Don't tell me truth hurts, cause it hurts like hell
(extrait de la chanson Underground de David Bowie tirée du film Labyrinth)
La nuit était tombée, mais John était encore assis dans la salle d'attente de l'hôpital où Sherlock avait été transporté.
Ce dernier avait été immédiatement examiné et admis au bloc sans qu'il n'eût même repris connaissance.
À un moment, Lestrade était venu et avait informé John que le corps du poseur de bombes avait été retrouvé sous les décombres. John s'en fichait totalement. Lestrade lui avait gauchement tapoté l'épaule et marmonné quelque chose à propos de paperasse avant de repartir. John reçut un appel sanglotant de Mrs Hudson et un SMS laconique de Mycroft. « Donnez-moi immédiatement de ses nouvelles », avait-il écrit. John se rappela brièvement que Sherlock lui avait dit une fois que Mycroft préférait téléphoner. Ce dernier sortait-il de chez le dentiste ? Ou voulait-il éviter que quelqu'un perçoive dans sa voix à quel point il s'inquiétait pour son frère ?
Deux heures après l'admission de Sherlock, un médecin s'était approché de John et lui avait dit que tout s'était bien passé, que son colocataire était hors de danger et...
John avait déjà arrêté de l'écouter à ce point. Après tout ce temps passé à se faire un sang d'encre, le soulagement était tel qu'il n'avait pas besoin d'en savoir plus : Sherlock allait bien.
– Il reprendra connaissance dans l'heure, ajouta le médecin. Son état n'était pas si grave. Si vous voulez, vous pouvez aller le voir. Mais peut-être qu'avant, vous voudriez faire un brin de toilette ?
Un brin de toilette ? John le dévisagea sans comprendre.
Le médecin lui adressa un regard gêné.
– C'est-à-dire que... vous avez encore la moitié du bâtiment sur vos habits et vos cheveux. Vous pouvez utiliser les toilettes à côté.
John remarqua alors que la poussière de l'explosion lui collait encore à la peau et aux vêtements. Il l'avait tout simplement oubliée.
– Merci, j'y vais, dit-il en se levant.
Le médecin lui fit un bref signe de tête et partit. John se rendit dans la salle d'eau et se regarda dans le miroir. Son apparence l'effraya. Il ne pouvait vraiment pas se montrer à Sherlock ainsi !
Il enleva sa veste, son geste libéra un nuage de poussière qui le fit tousser. Il détourna la tête, retint sa respiration et la secoua jusqu'à ce qu'elle fût à peu près présentable. Il tapota son pantalon et passa sans enthousiasme quelques mouchoirs mouillés dessus. Pour finir, il mit la tête sous le robinet et se lava les cheveux au savon. Le sèche-mains fit office de sèche-cheveux de fortune et un bon quart d'heure plus tard, John ressortit en se sentant plus ou moins présentable.
Il reprit place dans la salle d'attente et envoya un SMS à Mrs Hudson, Lestrade et Mycroft pour les rassurer sur l'état de santé de son ami. Il dut patienter encore un bon moment jusqu'à ce qu'un infirmier le mène à la chambre de Sherlock.
John constata qu'il s'agissait d'une chambre individuelle. Il adressa un remerciement silencieux à Mycroft qui avait probablement joué de son influence.
Il s'approcha du lit et s'assit sur la chaise placée à gauche de Sherlock.
Sherlock était étendu sur le dos, immobile. Il avait les yeux fermés, un tensiomètre automatique enserrait son bras droit. Une perfusion s'écoulait lentement à travers le tuyau et l'aiguille fichée dans son coude gauche. Un autre cathéter fermé et inutilisé pour le moment était posé sur son autre bras.
Un pulsomètre était fixé à son index gauche et sa tête était entourée d'un bandage. Il avait l'air très pâle. Vêtu d'une ridicule chemise d'hôpital bleu clair et sous la couverture d'un blanc immaculé, il semblait très jeune et très fragile.
En le voyant, John sentit son cœur se serrer et dut se faire violence pour ne pas céder à la tentation de prendre la main de Sherlock. Comme il aurait voulu sentir lui-même, s'assurer de ses propres mains que Sherlock avait survécu, qu'il était en vie, que son sang chaud circulait dans ses membres au lieu de s'écouler inutilement sur un tas de gravats.
– Fais-moi sortir d'ici, John. Ces médecins sont tous des idiots, dit Sherlock si soudainement et d'une voix si puissante que John tressaillit involontairement.
Il avait encore les yeux fermés, mais un sourire fatigué flottait sur ses lèvres.
– Combien de temps allais-tu encore rester assis là sans rien dire ?
– Sherlock... Je croyais que tu dormais encore ! répondit John avec un demi-sourire alors qu'il intimait à son cœur de se calmer.
– Comment serait-ce possible avec cette chose infernale ? jura Sherlock et comme par hasard, le brassard du tensiomètre commença automatiquement à gonfler, dans un bruit assourdissant.
John sourit. Il ne connaissait que trop bien les multiples désagréments, souvent minimes, qui menaient à une guérison complète.
– Je sais, mais il faut que tu en passes par là.
John fouilla dans sa poche de pantalon.
– Tiens... Ils m'ont donné ton portable, ton portefeuille et tes clés.
Il les posa sur la table.
– J'espère qu'il ne manque rien. Si c'est le cas, c'est encore sous les décombres ou alors quelqu'un a des tendances kleptomanes dans cet hôpital. Tes vêtements en revanche n'ont pas pu être sauvés, mais je peux te ramener quelque chose de chez nous, proposa-t-il. Ton pyjama rayé peut-être ? Ça te remonterait le moral ?
Sherlock lui jeta un regard tellement dédaigneux que John éclata de rire et ressentit un immense soulagement.
– Cela me remonterait le moral de ne plus être dans cet hôpital, bougonna Sherlock avant de changer brutalement de tactique. Fais-moi sortir d'ici ! supplia-t-il.
Il gratifia John d'un regard de chien battu qu'il maîtrisait à merveille.
– Tu vas devoir prendre ton mal en patience pour cette nuit. Tu pourrais avoir une commotion cérébrale.
– Je n'ai rien de cassé. Ma blessure à la tête n'était qu'une plaie superficielle, protesta Sherlock.
Il essaya de se redresser.
– Pourquoi faudrait-il que je... Aïe ! Oh la vache !
John sourit.
– Voilà pourquoi tu dois encore rester ici un moment. Qu'est-ce qui t'a fait mal ?
– Ah, seulement la cicatrice de l'endoscopie. Soi-disant parce que ma rate était déchirée, ce qui s'est révélé une erreur de diagnostic, répondit Sherlock d'un ton maussade.
– Ah oui ?
Malheureusement, la curiosité de médecin de John fut piquée.
– Laisse-moi voir. Peut-être que le pansement n'est pas bien en place.
– Quoi ? Non. Tout va bien. Le pansement est parfait, répondit Sherlock légèrement agité.
John lui lança un regard sévère.
– Ben voyons. Je te connais. Je suis sûre que tu as tripoté le pansement. Laisse-moi regarder.
– Non.
– Sherlock ! Arrête de faire l'enfant et laisse-moi voir !
– Non !
– Bon sang, Sherlock !
John était à bout de patience. Il saisit et repoussa la couverture. Sherlock essaya obstinément de l'en empêcher, mais il était encore trop faible et dut s'avouer vaincu.
– Ce n'est rien. Tout va bien. Je peux appeler l'infirmière si tu y tiens absolument.
– Ne fais pas l'idiot, répliqua John.
Il releva la chemise bleu clair.
– John... non..., protesta Sherlock, l'air tellement abattu que John le regarda, surpris.
– Sherlock... Qu'est-ce qui te prend ? Crois-moi, j'ai déjà vu plein d'hommes nus. Il n'y a vraiment pas de quoi fouetter un chat.
John secoua la tête sans comprendre et reporta son attention sur le bas-ventre de Sherlock.
En effet, le pansement était encore correctement en place. Pourquoi Sherlock avait-il donc fait un tel cinéma ? Son regard glissa un peu plus bas. Y avait-il un tatouage ou un piercing embarrassant qu'il ne fallait pas qu'il voie ? Il ne remarqua rien de spécial excepté que Sherlock se rasait de toute évidence et qu'il avait négligé de le faire depuis quelque temps puisque ses poils noirs repoussaient courts et drus sur la peau claire de son pubis.
Les yeux de John glissèrent le long des jambes de Sherlock. Sur son genou gauche était également collé un petit pansement, sûrement une égratignure. C'est alors qu'il vit ce que Sherlock voulait à tout prix lui cacher.
Ce qu'il ne devait pas voir.
John inspira profondément et serra les dents. Le monde sembla retenir sa respiration. Les secondes s'écoulaient péniblement en silence, mimant le rythme de la perfusion qui gouttait lentement dans le tuyau jusqu'au bras de Sherlock.
– Voilà justement ce que je voulais éviter, dit Sherlock d'une voix étouffée.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda John d'une voix blanche en pointant la tache pourpre qui ornait l'intérieur de la cuisse de Sherlock.
– Je me suis cogné... dans la table du salon.
– Sherlock, ne me prends pas pour un idiot. Ce n'est pas une ecchymose, c'est un suçon. Je veux savoir comment il est arrivé là !
– L'aspirateur…? suggéra Sherlock.
John se tut, les yeux fixés sur la tache déjà un peu estompée.
Un long silence et puis…
– John, je ne voulais pas que tu le voies. Je ne voulais pas que tu l'apprennes comme ça. Je ne voulais pas que tu l'apprennes du tout, reprit Sherlock.
Son ton était insistant, pressé, presque coupable.
– Toi… Pierre… Tu ? Ce n'est pas… C'était toi ? Pendant tout ce temps ? PENDANT TOUT CE TEMPS ?! s'écria John, décontenancé.
–John…
– Dis-moi que ce n'est pas vrai !
Sherlock ferma les yeux brièvement, puis les rouvrit, résolu à avouer et espérant l'absolution.
– Pierre, c'était moi. Mais Pierre n'existe plus. Il t'a dit adieu. Il a fait ce qu'il avait à faire.
– Comprends-tu au moins ce que tu as fait ? Ce que tu m'as fait à moi ? J'étais sur le point de...
John se prit la tête dans les mains.
– Je l'aimais bien !
– Je sais. C'est pour ça...
– Tu m'as dupé. Tu as manipulé mes sentiments, tu m'as manipulé, MOI ! Pendant tout ce temps ! Putain !
Il s'interrompit horrifié. Une pensée déplaisante venait de lui traverser l'esprit.
– La banane. LA FOUTUE BANANE ! Et tout le reste ! Tu m'as allumé exprès ! Comment as-tu pu rester aussi froid, aussi détaché ? Tout ce temps ? Comment as-tu pu faire ça ?!
– La banane était un hasard, dit Sherlock pour essayer de le calmer. Mais j'avoue, le reste... C'était une sorte d'expérience... Je n'ai pu le faire que parce que je prenais mes distances. Il fallait que je me détache... Ce n'est que quand j'étais à nouveau dans la peau de Pierre que je pouvais... que je me laissais...
Sherlock ne vit pas venir le poing de John. Il s'écrasa à quelques centimètres seulement de sa tête, sur le coussin. Les yeux écarquillés, Sherlock vit John au-dessus de lui : respiration saccadée, pupilles larges et noir d'encre, le front et les joues rougis par endroits. Néanmoins, la peau autour de sa bouche était claire, presque blanche. Mauvais signe.
– Ne me pousse pas à faire quelque chose que je regretterai après, dit John d'une voix rauque.
Il recula d'un pas.
– John… Je voulais seulement…
– Je sais ce que tu voulais, éructa John avec dédain. J'espère que tu y as pris du plaisir.
– Oui, c'est vrai… Mais…
– Sherlock, tu ne comprends toujours pas, hein ? Tu as trahi ma confiance. Tu m'as abusé. Rien ne peut excuser ça.
– John...
– Non, Sherlock. Ça suffit. Je... Je vais faire mes cartons... et...
– John !
Sherlock sentit la panique l'envahir progressivement. John voulait partir ? Il voulait le quitter ? Il ne pouvait pas, il n'avait pas le droit de partir !
– John, laisse-moi t'expliquer !
– Pourquoi ? Qu'est-ce que ça changerait maintenant ? demanda John d'une voix blanche.
Son regard était si vide que Sherlock prit peur.
–Ce qui est fait est fait. On ne peut plus revenir en arrière.
– John, écoute-moi donc ! Écoute-moi ! Si tu m'écoutes, tu comprendras…
John secoua la tête.
– Ma compréhension envers ta façon de voir les choses vient de toucher à ses limites.
Sur ces mots, il tourna le dos et s'en alla.
– John ! JOHN !
Mais John ne revint pas.
Sherlock envisagea brièvement d'arracher tous les tuyaux, aiguilles et brassards pour lui courir après, mais il comprit que cela ne changerait rien. John avait décidé de le quitter et il tenait à ses résolutions avec l'entêtement d'un rhinocéros.
Il l'avait perdu.
Comme en transe, il chercha son téléphone sur la table de nuit.
Il envoya un message à son frère : « Fais-moi sortir d'ici. S. »
Sherlock reconnut bien tard qu'il avait trop parié à ce jeu.
Note de l'auteure :
J'ai fait des recherches. Selon la taille et la profondeur, un suçon met 3 à 14 jours à disparaître. Par conséquent, je pense que dans cette histoire et avec la peau claire de Sherlock, il est plausible que John puisse encore voir le suçon une semaine après.
Note de la traductrice :
Merci à Amy W. Key pour ses précieuses remarques.
