Eh oui, un p'tit chapitre pour bien commencer la semaine !
When God did take my logic for a ride
(extrait de la chanson de David Bowie « Width of a circle »)
Après cette soirée, John arrêta de se voiler la face. Comme il ne pouvait pas avoir Sherlock, il se contentait du deuxième choix : Pierre. John devinait vaguement que tout cela ne pouvait que mal finir, mais dans sa situation actuelle, il était tout bonnement impuissant face à son corps, à ses pensées et à lui-même. Il en avait tout simplement besoin. Il avait besoin de cette échappatoire, de ce sentiment de détachement même si ces interludes étaient toujours extrêmement brefs. Il savait que sinon il risquait de perdre la raison.
D'un côté, il était bien sûr regrettable que la doublure de son partenaire idéal fût un prostitué, mais d'un autre côté, c'était peut-être aussi un heureux hasard, car John pressentait que dans d'autres circonstances, il aurait essayé d'entamer une relation avec Pierre. Il finirait forcément par devoir choisir entre Pierre et Sherlock et cette décision lui aurait été strictement impossible.
C'est pourquoi il se contentait de rencontrer Pierre plus ou moins régulièrement, le plus souvent à la suite d'un incident avec Sherlock. Peu importe s'il s'était disputé avec le détective ou si ce dernier avait involontairement titillé sa libido.
Certaines fois, John ne trouvait pas Pierre, si bien qu'il devait rentrer « bredouille » et surtout irrité, perturbé, insatisfait. Il arrivait aussi qu'un des autres jeunes hommes lui fasse savoir que Pierre était en chemin et qu'il devait patienter un peu.
Parfois, John attendait, parfois non, car il répugnait à toucher Pierre alors que celui-ci était pour ainsi dire encore chaud des mains d'un autre homme.
Le plus souvent, il réussissait à maintenir l'illusion que Pierre n'était là que pour lui. Que ce ne soit pas vrai était la pensée la plus dérangeante de toutes puisqu'au fond de lui, John était un homme fidèle. Il appréciait la monogamie, l'exclusivité. Il n'aimait guère partager et attendait la même attitude de ses partenaires.
Il était néanmoins surprenant que les autres prostitués ne lui fassent aucune avance, même lorsque Pierre n'était pas disponible. Au contraire. Plus d'une fois, l'un des jeunes hommes lui avait proposé d'envoyer un SMS à Pierre pour lui signaler que John était là. Jusque-là, John avait toutefois toujours refusé qu'ils lui rendent ce service.
La seule explication possible à cette solidarité et cette serviabilité inhabituelles était, selon lui, que les autres avaient probablement flairé une histoire d'amour qu'ils voulaient absolument voir éclore. John ne souhaitait pas les détromper, même si leurs illusions ne correspondaient pas à la réalité.
John ne pouvait cependant pas cacher qu'il était aussi intéressé par Pierre en tant que personne et au cours des semaines, il en avait appris de plus en plus sur lui.
Sa mère était française, son père britannique – du Pays de Galles, plus précisément. Il avait grandi en France, car ses parents étaient séparés. Il était venu étudier à Londres et y était resté. Comment en était-il arrivé à faire le trottoir ? Était-ce son unique source de revenus ? Qu'avait-il fait comme études ? Autant de questions auxquelles Pierre refusait obstinément de répondre.
Pierre lui avait communiqué ces informations petit à petit, car il était inévitable qu'ils se parlent brièvement au début ou à la fin de leurs rencontres. Leurs échanges ne se prolongeaient jamais, parce que Pierre précipitait toujours leurs adieux en mentionnant discrètement qu'il avait encore à faire. Cela suffit pourtant pour que John commence à éprouver non seulement de l'intérêt, mais aussi des sentiments affectueux envers Pierre.
– À quoi pourrait bien me servir une corbeille de fruits ? Est-ce que je suis censé payer le loyer avec ? demanda Sherlock avec une politesse acerbe.
Pour empirer les choses, il ne portait qu'un t-shirt, un pantalon de pyjama et une robe de chambre. En toute logique, il aurait dû avoir l'air ridicule. Étrangement, ses vêtements négligés accentuaient plutôt l'accusation qui transparaissait dans sa remarque, comme s'il était un artiste sans le sou, sur le point de mourir d'inanition et dans une gêne financière extrême.
– Mais Sherlock, j'ai le chèque depuis longtemps, souffla John précipitamment.
Il se tourna vers le couple de seniors assis sur le sofa qui le regardaient interloqués et choqués.
– Il voulait dire : il ne fallait pas, traduisit John avec un large sourire quelque peu démuni.
L'affaire avait été tellement passionnante ! John savait déjà comment intituler le prochain article de son blog : Le brasseur de Norwood. Sherlock y trouverait sûrement quelque chose à redire. Il avait pourtant été question d'une recette de famille disparue pour une bière maison spéciale, d'un fabricant mondial de boissons, de parts de marché et de concurrence et justement de ce charmant couple de brasseurs qui arboraient désormais une mine très perplexe.
Il était aussi très inhabituel que Sherlock prête autant attention à sa rémunération. Normalement, il ne s'en occupait pas, et souvent ne facturait même pas. John, qui connaissait l'inconstance de Sherlock, ne s'étonnait plus depuis longtemps des bizarreries de ce genre.
Le brasseur lui lança un regard confus et se gratta la tête, embarrassée.
– Ma femme pensait que comme Mr Holmes nous avait si bien aidés...
– Je pensais que cela vous ferait plaisir, ajouta sa femme d'un ton accusateur.
– Mais c'est le cas... Votre geste nous a fait très plaisir, dit John pour la rassurer tout en donnant un violent coup de coude à son colocataire.
– Débrouille-toi pour qu'ils partent, intima Sherlock, sans se donner la peine de baisser la voix. J'ai une expérience qui ne doit pas traîner, sinon je me serais donné tout ce mal pour rien.
Sur ces mots, il se rendit dans la cuisine, sa robe de chambre tourbillonnant derrière lui. Il s'assit à la table et consacra toute son attention à son microscope.
John soupira puis affecta un large sourire et raccompagna le couple à la porte avec force excuses et remerciements.
– C'était vraiment nécessaire ? lança-t-il ensuite en direction de la cuisine.
– Oui, sinon ils ne seraient jamais partis, rétorqua Sherlock, sans appel.
– Et quelle est cette expérience si importante ? s'enquit John en prenant un livre sur l'étagère avant de s'installer dans son fauteuil.
– Tu ne comprendrais pas de toute manière, répondit Sherlock d'un ton cassant.
– Merci bien, railla John avant de pousser un soupir agacé.
Pendant un moment, le silence régna dans l'appartement. John réussit à lire un chapitre entier avant que Sherlock ne quitte la cuisine pour le salon. Ses boucles étaient tout emmêlées comme s'il s'était entortillé les cheveux de désespoir en y passant convulsivement les mains. Ou comme après une nuit torride, se prit à penser John avant de se morigéner.
Depuis combien de temps n'avait-il pas vu Pierre ?
Complètement dans sa bulle, Sherlock tenait de la main droite une feuille de papier qu'il fixait, les sourcils froncés. John pouvait seulement apercevoir qu'elle était couverte de notes de la main du détective, principalement des formules et des diagrammes.
John ne put s'empêcher de sourire lorsqu'il vit la main gauche de Sherlock tâtonner distraitement dans la corbeille de fruits tant honnie. Il saisit une banane. Les yeux toujours rivés sur la feuille, il posa cette dernière sur la corbeille pour commencer à peler le fruit. Tenant la feuille d'une main et la banane de l'autre, il se planta au milieu du salon.
Caché derrière son livre, John observa avec une anticipation amusée la suite des événements et se prit discrètement au jeu des pronostics. Est-ce que Sherlock allait vraiment manger la banane ou la reposerait-il ? S'il avait l'intention de la manger, réussirait-il à viser la bouche, tant il était concentré sur autre chose ? La banane atterrirait-elle ailleurs ? Dans l'œil ? Le nez ? Les cheveux ? John réprima un gloussement. Il ne fallait surtout pas qu'il attire l'attention sur lui au risque de compromettre irrémédiablement l'observation du sujet.
Là !
Sherlock dirigea la banane vers sa bouche.
Plus près... encore plus près... encore un petit peu... il ouvrit sa bouche...
Puis il abaissa à nouveau sa main.
John sourit : c'était encore plus amusant et intéressant qu'il ne l'aurait cru.
Oh ! Deuxième tentative !
Aussi vite après la première ? Sherlock devait vraiment avoir faim.
La banane se rapprocha à nouveau de la bouche. Cette dernière s'ouvrit encore...
Un froncement de sourcils, un grognement irrité... La main se rabaissa.
Sherlock leva encore trois fois la banane en direction de sa bouche, mais sans succès. Soudainement, John ne trouva plus cela aussi amusant, mais plutôt involontairement excitant. Son esprit s'empressa de lui suggérer des images où la banane s'était inexplicablement transformée en un organe très très masculin.
John déglutit nerveusement, ce n'était plus un gloussement qu'il devait réprimer, mais un gémissement absolument déshonorant.
Et Sherlock d'amener de nouveau la banane à sa bouche.
Seigneur ! Sa bouche s'ouvrit, la banane toucha ses lèvres qui se refermèrent un tout petit peu autour de l'extrémité. L'effet de succion dura une fraction de seconde et puis...rien ! Toujours rien ! Retour à la case départ.
John essaya de croiser les jambes le plus discrètement possible afin de cacher certaines manifestations physiques aux regards trop curieux. Oui, il aurait pu quitter la pièce, il aurait pu se racler la gorge pour détourner Sherlock de sa banane, mais il ne put s'y résoudre.
C'était reparti.
La banane s'approcha de la bouche de Sherlock... Ses lèvres s'entrouvrirent...effleurèrent le fruit... John sentit une goutte de sueur dégouliner le long de sa tempe gauche et son rythme cardiaque s'accéléra.
La main de Sherlock s'abaissa un peu puis reprit le chemin de la bouche. À nouveau, la banane buta contre ses lèvres pulpeuses. Un bout de langue rosé se montra et – HALLELUIA – lécha l'extrémité de la banane. Une fois, deux fois, trois fois...
– MAIS PUTAIN, TU VAS LA MANGER CETTE FOUTUE BANANE ! s'écria John, soudainement à bout de patience.
Cette exclamation inattendue fit sursauter Sherlock au point que la banane s'échappa et atterrit sur le canapé après un vol plané à travers la pièce. Il écarquilla les yeux et fixa John, interloqué.
– Mais c'est vrai quoi ! commença à se justifier John.
Avec son livre, il cacha tant bien que mal la bosse qui se dessinait sous son pantalon.
– Mange ta banane ou laisse-la. On ne joue pas avec la nourriture !
Sherlock sembla hésiter un bref instant avant de rétorquer :
– Ça va pas non ? Qu'est-ce qui te prend ? Je travaille là ! Je n'ai plus qu'à recommencer maintenant. Merci bien !
– Oh, mais de rien, répondit John avec une ironie mordante.
– Je ne peux pas travailler en paix ici ! Je vais au laboratoire, s'exclama Sherlock, tel un génie incompris et horriblement vexé.
– Dis bonjour à Molly et habille-toi correctement avant de partir. Si tu te fais arrêter pour exhibition, je ne m'occuperai pas de ta caution.
– Tu es un véritable ami ! Ne m'attends pas ! répliqua Sherlock d'un ton sarcastique et entra à grands pas dans sa chambre, les pans de sa robe de chambre voltigeant autour de lui.
– Ça risque pas, répondit John avec acidité.
Il se renfonça dans son fauteuil et tenta de repositionner plus confortablement son membre presque douloureux dans son pantalon devenu si étroit. Bon sang, pourquoi cet homme le rendait-il fou à ce point ?
Il était vraiment temps d'agir. Le soir même, il irait faire une promenade.
Il espérait que Pierre ne serait pas retenu ailleurs.
La brûlure de sa peau, de ses lèvres pleines. Désir insoutenable, gémissements sourds. Leurs deux corps nus perlés de sueur. Le bruissement d'un préservatif qu'on sort de son emballage. Ses mains étonnamment douces.
Enfin.
Sa langue, ses lèvres, sa bouche... chaudes, humides, excitantes.
Le frôlement de ses dents.
C'était parfait.
L'équilibre absolu entre sensation forte et désir.
Sa langue, ses mains, ses lèvres.
Son regard. Ses yeux interrogateurs. Son érection se pressant contre la cuisse de John.
Un temps d'arrêt.
Première réaction : oui, oui !
Puis, retour à la raison.
Non de la tête.
Pas encore, pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, seulement...
Il comprenait. Il comprenait toujours.
Sa langue, ses lèvres et sa bouche uniquement.
Seule sa main caressait le corps de John.
Le matelas oscillait au rythme de son autre main.
Un deuxième gémissement assourdi se mêlait aux halètements de John.
Tremblements, frissons, vibrations.
Sa langue, ses lèvres, sa bouche...
Oh oui. Oui ! OUI !
Excitation. Exultation. Extase.
Lentement, John reprit conscience du lieu où il se trouvait.
Une chambre d'hôtel miteuse avec au plafond une ampoule nue éclairant faiblement le papier peint défraîchi qui recouvrait les murs. Le lit avec ses draps d'une propreté surprenante et son matelas avachi.
Sur son pénis flasque, le préservatif encore humide de la salive de Pierre était de plus en plus inconfortable.
Étendu le long de ses jambes, Pierre lui-même.
Entre ses jambes, une tache sur les draps : le sperme de Pierre.
– Ce n'était pas très professionnel de ma part. J'espère que cela ne te dérange pas, chuchota Pierre près de sa cuisse.
– Cela m'a surpris, répondit John.
Il se sentit épuisé et agréablement ensommeillé. Perdu dans ses pensées, il laissa ses doigts glisser affectueusement dans les cheveux de Pierre.
– Je t'aime bien, John. Tu es sympa. Aujourd'hui, tu étais tellement...
Il haussa les épaules.
– Je me suis laissé emporter, tout simplement.
– Mmhh, fit John.
Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes.
– Tu as payé la chambre pour une heure... Il nous reste encore trente minutes. Tu veux remettre ça ?
John rit doucement.
– J'aimerais bien pouvoir.
– Bon, alors dans ce cas...
Pierre se leva et récupéra par terre son jean et sa chemise.
– Tu dois vraiment déjà partir ? interrogea John.
Mais qu'est-ce qui lui prenait ? Il flirtait avec un tapin maintenant ?
– Reste encore un peu, insista-t-il.
– Pour quoi faire ? demanda Pierre sans le regarder.
Il était en train de reboutonner sa chemise.
– On pourrait parler, discuter un peu tous les deux.
Pierre laissa échapper un léger soupir.
– Ce n'est pas une bonne idée.
Il enfila ses chaussures et se dirigea vers la porte.
– Ne m'en veux pas. Mais tu le sais aussi bien que moi que ce n'est pas une bonne idée. J'espère...
Il se mordit la lèvre inférieure.
– On va se revoir quand même ? reprit-il.
John hocha la tête. Tant qu'il partagerait un appartement avec Sherlock, il était sûr de devoir recourir aux services de Pierre plus ou moins régulièrement. C'était ça ou péter un câble. John en était absolument convaincu.
Lorsque Ramon rentra chez lui au petit matin, il trouva l'homme qui se faisait appeler Pierre depuis des semaines assis sur le canapé, le menton appuyé sur ses genoux relevés, la mine défaite.
– Qu'est-ce que tu fais encore ici ? demanda Ramon. Je croyais que tu serais parti depuis longtemps. Il s'est passé quelque chose ?
– Il commence à bien m'aimer, répondit l'autre à voix basse.
Ramon leva les yeux au ciel.
– Je te l'avais dit tout de suite de laisser tomber ! tonna-t-il. Les clients et les tapins ne doivent pas éprouver de sentiments. Mais toi... Tu as dit : je maîtrise la situation, pas de souci. Et maintenant ? Hein ? J'avais raison ou j'avais pas raison ?!
– Oui, tu avais raison ! Tu es content maintenant ?
– Putain, non !
Pendant un moment, le silence régna dans la pièce.
Puis Ramon demanda :
– Tu vas le revoir ?
Pierre opina du chef.
– Dieu nous garde, jura Ramon.
– Laisse Dieu en dehors de ça, riposta Pierre avec une désapprobation certaine.
Note de l'auteure :
Ici, je fais référence (uniquement par le titre) à L'Entrepreneur de Norwood publié en anglais sous le titre de The Adventure of the Norwood Builder.
Note de la traductrice :
Un grand merci à Amy W. Key pour la relecture.
Alors, il vous a plu ce chapitre ? La scène de la banane, on aimerait la voir filmée, pas vrai ? [Hm, oui bon, et pas que ça, on est d'accord !]
