It ain't easy to go to heaven when you're going down
(extrait de la chanson de David Bowie « It ain't easy »)
Au cours des semaines suivantes, John alla trouver Pierre presque régulièrement. Sherlock était toujours la cause directe ou indirecte de ces rencontres. La façon dont il se penchait au-dessus d'un cadavre – que Dieu lui pardonne – alors que sa chemise était ouverte jusqu'au troisième et même au quatrième bouton avait laissé entrevoir à John des perspectives nouvelles et inattendues...
Ce soir-là, John avait pour la première fois demandé à Pierre de le baiser. Le mot était extrêmement laid et John ne l'avait pas prononcé avec plaisir, mais il avait le mérite d'entrer dans le vif du sujet. Il s'était allongé sur le dos, avant d'écarter les jambes et de penser à Sherlock pendant que Pierre lui avait prodigué toutes les caresses dont il avait envie. Un peu de proximité, un peu d'attention, mais surtout des coups de reins puissants et fougueux qui firent tout oublier à John, tout sauf son désir, son envie et son extase.
Lorsqu'une semaine plus tard, Sherlock avait presque rampé sous une étagère à la recherche d'un indice et qu'il avait cambré le dos, exhibant ses fesses directement sous le nez de John, ce dernier s'était retrouvé le soir suivant dans cette chambre d'hôtel miteuse avec Pierre à quatre pattes devant lui sur le lit.
Cependant, il y avait quelque chose de bizarre ce soir-là. Quelque chose avait changé et John passa sa main d'un air pensif sur le dos de Pierre.
De la sueur.
Rien de nouveau.
Mais c'était une sueur froide et les épaules de Pierre étaient extrêmement tendues : c'était inhabituel.
– Pierre ? demanda John d'un ton incertain.
Dans d'autres circonstances, il aurait pu en conclure que c'était la première fois pour Pierre.
– Vas-y. Ça va, répondit Pierre, mais le ton de sa voix inquiéta John au plus haut point.
Son intonation était trop claire, trop aiguë, trop stridente.
– Non, ça ne va pas. Tu n'as pas envie, répliqua John.
Un rire suraigu retentit.
– Elle est pas mal celle-là, comme si... Tu es vraiment... Ça va, insista Pierre de manière un peu incohérente. J'en ai envie, j'en ai envie aussi. Vraiment. C'est juste que... hésita-t-il.
– Oui ? interrogea patiemment John.
Pierre prit une profonde inspiration et baissa la tête.
– Cela fait longtemps depuis la dernière fois.
– Mais... commença John, confus.
– Ce n'est pas demandé aussi souvent qu'on pourrait le croire... et... je... la plupart du temps, je dis non.
– Tu m'as dit oui à moi, constata John un peu inutilement.
– Oui, tu as raison. C'est bon... vas-y...vas-y doucement, d'accord ?
John hocha la tête avant de se rendre compte que Pierre ne pouvait pas voir son geste.
– Lubrifiant ?
– Oui, s'il te plaît. Dans la salle de bain, il devrait y en avoir.
Dans le cabinet de toilette se trouvaient non seulement trois tubes de lubrifiant différents encore dans leur emballage d'origine, mais aussi une poignée de préservatifs. John déchira l'un d'eux et enroula la capote sur l'index et le majeur de la main droite. Il revint dans la chambre en tenant le lubrifiant dans l'autre main.
Pierre était toujours à quatre pattes, exactement comme il l'avait laissé. Quelque chose ne tournait pas rond, mais John ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.
Il appliqua un peu de gel sur ses doigts protégés par le préservatif et les pressa doucement contre l'anus de Pierre.
Pierre inspira un grand coup et rejeta la tête en arrière. Il murmura :
– Merci...
John ne savait pas pourquoi, mais en cet instant, il eut l'impression de se comporter comme le dernier des goujats.
Au cours de la demi-heure suivante, John se sentit étrangement détaché de son propre corps, détaché de cette situation. Son corps transpirait, vibrait et pénétrait sans relâche celui de son partenaire qui se pressait contre lui.
Pierre au moins n'avait pas menti. Il en avait vraiment envie et appréciait la pénétration. À un moment, il commença même à se caresser pour satisfaire son désir. Le corps de John participait totalement sur le plan physique, éprouvait le désir et l'orgasme, mais son esprit flottait au-dessus et ne ressentait rien, sinon l'incompréhension.
Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer Sherlock à la place de Pierre et à chaque fois il s'interdisait de penser à son ami. Il reprit contact avec la réalité, la réalité qui s'appelait Pierre et qui n'était rien de plus qu'un tapin. Un tapin qui l'aimait bien, qui avait accepté de faire quelque chose avec lui et pour lui qu'il refusait d'ordinaire.
Cela signifiait-il quelque chose ?
Et si oui, quoi ?
Voulait-il d'ailleurs que cela ait une signification ?
Pendant que Pierre, comme toujours, se mordait la main et les lèvres pour n'émettre aucun son, alors que John criait l'apogée de son plaisir, une pensée s'imposa à son esprit : je devrais arrêter tout ça maintenant. Tout de suite même.
Au lieu de cela, il demanda :
– Est-ce que tu as du temps cette semaine ?
Pierre roula sur le dos et John s'allongea à ses côtés.
– Je pourrais m'arranger, annonça-t-il avec un léger sourire. Demain et après-demain, ça ne devrait pas poser de problème.
– D'accord, dit John qui le prit par le cou et l'attira à lui.
– Arrête ! s'exclama Pierre, les deux mains pressées contre le torse de John pour le maintenir à distance. Qu'est-ce qui te prend ? demanda-t-il très sérieusement en fronçant les sourcils.
– Je... Je pensais...
– Je n'embrasse pas, déclara Pierre d'un ton déterminé et sans appel. Tu le sais bien... ajouta-t-il doucement.
Il détourna les yeux.
Cette réaction fut comme une gifle pour John.
La phrase « Je ne suis ni ton ami, ni ton amant » n'avait pas été prononcée, mais elle était si fortement sous-entendue qu'elle aurait pu clignoter au plafond de la chambre comme un néon publicitaire.
– Je fumerais bien une cigarette. Tu l'allumes pour moi ? demanda Pierre à John au bout d'un moment en lui lançant le paquet.
A posteriori, John comprit que ce soir-là au moins, la lumière – non, une putain de guirlande clignotante même – aurait dû se faire dans son esprit, mais on est toujours plus malin après coup, c'est bien connu...
John essaya vraiment de ne plus penser à Pierre, de se détacher mentalement de lui pour pouvoir mettre fin à cette parenthèse. C'est alors que la canicule s'abattit sur Londres – un phénomène inhabituel pour la fin du mois de juin – et Sherlock eut envie d'une glace. John n'eut pas d'autre choix que de s'attabler avec lui et d'assister au spectacle, son érection douloureusement compressée entre ses jambes : Sherlock ne consommait pas son café liégeois comme le ferait une personne normale. Il s'y adonnait avec un plaisir sensuel.
L'observer tremper la cigarette croustillante dans la chantilly pour en grignoter un fragment, lécher la cuiller à plusieurs reprises, boire à la paille en aspirant ostensiblement... C'était tout bonnement obscène. La moindre action de Sherlock méritait d'être étiquetée : Interdit aux moins de 18 ans.
Les bonnes résolutions de John fondirent aussi vite qu'un glaçon en enfer et quelques heures plus tard, il s'agenouilla devant le même banc dont lui et Pierre s'étaient servis lors de leur première rencontre, entre les cuisses écartées de son partenaire. Il lécha et suça son sexe érigé avec délice, et même gloutonnerie. Il sentait sa propre érection inconfortablement appuyée contre la fermeture éclair de son pantalon. Sans se demander si lui, l'honorable docteur John H. Watson était du genre à faire cela, il ouvrit sa braguette et libéra son sexe. Ses gestes étaient précipités. Il se caressa impatiemment en gémissant, la verge de Pierre entre ses lèvres.
Pierre ondula du bassin et John le laissa glisser hors de sa bouche.
John perçut un murmure de déception, mais lorsqu'il commença à lécher les testicules et l'intérieur des cuisses de son partenaire, celui-ci ne put réprimer ses halètements voluptueux.
Alors que John poursuivait son propre orgasme presque désespérément, il ne remarqua pas que sa bouche s'était attardée un peu trop longtemps sur la cuisse de Pierre. Ce dernier, éperdu de plaisir, l'arrêta trop tard : un large suçon pourpre ornait déjà la peau douce et immaculée.
Plus tard, au moment de se rhabiller, John s'en aperçut et s'excusa, mais Pierre fit un geste de dénégation.
– Ne t'inquiète pas, c'est pas grave, dit-il à John pour le rassurer.
Pierre observa le suçon de plus près et une expression singulière se dessina sur son visage, une expression que John remarqua, sans pouvoir l'interpréter.
Dès le lendemain soir, John avait de nouveau rejoint Pierre. Ce dernier jeta sa cigarette sur le trottoir et l'écrasa du talon.
– Tu as envie de quoi aujourd'hui ? demanda-t-il en battant des cils d'un air enjôleur.
– Un café, répondit John sans préambule, mais en souriant.
Confus, Pierre cligna des yeux.
– Comment ça ?
John inspira profondément. Il avait longtemps réfléchi et il avait refusé cette idée. Et pourtant, il était là, prononçant exactement les mots qu'il n'avait jamais eu l'intention de dire.
– Je voudrais boire un café avec toi. Ou une bière, si tu préfères, proposa John.
– John... répondit Pierre d'un ton hésitant.
– Tu connais un bar où on pourrait aller ? demanda John d'un ton vif pour masquer sa propre incertitude.
– John, ce n'est pas une bonne idée... balbutia Pierre.
– Je te dédommagerai pour le temps passé, laissa échapper John en se maudissant intérieurement.
Comment avait-il pu sortir une telle bêtise ? Pierre serait sûrement froissé.
Son interlocuteur fronça les sourcils.
– Quel est l'intérêt ?
John poussa un léger soupir de soulagement. Bien, il n'était pas vexé. C'était déjà ça. Il fallait maintenant faire preuve de franchise.
– On pourrait parler, tout simplement. Je veux seulement passer un peu de temps avec toi, admit-il sobrement, mais avec un sourire qu'il espérait séducteur.
– Si tu y tiens. Mais je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée, accepta Pierre.
Manifestement à contrecœur, il le guida vers un bar encore ouvert. Il refusa les billets que John voulut lui remettre.
Ils s'assirent l'un en face de l'autre à une petite table et commandèrent une tasse de café chacun. Lorsque la serveuse déposa leurs boissons devant eux, John eut l'impression que Pierre avait par réflexe tendu la main vers le sucrier, avant de se raviser.
Pierre prit une première gorgée et grimaça.
S'attendant à un breuvage infâme, John y goûta du bout des lèvres, mais son café avait bon goût.
– Celui-ci n'arrive probablement pas à la cheville du café français, remarqua John.
– Comment... Oh, oui sûrement, bredouilla Pierre. Je ne bois pas souvent de café.
– Tu aurais pu commander autre chose, suggéra John. Tu voudrais quelque chose d'autre ? Je t'invite.
– Non, non, ça va, refusa Pierre en reprenant une gorgée.
Il grimaça encore.
John ne put s'empêcher de sourire.
Pierre leva les yeux vers lui, étonné, et leurs regards se croisèrent.
Un sourire hésitant flotta sur les lèvres de John et s'agrandit à mesure que Pierre souriait en retour.
Sans hâte, la main de John chercha celle de Pierre sur la table et la serra. Pendant un instant, aucun des deux hommes ne prononça un mot, puis John leva la main de Pierre à ses lèvres et déposa l'ombre d'un baiser sur le bout de ses doigts.
Après un moment de grâce, Pierre se raidit et retira sa main.
– Bon, ça suffit maintenant, déclara Pierre d'un ton déplaisant et froid.
– Pierre, je...
– Non. Je ne veux pas le savoir, John !
Pour la première fois, son nom prononcé par le Français n'évoquait pas la douce sonorité de Jean. Pierre repoussa brutalement la tasse de café.
– Tu n'es pas désolé, alors ne fais pas semblant. Ce ne serait pas...digne de toi.
Il s'adossa à sa chaise et lança un regard incendiaire à John. Il s'exclama :
– Tu es donc tombé amoureux de moi. C'est quoi la prochaine étape ? Des fleurs ? Des montres de luxe ? Une demande en mariage ?
Son ton dégoulinant de moquerie laissa John sans voix.
– Tu veux me sortir du trottoir ?
– Pierre, je... commença John, mais il ne savait pas quoi dire.
La bouche de Pierre se déforma en un rictus impitoyable. Ses lèvres n'étaient plus qu'une ligne sévère, son menton légèrement relevé.
– Je ne suis ni Cosette, ni Cendrillon. Je n'ai pas besoin d'être sauvé et encore moins par toi, énonça-t-il d'un ton glacial d'une précision tranchante.
John ouvrit à nouveau la bouche pour le contredire, le rassurer lorsqu'il aperçut que les yeux de Pierre brillaient d'un reflet humide.
Son attitude et ses mots avaient beau exprimer la colère, l'indignation et même le dédain, un sentiment de douleur presque nostalgique passa dans son regard lorsqu'il déclara :
– Je retourne en France.
John ne put que secouer la tête dans un premier temps.
– Cela me paraît quelque peu précipité.
– Pour toi peut-être, j'y réfléchis depuis un moment déjà, répondit Pierre en détournant les yeux.
– Pourquoi n'as-tu rien dit ? demanda John. Est-ce que tu me l'aurais annoncé au moins ?
– Bien sûr, rétorqua froidement Pierre. Un bon client régulier comme toi, je l'aurais prévenu.
– Un client ? interrogea John à voix basse. Je n'étais vraiment qu'un client pour toi ? Pas plus que ça ?
– Si, murmura Pierre, le regard toujours baissé. Tu étais un peu plus que ça.
– Reste, supplia John.
Pierre secoua la tête silencieusement et fixa John droit dans les yeux.
– Si je reste, tu me briseras le cœur. Tu vas vouloir m'embrasser, je te laisserai faire et tu vas briser mon putain de cœur !
– Pierre !
Pierre se leva brusquement.
– Adieu, Jean.
Il se retourna et quitta le bar.
Note de l'auteur :
Pas de panique, le secret de Pierre sera révélé au chapitre 7.
Note de la traductrice :
Comme toujours, un grand merci à Amy W. Key pour ses remarques.
