There's such a sad love, deep in your eyes
(extrait de la chanson de David Bowie « As the world falls down » tirée du film « Labyrinth »)
Il ne s'était même pas écoulé une semaine depuis les adieux de Pierre. Après cela, John n'était retourné dans le quartier qu'une seule fois. L'un des tapins l'avait repéré et lui avait expliqué avec un accent espagnol à couper au couteau que Piedro était parti et ne reviendrait plus.
L'autre homme semblait regretter ce départ autant que John. Ce dernier eut aussi l'impression que son interlocuteur était sur le point de dire autre chose, mais il se mordit les lèvres et marmonna un simple « Adios », avant de s'éclipser vers son endroit habituel, au coin d'une rue.
Puis les événements se précipitèrent et John n'eut plus le temps de réfléchir sereinement au départ de Pierre.
Un matin, lorsque John entra dans le salon, il constata à sa grande surprise que Sherlock était déjà assis à la table du petit-déjeuner dressée à la va-vite – et pour deux avec ça !. Une tasse de thé devant lui, il était plongé dans la lecture du journal.
– Tu es déjà debout ? remarqua John.
Au fond de lui, il était soulagé que Sherlock fût déjà vêtu d'une chemise et d'un pantalon. Son colocataire avait donc pour une fois daigné s'habiller ce matin.
– Quelle brillante déduction, John, marmonna Sherlock.
Il continua de décortiquer le journal avant de le replier soudainement et de le poser.
– Il y a encore du thé dans la théière.
– Merci, répondit John, dérouté.
Il se servit dans la tasse déjà sortie et se dirigea vers le réfrigérateur afin de trouver quelque chose de comestible. À part du thé et du pain, il n'y avait rien à manger sur la table.
– Est-ce que tu as encore avalé tes toasts sans rien ? lança-t-il par-dessus son épaule.
– Je n'ai rien mangé du tout, répondit Sherlock. Il se pourrait qu'une nouvelle affaire se présente.
– Ah oui ? s'enquit John en ouvrant le réfrigérateur. Le fromage, où est le fromage... Ah ! Voilà, marmonna-t-il en saisissant le paquet.
C'est alors qu'il vit la bouteille de champagne qui se tenait presque cachée derrière deux briques de lait et une bouteille de jus de fruit dont le contenu avait déjà pris une couleur verdâtre.
– Depuis quand est-ce que nous avons du champagne dans le frigo ? s'étonna John.
De retour dans le salon, il s'assit en face de Sherlock.
– Depuis hier, répondit Sherlock, la mine renfrognée.
John le dévisagea brièvement.
– Alors, tu ne veux pas me dire...
– Il se pourrait qu'une nouvelle affaire se présente, l'interrompit Sherlock.
Étrangement, il s'était répété. Il pointa du doigt le journal :
– Hier, une deuxième benne à ordures a explosé. C'est déjà la deuxième fois.
– Depuis quand t'intéresses-tu aux bennes à ordures qui explosent ?
– Depuis que je crois que ce ne sont que des essais, rétorqua Sherlock.
Il dressa l'oreille et poursuivit :
– J'espère que tu ne travailles pas à la clinique aujourd'hui. Lestrade est sur le point de venir nous parler de la première victime.
À ce moment-là, John entendit quelqu'un monter les escaliers et dans la seconde, Lestrade entra dans la pièce.
– Alors ? Qu'est-ce qu'il a fait exploser cette fois ? Un 4x4 ? Une caravane ? interrogea Sherlock avec impatience.
– Un break, répondit Lestrade.
Il s'assit, à bout de souffle, et demanda à John :
– Mais comment fait-il ?
– Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne suis embauché que pour applaudir, riposta sèchement John.
Sherlock observa les deux hommes tour à tour, en fronçant légèrement les sourcils.
– C'est pourtant évident, répliqua-t-il avec impatience, le poseur de bombes, homme ou femme, ne dispose que d'une quantité limitée de matériel explosif et n'a plus la possibilité de s'en procurer davantage. D'où les deux essais avec les bennes à ordures. Des bennes à ordures, John. Pas de simples bacs à poubelle. Il voulait savoir combien d'explosif il fallait réellement pour plastiquer une grosse voiture. Deux essais... Risqué, mais très bien pensé. Soit il y aura d'autres explosions tests avec d'autres objets, soit notre criminel en restera aux breaks.
– Encore des explosions ? soupira Lestrade.
– Bien évidemment, répondit Sherlock avec dédain. Sinon, pourquoi aurait-il utilisé son matériel avec tant de parcimonie ? Le poseur de bombes ne voulait en aucun cas en employer trop pour une attaque, mais exactement le minimum nécessaire. L'action a-t-elle été déjà revendiquée ?
– Non.
– Alors, le terrorisme, quel qu'il soit, est pour ainsi dire exclu. Ne commencez pas avec Al-Qaida, s'il vous plaît. C'est déjà bien suffisant que les journaux répandent de telles âneries.
Lestrade soupira encore.
– Sherlock, il y avait deux femmes dans cette voiture, elles sont mortes sur le coup. Et maintenant, il faudrait quoi ? Attendre qu'il frappe à nouveau ? Qu'il y ait d'autres victimes ?
Sherlock joignit ses paumes sous son menton, le regard fixe et concentré.
– J'ai besoin de tout ce que vous avez. Tout sur la voiture, les deux victimes. Éventuellement... Mais pour dégager un modus operandi, il faut un peu plus qu'une unique photo.
Ces paroles refroidirent Lestrade, qui semblait tout sauf satisfait, mais il hocha la tête.
– Est-ce que j'ai le choix ?
Deux jours plus tard, deux explosions espacées de quelques heures seulement secouèrent la capitale, l'une fatale, l'autre se soldant par un blessé qui n'était pas en état de parler.
Sherlock et John contemplaient les débris du deuxième break. À chaque fois, la cible avait été un véhicule de type identique, mais d'une marque différente. Les couleurs n'étaient pas les mêmes. Les victimes non plus n'avaient rien en commun.
Il ne restait plus rien de l'euphorie initiale qui saisissait toujours Sherlock lorsqu'il travaillait sur une affaire intéressante.
Dépité, John donna un coup de pied dans un morceau de tôle qui encombrait le trottoir.
Le bruit métallique fit sursauter Sherlock. Il s'approcha de l'objet à grands pas et le ramassa.
Pendant quelques secondes, il l'examina sans un mot.
– Les photos, John ! Les photos ! s'écria-t-il avec impatience.
John lui tendit précipitamment l'enveloppe contenant les clichés des autres carcasses de voiture qu'il avait gardée dans sa poche de veste pendant tout ce temps.
Sherlock fit défiler les photos frénétiquement avant de les jeter les unes après les autres sur le trottoir.
– Les jeux ! John ! Les jeux ! s'exclama-t-il en remettant le morceau de tôle à John.
Confus, l'ex-soldat regarda la pièce métallique qui s'avéra être un pin's. Il le retourna pour examiner le motif : les anneaux olympiques.
John jeta à son ami un regard qui trahissait son incompréhension.
– Les jeux ?
Les yeux de Sherlock brillaient, ses joues étaient rouges d'excitation et de joie à l'idée de cette piste, que John ne comprenait pas encore. Il tendit à John quelques photos – celles qu'il n'avait pas laissées tomber au sol.
– Ils étaient tous POUR les Jeux olympiques : autocollants sur la voiture, banderoles, mascottes en peluche.
John se précipita sur les clichés des débris métalliques. Les indices étaient là : les restes d'un autocollant, un morceau de banderole, une peluche partiellement carbonisée...
– Fantastique ! s'enthousiasma-t-il et son regard se posa sur le visage de Sherlock.
Sherlock sourit. Ce n'était cependant pas l'habituel sourire flatté qu'il arborait lorsque John exprimait son admiration. C'était différent, plus profond, plus joyeux, plus honnête.
John déglutit. Une sensation de chaleur se répandit en lui.
Que se passait-il ? Avait-il raté quelque chose ?
Depuis quand Sherlock se comportait-il ainsi ? Depuis quand lui faisait-il du thé ? Depuis quand cette bouteille de champagne trônait-elle dans le réfrigérateur ?
Avant même que John ne puisse tirer des conclusions sur ce que tout cela aurait pu signifier, Sherlock s'affairait déjà avec son portable
– Oui, Lestrade ? C'est Sherlock. Oui, j'ai quelque chose. Nous pouvons restreindre les recherches. Quoi ? Non. Un opposant aux Jeux olympiques. Oui, je...
Sherlock écouta un moment sans rien dire et lança à John un regard heureux teinté de mélancolie que John ne s'expliqua pas, mais qui fit néanmoins battre son cœur un peu plus vite.
John espérait vraiment que Sherlock était conscient de l'effet qu'il avait sur lui et qu'il était prêt à en assumer les conséquences. Seigneur, faites qu'il me laisse une chance...
Sherlock reporta de nouveau toute son attention sur sa conversation téléphonique et mit fin aux spéculations de son ami.
– Le labo ? Oh... et... ah, je comprends, poursuivit Sherlock. Oui, je vous contacte dès que j'ai une idée.
Il raccrocha et remit le portable dans sa poche.
– Le laboratoire a trouvé quelques indices intéressants. Il me faut un silence absolu. John !
– Et comment veux-tu que je procède ? Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, Londres n'est pas une vidéo que je peux mettre en pause pour toi quand tu en as besoin.
Les yeux de Sherlock parcoururent rapidement la rue animée et s'arrêtèrent sur une petite boutique.
– Là. Fais partir les gens !
– Et comment... objecta John.
Sherlock lui pressa un objet dans la main.
– Oh... Avec ça. Tu sais qu'on ira tous les deux rôtir en enfer, fit remarquer John en contemplant le badge de l'inspecteur Lestrade.
– En enfer ? Peu probable, répondit Sherlock, impassible. En prison ? C'est possible. Allez, qu'est-ce que tu attends ?
John soupira et s'en alla demander aux clients et employés de la boutique de bien vouloir quitter les lieux pendant un instant.
Cela prit un moment, mais Sherlock eut ensuite la boutique pour lui tout seul et John essaya de répondre le plus évasivement possible aux questions curieuses des gens qu'il venait de faire évacuer.
À peine dix minutes plus tard, Sherlock sortit de la boutique en trombe, son cerveau visiblement en pleine effervescence. Avant que John ait eu le temps de réagir, le détective avait déjà hélé un taxi et ouvert énergiquement la portière.
– John ! Qu'est-ce que tu attends ?
Aussitôt, John se dépêcha de le rejoindre.
– Où va-t-on alors ? demanda John, une fois que le taxi eût redémarré.
– Au port, répondit Sherlock, taciturne.
Il était occupé à pianoter sur son portable.
– Maintenant, je sais où est l'atelier de notre poseur de bombes.
– Le labo ? hasarda John. Il y avait des traces de fibres ou d'autres résidus spécifiques sur la bombe ?
Sherlock lui adressa un bref sourire appréciateur.
– Qui dans cette composition particulière ne se trouvent qu'à un endroit spécifique du port. Oh...
Il tendit son portable à John.
– Un mail de Lestrade. Nous avons une photo de notre malfaiteur présumé.
John examina la photo. C'était un homme du genre passe-partout, blanc, la quarantaine.
– On a un nom ? Une adresse ? demanda-t-il.
– Lestrade est déjà en route vers son appartement, répondit Sherlock d'un air satisfait. Une deuxième équipe se rend à son travail.
Peu après, ils arrivèrent à destination : un canal latéral abandonné dans la zone du port.
– Un point de transbordement de charbon désaffecté, expliqua Sherlock.
Il paya le taxi qui fit demi-tour et partit.
John regarda autour de lui. À leur droite coulait le canal dont les eaux troubles et croupissantes dégageaient une odeur nauséabonde en cette journée estivale. Devant eux se dressait un mur de brique à moitié écroulé qui avait de toute évidence appartenu à une construction détruite entre-temps. À gauche se tenaient plusieurs hangars, dont certains étaient raccordés entre eux, ainsi qu'un bâtiment en béton de deux étages qui semblait abandonné, mais encore à peu près intact.
Sherlock se dirigea directement vers le bâtiment et tenta d'actionner la poignée
– Ouvert... constata-t-il en fronçant légèrement les sourcils.
Le portable de John vibra. Un SMS. Il extirpa l'appareil de sa poche pour consulter le message.
– Sherlock... appela-t-il pour le mettre en garde. Sherlock ! Lestrade... Le poseur de bombes, il est...
– Il est ici, éructa Sherlock en grinçant des dents.
Au même moment, une balle siffla juste à côté de l'oreille de John.
– Sherlock !
La balle avait été tirée d'une fenêtre du premier étage et John s'engouffra à travers la porte ouverte, à la suite de Sherlock. À cet instant, le bâtiment était encore le meilleur endroit où se réfugier.
Les deux hommes durent attendre quelques secondes que leurs yeux s'habituent à la semi-obscurité à l'intérieur après la lumière du soleil éblouissante qui régnait dehors.
C'est là qu'ils l'aperçurent en même temps.
Au milieu de la pièce.
Un établi.
Une charge d'explosif.
Un détonateur à retardement.
Un écran.
Des chiffres rouges.
03...
02...
01...
Pas le temps de s'échapper.
Pas le temps de se mettre à l'abri.
Pas le temps...
La dernière chose que John sentit furent les bras de Sherlock qui le tirèrent vers le sol et Sherlock qui s'abattit sur lui de tout son poids pour le protéger.
Puis l'explosion.
Une déflagration assourdissante.
La chaleur.
L'onde de choc.
Les éclats de verre.
Les morceaux de pierre.
La poussière.
Et enfin... Le silence.
John cligna des yeux.
Le ciel.
Il y avait eu un plafond à cet endroit, quelques instants auparavant.
Il cligna encore.
La moitié du bâtiment avait été anéantie.
Une quinte de toux lui picota la gorge et il essaya de se relever. La poussière grise produite par l'effondrement du bâtiment s'était accumulée dans ses cheveux et finit par lui tomber dans les yeux, provoquant une sensation de brûlure.
– Bon sang, Sherlock... tu pèses lourd.
John savait qu'il criait, mais peu importait. Sherlock avait lui aussi été rendu sourd par l'explosion.
Mais Sherlock ne réagit pas.
– Sherlock ?
Une horrible crainte s'empara de John et il poussa et tira son ami jusqu'à ce que celui-ci roule sur le sol. Il était allongé sur le dos, les yeux fermés. John se releva immédiatement et s'agenouilla à côté de lui.
Son visage avait été protégé et il restait semblable à lui-même. Lui aussi avait la tête saupoudrée de poussière grise.
À la vue du contraste entre les cheveux poivre et sel et les traits jeunes et détendus de Sherlock, John sentit son cœur se serrer douloureusement. Sa main trembla lorsqu'il pressa ses doigts contre le cou de Sherlock.
Pouls ?
Faible, mais présent. Dieu merci.
Respiration ?
John se pencha plus près, plaça son oreille au-dessus des lèvres de Sherlock et observa son torse.
Sa cage thoracique se soulevait et s'abaissait. Un léger souffle était perceptible.
Il se redressa et palpa le crâne de Sherlock, il sentit quelque chose de chaud et humide.
Sous le choc, il retira aussitôt ses mains : elles étaient maculées du sang de Sherlock.
– Sherlock ! cria John, désespéré. Sherlock, putain !
Il chercha frénétiquement son portable. Il l'avait encore dans sa poche juste avant l'explosion ! Dans la poche de pantalon ? Non. La veste ? Poche intérieure ? Non, plus. Bordel ! Poche externe ? Ah enfin !
Ses doigts ripèrent sur les touches par deux fois avant qu'il parvienne à appeler les secours.
– Une ambulance ! Tout de suite ! hurla-t-il dans le combiné avant de donner l'adresse.
Ses réflexes professionnels prirent alors le dessus et il put communiquer les informations nécessaires à l'assistante de régulation à l'autre bout du fil.
– Homme adulte, inconscient. Pouls et respiration faibles, mais présents. Plaies à la tête. Probables lésions internes causées par une explosion. Oui, une explosion. Non, putain, je sais ce que je dis ! Dépêchez-vous !
John venait de raccrocher lorsqu'il vit les paupières de Sherlock tressauter.
Mon Dieu, comme il était pâle.
– Sherlock...
– John... marmonna Sherlock d'une voix à peine audible.
Il ouvrit les paupières. Il mit du temps à recentrer son regard avant de fixer John droit dans les yeux.
John avait la gorge nouée.
– John... chuchota encore Sherlock.
– Oui, Sherlock. Je suis là, répondit John d'une voix rauque. Ne parle pas. Reste tranquille. Je... Je suis là.
Il posa sa main droite sur la joue de Sherlock.
Très lentement, Sherlock leva la main gauche.
– Sherlock... Ne bouge pas... protesta doucement John.
Mais Sherlock n'y prêta pas attention, il poursuivit son mouvement jusqu'à toucher enfin la main de John. Ses doigts la saisirent et la soulevèrent avec une force étonnante. Il tourna la tête et ses lèvres esquissèrent un baiser sur la paume de John.
Il relâcha sa prise immédiatement, son bras retomba sans force sur le sol.
Puis il sourit.
John crut que son cœur allait s'arrêter à cet instant. Il n'avait encore jamais vu quelqu'un sourire de cette manière.
Le sourire de Sherlock était tellement expressif qu'il n'avait rien à envier à celui de la célèbre Joconde.
Tristesse.
Tendresse.
Mélancolie.
Connaissance.
Secret.
Satisfaction.
Amour ? Amour, vraiment ?
John ne savait pas exactement, mais il était certain d'une chose. Le sentiment prédominant était le regret.
– Sherlock... Mon Dieu...
Les paupières de Sherlock papillotèrent, tremblèrent et se refermèrent. Son sourire disparut.
John sentit les griffes glacées de la peur se resserrer autour de son cœur affolé.
Il passa ses doigts engourdis sur le cou de Sherlock à la recherche de son pouls.
Il ne perçut plus qu'un léger tressaillement.
L'image de Sherlock se troubla et John comprit qu'il avait les yeux emplis de larmes.
Au loin, il entendit la sirène de l'ambulance.
Note de la traductrice : merci à Amy W. Key pour ses éclairs de génie.
