tous ses enfants devant nous, ils ont une famille. Pas nous. Je lance un regard à Hook pendant qu'Ezla lève nos mains.

- Mesdames et messieurs : NOS TRIBUTS DU DISTRICT QUATRE !

Des maigres applaudissements retentissent –par pur politesse-, ils cachent leurs visages honteux. Au loin, une femme éclate en sanglot, je la reconnais, c'est l'une des femmes qui a trouvé Hook, je crois qu'elle l'a un peu élevé. Ma voisine s'approche pour la réconforter. J'ai l'impression qu'elle lui chuchote qu'ils n'avaient pas le choix et je commence de plus en plus à croire en un coup monté. Ce sont-ils réunis pour décider ? Ou bien était-ce de l'inconscient collectif ?

J'ai envie de leur hurler qu'ils auront notre sang sur les mains, mais c'est inutile. Ils le savent déjà.

Alors qu'Ezla nous entraine dans le palais de justice j'entends les portes se refermées derrière nous et j'ai envie de lui dire que personne ne viendra nous dire au revoir, mais je ne veux pas parler pour Hook.

Je sais que nous n'avions rien, c'est vrai, mais nous avions nos vies et ça aurait du être suffisant.

Les au revoir durent plus longtemps que ce à quoi je m'attendais. Peut être qu'Hook avait bel et bien des personnes à qui faire ses adieux. Quant à moi, les deux seules personnes qui viennent me voir sont le maire et ma voisine. L'un m'a remercié et félicité, l'autre m'a enlacé. J'ai dis aux deux que je veux que cette dernière récupère ma maison. Pour son fils qui va être en âge de vivre seul et, en vu des circonstances, ils n'ont pas la force de me le refuser.

Sur le chemin qui nous mène au train, je m'attendais à voir les rues vide –comme à chaque fois que les tributs s'en vont pour les Hunger Games. Ici, pas d'au revoir, ceux qui ont encore leur enfant s'enferment pour fêter le fait qu'ils sont encore ici. Pour ceux dont les enfants ont été arrachés, ils s'enferment aussi, pour pleurer tout le jour. Mais aujourd'hui, c'est différent.

Peut être pour l'audience, peut être parce que les Pacificateurs ont empêché les gens de rentrer chez eux, parce qu'aujourd'hui, plus que n'importe quel autre jour, nous vivons une situation particulière. Ou alors, pour nous montrer qu'ils nous soutiennent malgré tout.

Le chemin est tout aussi silencieux que la moisson et nous passons devant des centaines de visages désolés.

Je ne sais pas quel avait été le but, mais moi, ça m'avait plus énervé qu'autre chose.


Quand nous montons dans le train, celui-ci est spacieux et incroyablement riche. Il y a 25 ans de cela, le Capitole et Panem se remettaient d'une guerre, d'une crise et aujourd'hui, il y avait des trains de luxe ? Depuis quand le Capitole avait retrouvé tant de richesse ? Et pourquoi, au nom du ciel, est-ce qu'il le gardait pour eux encore une fois ? Mon père m'avait raconté que les Jours Obscurs avaient commencé par des Jours de Diètes. De maladie, de famine, de misère auquel le Capitole était resté sourd. Et aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, tout recommençait.

Combien de temps allait-il falloir au Capitole pour comprendre que son peuple ne pouvait pas vivre comme ça ? Et combien de temps allait-il falloir au Peuple pour comprendre qu'ils ne devaient pas vivre comme ça ?

- Classieux, nous demande Ezla avec une pointe de fierté.

- Pompeux, répondit Hook (ce qui me décroche un sourire).

Ezla semble vexé, il ne doit pas aimer qu'on critique son style de vie.

- Tout le Capitole ressemble à ça ? Demande-je d'une petite voix qui ne me ressemble pas.

- Bien sur ! Et même en mieux ! Ca, ce n'est rien comparé aux merveilles qui vous attendent au Capitole, surtout que pour cette première année d'Expiation, tout le monde est en effervescence ! Ils ont mit le paquet, comme on dit !

Son enthousiasme fait peine à voir. Je me demande quel âge il a, et s'il a connu les Jours Obscurs. S'il s'est enrichie ou a toujours connu la richesse. Non, en fait, non, je ne préfère pas savoir.

Nous nous installons après un bref repère des lieux. On nous a apprêtés un train, rien qu'à nous. Douze wagons entièrement à notre disposition et je me demande si je ne peux pas me trouver une cachette et y rester jusqu'à la fin de mes jours. Enfin, le train démarre et nous sommes partie pour le Capitole. Quand le train commence à prendre de la vitesse, Hook et moi ne pouvons pas nous empêcher de nous lancer un regard.

- Impressionnant, n'est-ce pas ?

Ezla ne cesse de nous venter la vitesse du train qui « n'en finira pas d'accroître », persuadé qu'un jour, on pourra aller du Douze au Capitole en à peine trois jours. J'ai envie de lui répondre qu'avant de s'imaginer aller au Douze, il devrait d'abord réfléchir à comment aller du Quatre au Capitole en moins de deux jours. Parce qu'il y a bien deux jours qui nous séparent de l'enfer.

Deux malheureux petits jours.

Après qu'Ezla nous ai fait l'éloge du Capitole, Mags nous rejoins. Elle a un petit sourire plaqué sur le visage, d'une sincérité extrême et qui me touche peut être plus que de raison. Quand Hook la voit, il se lève d'un bond -que j'interprète comme du respect et j'en fais donc de même - puis je le vois s'avancer à toute vitesse vers elle pour se fondre dans ses bras. C'est à ce moment que je me sens ridicule et je me rassis discrètement –ni vu, nu connu.

Quand l'accolade se termine, les deux se tournent vers moi, je pense que mon regard réclame des explications même si ma politesse me crie de me taire.

- Elle s'est occupée de moi, répond simplement Hook.

- Oh, non, enfin, je sais que ce ne sont pas mes affaires…

- Arrête, ça se voit que tu mourrais d'envie de le savoir.

Hook et moi nous nous connaissons. Pas au point de se dire amis, mais nous sommes au-delà de la simple connaissance. Quand j'ai perdu mes parents, il est venu me voir pour me montrer comment me débrouiller. Avant ça, quand on était vraiment des enfants, on a apprit à nager ensemble. On a été dans la même classe aussi, plusieurs fois. Mais je ne crois qu'il y ait quoique ce soit d'autre qui nous lie. Maintenant, il y avait les Jeux aussi.

Maggs vient s'asseoir en face de moi et pose une main sur mon genou.

- Alors, comment vas-tu ?

Je crois que c'est la première fois que je l'entends parler. Sa voix est douce et chaleureuse. En fait, tout est doux et chaleureux en elle, si bien, que je me demande comment elle a fait pour être ici. Pour sortir des Jeux, devenir un vainqueur. Tuer vingt-trois autres tributs.

Puis je réalise encore une fois que c'est ce qui m'attend.

- Pas fort.

- Je m'en doute.

Hook prend place à mes côtés. Il a l'air si calme et posé, comme s'il avait fait ça toute sa vie. Moi, je me sens perdue, piégés et perdue. Vraiment perdue. Mais surtout piégée.

- Je vais pas y aller par quatre : je suis votre mentor. Je suis sensée vous aidez à remporter les Jeux.

Je m'arrête au mot sensé. Peut être nuance-t-elle la phrase en mémoire de ceux qu'elle n'a pas pu ramener chez eux. Une fois son rôle établit, on en vient au vif du sujet.

- Avez-vous un talent particulier ?

Instinctivement, j'ai envie de répondre non. Je ne sais pas me battre –à peine me défendre. Je ne sais pas me servir d'arme, sauf si on considère une canne à pêche comme arme. Je ne sais pas différencier un aliment comestible d'un poison. Je n'ai pas un bonne mémoire et, hormis les bateaux et les poissons, je n'ai pas beaucoup de connaissance du monde extérieur.

- Je sais me battre, répond Hook avant moi. Aussi bien sur terre que dans l'eau. Je sais comment me servir de mon environnement à mon avantage. J'ai une bonne endurance.

- Je sais de quoi tu es capable et, sincèrement, je ne pense pas que ça te serra suffisant dans l'arène.

Pas suffisant ? J'ai déjà vu Hook se battre et on me dit que ce n'est pas suffisant ? Je n'ai même pas un tiers de son talent et ce n'est pas suffisant. Je m'enfonce dans mon siège. Je vais mourir.

- Et toi Peach ?

- Je n'ais rien de particulier. Je ne sais pas me battre, j'ai à peine la force de soulever mon filet de pêche… Je ne suis pas plus intelligente qu'un autre. A moins qu'on considère que faire des filets de pêche est un talent, je ne crois pas avoir de botte secrète.

Elle plisse légèrement les lèvres et je crois qu'elle comprend que ce ne sera pas cette année que le district Quatre remportera les Hunger Games. Mags se tourne vers Hook.

- Tu peux rivaliser avec les tributs des districts inférieurs au Quatre. Mais ceux du Un et du Deux sont de vrais adversaires. Quant au filet, je suis sûre que nous pouvons en faire quelque chose. J'ai bien réussis en ne sachant me servir que de crochet. (Elle se tourne vers Ezla) Est-ce qu'on a les vidéos des autres moissons ?

- Euhm, oui, je crois qu'on peut y accéder dans le wagon trois.

On se lève prestement et y allons. Les wagons sont grands et spacieux, par les grandes fenêtres, on voit le district défiler sous nos yeux à toute vitesse. Je regarde la mer et me demande si c'est la dernière fois que je la vois. Surement. Hook aussi à se regard, comme un adieu silencieux. Quelque chose qui meurt peu à peu en lui.

L'espoir, peut être…


Mags ne mentait pas : les tributs du Un et du Deux sont effrayants. Je ne sais pas quoi en penser. Cette gamine –quatorze, quinze ans ?- du Deux qui est deux fois plus baraquée que moi. Son compatriote qui semble avoir tellement de rage en lui qu'il a même effrayé son hôtesse. Cette fille du Un qui avait l'air aussi frêle et fragile que Titus –ce gars du district Six qui était devenu totalement fou l'année dernière et avait viré au cannibalisme. Quant au garçon, son sourire suffisant en disait long sur ses capacités. C'était eux que les habitants avaient choisis, et ils l'avaient surement fait pour de bonne raison. Pas parce qu'il n'avait personne, comme nous. Ou parce qu'ils n'avaient pas le choix. Mais parce que chaque habitant croyait qu'ils avaient une chance de gagner.

Je me tourne vers le reste de l'équipe. Eux aussi en sont venus à la même conclusion.

Les têtes défilent et je remarque qu'il y a peu de véritable enfant. Sans doute la première année ou aucun gamin de douze ou treize ans participera. Je me demande ce qui a poussé chaque habitant à voté contre eux. Était-ce des cas particuliers ? Des délinquants ? Des Orphelins ? Ou juste des gamins qui n'avaient pas eus de chance ? Une tête retient mon attention : le tribut du Sept. Il a un corps robuste –presque un colosse- et une cicatrice qui lui traverse le visage de par en par en passant par son œil gauche.

Il me fait peur.

Finalement, les plus misérables –ceux qui n'auront clairement aucune chance- provienne du Douze, du Huit, du Cinq, du Trois et moi. Nous sommes rachitiques, pas bien imposant et sûrement les prochaines cibles des plus forts. Sur l'écran, je nous vois avancer sans grande conviction, le regard remplit d'incompréhension et nous nous ressemblons tellement.

Et j'ai peur. Peur de la façon dont je vais mourir.

- Vous aurez besoin d'alliés dans l'arène. C'est obligatoire.

Ça remarque me fait sortir de ma réflexion morbide. Je croise le regard d'Hook et d'un accord tacite –plus évident que tacite- nous savons que nous pouvons compter l'un pour l'autre.

- Mais attention, vous devez vous alliez avec des gens que vous n'aurez aucune peine à trahir. Et qui n'auront aucune peine à vous trahir aussi.

Nous comprenons ce qu'insinue Mags. On ne peut pas se choisir. Je ne sais pas pour lui, mais je ne pourrais pas le tuer –pourrais-je seulement tuer un mouche. Dans son regard, je vois qu'il hésite. Lui pourrait, s'il a une bonne raison. J'en ai une pour lui : mieux vaut un revenant que pas de revenant du tout.

- Le mieux serait de s'allier avec ceux du Un ou du Deux, propose Ezla qui est resté silencieux depuis trop longtemps.

Mags balaye la proposition d'un signe de main.

- Ils s'allieront déjà entre eux, vouloir les rejoindre, s'est se mettre soi-même une cible dans le dos.

- Je peux les battre, défit Hook avec un peu trop d'arrogance.

- C'est possible, avec une bonne stratégie, soutient Ezla.

- Tu dis ça parce que tu ne sais pas ce que c'est d'être dans l'arène, coupe Mags.

Sa voix se brise et devient nettement moins douce. Il y a quelque chose de briser chez elle et à côté de moi, je sens Ezla se raidir.

- D'abord, tu paniques. Tu découvres les lieux et tu ne connais rien. Devant toi, tu vois la Corne d'Abondance. Il y a des armes, des réserves, des sacs qui contiennent dieu-sait-quoi. Tout ça, bien mit en évidence pour une seule chose : le bain de sang. Et ça commence, les têtes tombent, tu cours et tu te blesses. Puis vient la soif, parce que tu as trop couru. La peur qui te tord le ventre parce que tu sais que derrière chaque partie du décor ce cache un piège, un ennemi, un monstre. Puis la faim, celle qui te fait envisager la mousse qui pousse à l'abri des regards, l'escargot sur le rocher, la sève de l'arbre. La fatigue, car tu ne peux pas te permettre de fermer l'œil. Mais le pire, c'est quand tu croises ton premier tribut. Celui là même qui a vécu la même chose que toi, qui ne veut que survivre mais que tu dois tuer pour ne pas qu'il te tue. Parce qu'il finira bien par le faire.

Un silence pesant s'installe. Mags à le regard perdu, elle revit ces scènes, ressent ce qu'elle a sentit dans l'arène parce qu'elle ne peut pas oublier l'effet que ça fait. Mon sang se glace.

- Ce n'est pas une bagarre comme tu as vécu des tas, Hook. Tu vas devoir tuer. Mette fin à la vie d'un Homme. Le battre à mort. Ça, est-ce que ça, tu en es capable ?

Hook semble réaliser. Il avale difficilement sa salive alors qu'il se redresse sur son fauteuil.

- Parce que tes adverses en seront capable, eux.

J'ai envie de pleuré et ça me fait réaliser à quel je suis faible. A quel point je n'ai aucune chance dans cette arène. Ezla pose une main sur la mienne que je comprends que je suis bel et bien en train de pleurer. Ça semble ramener Mags à l'instant présent et elle me sourit tendrement. Pourquoi sourit-elle ? Je viens de lui prouver encore une fois que je ne fais que lui gaspiller son temps. Hook se renfrogne sur lui-même et nous restons dans le silence.

Parce que c'est la seule chose que nous pouvons faire : gardez le silence.