How you turned my world you precious thing

(extrait de la chanson de David Bowie Within you tirée du film Labyrinth)

Peu après le départ de son client, Pierre pénétra quelques rues plus loin dans un immeuble miteux, gravit un escalier décrépi et entra dans un appartement au troisième étage.

Assailli par un lourd parfum musqué, il fronça le nez de dégoût.

– Ola ! s'écria l'homme qui lui avait fait remarquer John. Alors ? Comment ça s'est passé ?

– Ramon, ton faux accent devient chaque jour plus exécrable, répliqua Pierre sèchement.

Ramon éclata de rire.

– Il faut bien que je m'entraîne, dit-il soudain dans un anglais parfait. Et alors ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Ça a marché ?

– Ça n'aurait pas pu mieux fonctionner.

Involontairement, Pierre ferma les yeux un moment et un petit soupir s'échappa d'entre ses lèvres meurtries.

Ramon sourit largement.

– Tu l'as bien mérité. Ma part ?
À ces mots, une lueur de regret traversa son regard.
– Les bons comptes font les bons amis, ajouta-t-il. Le loyer ne se paye pas tout seul, et depuis que tu as emménagé ici...

– Comme si j'étais une charge... répliqua Pierre d'un ton traînant, mais avec bonne humeur.
Il chercha dans sa poche de chemise, mais n'en sortit que le préservatif usagé.

– Oh bon sang, non... Ça, tu peux le garder, s'exclama Ramon d'un air faussement dégoûté. Je veux du cash. Du cash sinon rien !

– Arrête, on n'est pas dans Pretty Woman, rétorqua Pierre en grimaçant. C'était juste la mauvaise poche.
Il sortit les 15 livres de son autre poche et tendit les billets à Ramon.
– Voilà, tu peux tout prendre si tu veux.

– Si je veux... Ramon s'empara vivement des billets et les compta. Par ici la monnaie. J'ai besoin d'un piercing au téton d'urgence.

Pierre fit une moue un peu écœurée, mais ne dit rien.

Il reporta son attention sur le préservatif usagé qu'il tenait encore dans son autre main.

– Que tu le veuilles ou non, il va quand même falloir que je me débarrasse de ça chez toi. Je ne veux pas que mon ADN tombe entre de mauvaises mains.

– T'es vraiment paranoïaque, tu sais ? répliqua Ramon impassible.

– L'enjeu est trop important, répondit Pierre avec un sourire étrange. Je n'ai pas le droit à l'erreur.

– Tu te rends compte que tu es parfois flippant ? dit Ramon, toujours aussi imperturbable.

– Si tu le dis, se contenta de répondre Pierre avant de commencer à se déshabiller.


Les semaines qui suivirent, John réussit encore à se convaincre que cette chose – comme il nommait en secret sa première expérience de la prostitution – ne se reproduirait pas et qu'elle avait eu l'effet souhaité.

Les souvenirs de cette soirée avaient largement alimenté ses fantasmes masturbatoires. De ce point de vue, les quinze livres investies s'étaient avérées rentables. Comme ses activités au lit et sous la douche le satisfaisaient nettement mieux, il avait regagné un certain équilibre, et pas uniquement vis-à-vis de Sherlock d'ailleurs.

Il supportait les chemises étroites, les bas de pyjamas et la robe de chambre avec un sang-froid remarquable. Il osa même espérer être guéri de sa passion funeste pour son ami jusqu'à ce mardi après-midi maussade où Sherlock eut l'idée de sauter tout habillé dans la Serpentine de Hyde Park pour récupérer un indice.

Peu de temps auparavant, John et Sherlock encore installés avec Lestrade et Donovan à bord d'un véhicule banalisé – sur l'insistance de Sherlock – avaient emprunté West Carriage Drive avant de tourner dans l'une des allées piétonnes. Scotland Yard avait reçu une information sur la mariée disparue, une affaire qui, depuis plusieurs jours, passionnait la population, tenue en haleine par la presse à scandale.

Les recherches de Sherlock qu'il avait commencées à la demande du marié avaient pointé presque simultanément dans la même direction. Quelques jeunes policiers qui avaient sécurisé la zone pour préparer leur arrivée attendaient déjà sur place. Ensemble, ils se tenaient à proximité du pont de la Serpentine et regardaient dans les profondeurs opaques du lac.

Depuis la rive, il était impossible de distinguer quoi que ce soit. Lestrade venait justement de demander l'intervention des hommes-grenouilles quand Sherlock, harnaché de pied en cap et sans dire un mot, piqua une tête dans les eaux troubles et disparut immédiatement.

– Non, mais c pas vrai... John ! hurla Lestrade en adressant à John un regard courroucé, alors que seules quelques bulles d'air à la surface du lac trahissaient encore la présence de Sherlock.

– Et il faudrait que je fasse quoi là ? répondit John tout aussi énervé. Plonger moi aussi ?

– Mais j'ai déjà demandé les hommes-grenouilles ! s'emporta Lestrade. Il a bien entendu que j'avais demandé leur intervention, non ? Il était juste à côté de moi ! John ! Vous m'avez bien entendu, vous aussi...

John leva les yeux au ciel.

– Oui, j'ai entendu que vous aviez demandé l'équipe de plongeurs. Et lui aussi. Mais bon sang, Lestrade ! Vous savez bien comment il est !

Lestrade soupira et se frotta les yeux.

– Sally ? Est-ce qu'on a encore une couverture ou quelque chose dans la voiture ?

– Comment est-ce que je le saurais ? répondit Donovan avec une touche d'insolence.

Lestrade retira la main qui couvrait ses yeux et lui lança un regard noir.

– Peut-être en allant regarder vous-même ? demanda-t-il sur un ton si poli que Donovan, et même John, tressaillirent.

– Qu'est-ce que ça peut me faire si ce taré... commença Donovan avant d'être interrompue par un des jeunes policiers.

– Euh, monsieur... dit-il d'un ton hésitant en se tournant vers Lestrade.

– Oui, quoi ? répondit ce dernier agacé.

– Monsieur... Ça fait un petit moment qu'il est sous l'eau, fit remarquer le jeune policier en pointant vaguement du pouce par-dessus son épaule dans la direction des bulles d'air.

Ou tout du moins là où elles étaient encore visibles un instant auparavant.

– Je veux dire... Peut-être qu'on devrait aussi appeler une ambulance ? ajouta-t-il.

Lestrade lança à John un regard exaspéré et interrogateur.

– Combien de temps un homme peut-il plonger ?

John ne réagit pas. Il fixait désespérément la surface de l'eau dans l'espoir de voir monter de nouvelles bulles.

– Bon sang ! Combien de temps peut-IL plonger ? s'exclama Lestrade.

– Je ne savais même pas qu'il pouvait nager ! répliqua John. Comment est-ce que je pourrais savoir combien de temps il peut...

À ce moment, la tête de Sherlock brisa les flots. Hors d'haleine, le détective prit une bouffée d'air avant de replonger aussi sec.

– Je vais le tuer, soupira John avec soulagement.

– Chacun son tour. Moi d'abord, gronda Lestrade.

Puis il jeta un coup d'œil singulier à John.

– À votre avis, pourquoi est-ce que j'ai autant de cheveux gris ?

John éclata de rire à cette remarque et Lestrade se joignit à lui après une courte hésitation.

– C'est étonnant que vous soyez encore si blond, John, remarqua-t-il entre deux gloussements, alors que John essuyait les larmes d'hilarité qui lui coulaient sur les joues.

– Ils sont tous cinglés, marmonna Sally Donovan à demi-mot.

Énervée, elle se dirigea vers sa voiture en secouant la tête afin de chercher une couverture pour le Cinglé en chef.

Lorsque Sherlock refit surface, il rejoignit la berge en nageant énergiquement. Il jeta aux pieds de Lestrade un amas de tissu trempé.

– La robe de mariée de la dame. Cela devrait nous donner suffisamment d'indices, dit-il avec sa condescendance habituelle. Vous pouvez tout de suite rappeler à la niche les hommes-grenouilles que vous avez précipitamment convoqués.

L'expression de son visage disait très clairement : « j'ai encore eu raison ». Pendant que Lestrade était occupé à démêler la robe, John ne savait pas s'il devait étrangler ou engueuler Sherlock, ou les deux.

Sherlock retira sa veste pour l'essorer. Les remontrances moururent dans la gorge de John avant même qu'il ne puisse prononcer un mot, quand à cet instant précis, le soleil perça les nuages. Un rayon de lumière illumina la myriade de gouttelettes accrochées dans les boucles brunes de Sherlock. Glissant sur son visage et le long de son cou, elles miroitèrent pendant un instant comme des diamants. Brièvement, le subconscient de John lui fit imaginer une chaîne en argent. Son regard descendit automatiquement des cheveux de Sherlock à son visage, il s'attarda le long de son cou, sur sa chemise blanche trempée et transparente qui lui collait maintenant au corps comme de la mousseline et ne laissait plus rien à l'imagination. La vue qui s'offrait à lui surpassait n'importe quel concours de t-shirts mouillés.

John sentit sa bouche s'assécher brusquement et il déglutit nerveusement.

Sherlock jeta sans précautions sa veste au sol et, comble du comble, se passa les deux mains dans les cheveux.

John émit un soupir de désir qu'il dut rapidement maquiller en une quinte de toux.

Sherlock continua de se passer les doigts dans les cheveux en s'étirant de tout son corps, les boutons de sa chemise déjà trop serrée furent mis à rude épreuve.

John savait qu'il valait mieux pour le salut de son âme qu'il réussisse à détourner les yeux, mais il était captivé par la chemise de Sherlock et les merveilles qui se dessinaient si clairement en dessous. Il déglutit à nouveau, non plus parce que sa gorge était sèche sous l'effet du désir, mais parce que l'eau commençait à lui venir à la bouche devant ce spectacle.

Quand Sherlock laissa enfin ses cheveux tranquilles, il passa sa main sur son torse et John dut réprimer un grognement concupiscent.

– John, j'ai froid, se plaignit Sherlock.

Comme sur commande, ses tétons se contractèrent très visiblement sous la chemise mouillée pour former deux petits points durs. Ce n'était vraiment pas le lieu, ni le moment, mais John sentit son sang pulser dans ses reins et ses pensées s'envolèrent dans des contrées très érotiques.

- John ! protesta encore Sherlock, n'ayant pas reçu de réponse de son ami.

Lentement, John reprit pied avec la réalité. Dans son rêve éveillé, lui et Sherlock étaient sur plage dans les Tropiques en train de...

– Quoi ?

– J'ai froid ! répéta Sherlock, d'un ton légèrement impatient.

– Que veux-tu que j'y fasse ? Abattre un arbre pour faire du feu ? répondit John exaspéré. Nous sommes en mai, en Angleterre ! Bien sûr qu'il fait froid. La saison de la baignade ne commence que dans quatre semaines, si elle commence. Sherlock ! Les plongeurs étaient déjà alertés. Personne ne t'a demandé de sauter dans ce foutu lac. Tu aurais bien pu attendre une demi-heure !

– Tu pourrais me donner ta veste, suggéra Sherlock, sans réagir à la tirade de John.

– Tu peux toujours courir ! éructa John. Donovan est en train de chercher une couverture pour toi dans la voiture.

Sherlock bouda un peu avant de se décider à quémander.

– Joooohn... Tu ne veux quand même pas que je tombe malade ? demanda-t-il d'un ton plaintif en reniflant bien fort.

John fut tiraillé un court instant.

– Qui sait tout ce qui a croupi dans ce lac, à commencer par des bactéries fécales ? objecta-t-il. En plus, cette veste est en daim. Tu vas l'abîmer, vu comme tu es mouillé.

En plus de tous ces arguments raisonnables, par pitié, il voulait admirer encore un peu plus longtemps ces tétons si joliment durcis sous la chemise transparente. Encore un tout petit peu... Bon sang, il se trouvait abject, mais il ne pouvait pas s'en empêcher.

Avant que Sherlock ne puisse faire une autre remarque, Donovan revint à point nommé et d'un geste étonnamment puissant, lui jeta la couverture à la tête.

Sherlock agrippa la couverture, la déplia et s'y pelotonna.

John laissa échapper un léger soupir de regret. Le spectacle était bel et bien terminé.

Sherlock lança un regard noir à Donovan qui rejoignit Lestrade et la robe de mariée.

– À voir comme elle se tortillait sur son siège dans la voiture tout à l'heure, grommela-t-il avec perfidie, elle a des brûlures de moquette sur le...

– Sherlock ! avertit John, avant que le détective ne puisse terminer sa phrase.

– Mais c'est vrai ! Anderson n'a donc pas de lit chez lui ? rouspéta Sherlock. Pourquoi faut-il toujours qu'ils fassent ça par terre ?

John leva les yeux au ciel.

– On pourrait aussi invoquer la passion, riposta-t-il.

– La passion ? Pff ! s'exclama Sherlock avec mépris. Seulement parce qu'ils se jettent l'un sur l'autre sitôt passé le pas de la porte ? J'appellerais cela autrement.

– Ah oui ? demanda John, intéressé. Comment donc ?

– Le manque de temps, répondit Sherlock d'un ton sec.


Ce soir-là, John ne savait pas laquelle de ces expressions s'appliquait à lui et Pierre.

Était-ce la passion ou le manque de temps qui l'avait poussé à arracher la cigarette de la bouche de Pierre dès qu'il l'avait vu et à la jeter dans le caniveau avant d'attirer le jeune homme dans l'arrière-cour la plus proche ? Et ce alors qu'il s'était promis – l'image de Sherlock dans sa chemise trempée encore en tête – d'aller dans une chambre avec Pierre et de s'abandonner au plaisir.

Le jean noir et la chemise en soie vaporeuse qui paraient le corps de Pierre rappelèrent à John de manière bien trop rapide et saisissante les événements de l'après-midi. Le désir qu'il avait passé des heures à réprimer péniblement s'enflamma de nouveau, comme un incendie qui couve inaperçu pendant longtemps jusqu'à ce qu'un courant d'air frais le transforme subitement en flammes ravageuses.

John sentit l'excitation et le plaisir parcourir son corps comme un feu dévorant. À peine avaient-ils atteint un recoin sombre à l'abri des regards indiscrets que John, pris d'une impatience fiévreuse, pressa son bassin contre Pierre.

– Prends-moi dans ta main, et toi aussi. Je veux te sentir contre moi... chuchota John d'un ton pressant, exigeant, impérieux.

Il avait posé ses mains sur les fesses de Pierre pendant que celui-ci s'affairait précipitamment à défaire les deux fermetures éclair. Quand il eut enfin réussi, un double soupir pénétra la tiédeur de cette nuit de printemps.

Les mains de John se firent plus insistantes, attirant Pierre encore plus près.

– Attends, les capotes, gémit Pierre.

La sensation d'un membre dur et chaud frottant contre sa propre érection était indescriptible. John glissa sa main droite sur la satanée chemise en soie et agrippa Pierre par le cou.

– Ça ira comme ça, murmura-t-il en attirant la tête de Pierre vers la sienne sans réfléchir.

– Non... dit Pierre d'une voix à peine audible.

Il détourna la tête au dernier moment, de sorte que le baiser de John n'atteignit que sa joue.

– Non, répéta-t-il d'un air triste.

Cela permit à John de retrouver suffisamment ses esprits pour se rendre compte que les préservatifs n'étaient pas une si mauvaise idée, même si ce qu'il avait en tête ne comportait que peu de risques. Il se recula un peu pour laisser de la place à Pierre. Il savoura véritablement la sensation des mains étrangères qui déroulaient avec habileté le capuchon de latex sur son sexe. Une fois que Pierre fut pareillement équipé, il prit l'initiative et se pressa voluptueusement contre John.

– Alors, on en était resté où ? susurra-t-il d'un ton espiègle à l'oreille de John en lui mordillant le lobe.

– Voulais-tu que je prenne les choses en main ? demanda-t-il encore.

– Oh oui... haleta John.

Il se cambra un peu quand il sentit une main le saisir et le caresser doucement. La prise se fit plus intense et plus étroite. Le pouce qui le stimulait fut remplacé par une érection se pressant impitoyablement contre son propre sexe qui palpitait impatiemment.

C'était aussi bon que dans son souvenir.

Les nuits dans la chaleur du désert, à l'abri dans les baraquements, soudoyer la patrouille avec des cigarettes pour être tranquille pendant les dix prochaines minutes dans ce coin précis du camp, l'impatience, le désir, l'extase, le piquant d'un menton contre une peau en sueur, la pulsation d'une autre érection contre son propre sexe, des capotes ou un mouchoir pour ne pas tacher l'uniforme, l'adrénaline sous-jacente, la vague crainte d'être surpris, les bruits assourdis, les gémissements étouffés, contenus...

Pourtant, les images qui se déroulaient dans sa tête lorsqu'il cria son extase dans une arrière-cour entre deux bennes à ordure n'étaient pas liées à l'Afghanistan, mais de toute évidence à l'Angleterre, comme une averse persistante et régulière sur une étendue gazonnée, comme le thé de cinq heures avec ses scones accompagnés de clotted cream, comme Big Ben...

Sherlock ! Sherlock ! s'écria-t-il intérieurement.

Sherlock – avec sa chemise mouillée, les gouttes d'eau dans ses cheveux, ses tétons durcis, et en tous points britannique, avec sa peau d'une pâleur aristocratique, ses yeux bleu-vert souvent aussi insondables que le petit lac dans lequel John avait l'habitude de pêcher quand il était enfant. Ces yeux qui pouvaient pénétrer jusqu'aux tréfonds de l'âme et qui pourtant ne voyaient pas tout...

À cet instant, dans une arrière-cour londonienne en compagnie d'un prostitué, vidé et satisfait après un orgasme spectaculaire, sa verge assoupie encore recouverte d'un préservatif, John ne savait plus s'il devait être reconnaissant ou non de cet aveuglement particulier de la part de son ami.


Note de l'auteure :

La robe de mariée repêchée dans la Serpentine est une référence à la nouvelle d'Arthur Conan Doyle, Un aristocrate célibataire (The Adventure of the Noble Bachelor en version originale).


Note de la traductrice :

Un immense merci à Amy W. Key pour son super travail de relecture.