You sold me illusions

(extrait de la chanson de David Bowie Cracked Actor)


Mycroft avait fait son possible pour faire sortir Sherlock de l'hôpital, mais il avait insisté pour que son frère y passe encore la nuit. Il avait embauché une infirmière privée qui devait s'occuper de Sherlock les jours suivants. Ce dernier s'y était opposé, mais pas avec suffisamment de ténacité, de sorte que Mycroft avait réussi à imposer sa volonté.

– Elle t'attendra demain à Baker Street, avait signifié Mycroft à Sherlock.

– Elle pourra attendre longtemps, avait rétorqué Sherlock d'un ton sec.

– Sherlock, je crains de ne pas comprendre...

– Je ne retournerai pas à Baker Street, avait répondu Sherlock avec entêtement. Tout du moins...

– Cela aurait-il un lien avec le déménagement du docteur Watson ? avait remarqué Mycroft d'une voix onctueuse.

Sherlock s'était tu.

– D'ailleurs, voici l'adresse de la pension où il habite actuellement.

Mycroft lui avait tendu un papier plié et Sherlock l'avait mis dans sa poche sans même y jeter un œil.

– Et où comptes-tu aller si tu ne veux pas retourner dans ton propre appartement ?

Sherlock l'avait toisé froidement.

– Chez toi, naturellement.

– Naturellement ? répondit Mycroft en faisant la moue. Mon cher frère, il n'y a rien de naturel à cela.

– Je sais, fit Sherlock en haussant les épaules. Mais actuellement, je n'ai pas d'autre choix.

Mycroft avait voulu ergoter, mais les cernes prononcés sous les yeux de son frère l'en avaient dissuadé. Si Sherlock avait besoin d'un endroit pour éviter le docteur Watson, alors le domicile de Mycroft était encore la meilleure cachette possible. Mais pourquoi donc son frère voulait-il se cacher ? Cela restait un mystère pour Mycroft.

Sherlock avait tenu trois jours dans la chambre d'ami de Mycroft. Lorsqu'il s'était senti guéri, il avait envoyé paître l'infirmière, s'était habillé et était sorti sans avertir quiconque.

Ses blessures n'étaient plus visibles. Son bandage à la tête sur la plaie recousue avait été remplacé par un pansement discret.

Il n'avait plus besoin de jeter un œil sur le papier que lui avait donné Mycroft. Il connaissait désormais par cœur l'adresse de la pension où vivait John.

Il hésita cependant, une fois arrivé à la porte de la chambre.

Est-ce que John serait heureux de le voir ?

Est-ce qu'il lui collerait son poing dans la figure ?

Il ne redoutait pas les coups. Il était cependant profondément perturbé parce que lui qui avait toujours pu tout prévoir, ne savait pas comment John réagirait face à lui et à ce qu'il avait à dire.

Sherlock regarda brièvement le sol, puis releva le menton d'un air décidé et frappa à la porte.

Une voix indistincte le pria d'entrer et il pénétra dans la chambre. Il referma la porte derrière lui et jeta rapidement un œil autour de lui.

Deux fenêtres, des rideaux, de la moquette élimée, une table, une chaise, un fauteuil, un petit téléviseur, un lit... Et sur le lit était assis John.

John.

Épuisé par le manque de sommeil. Yeux rougis. Une bouteille de gin sur la table de nuit. À moitié vide. Pas de verre. Jean, chemise à manches courtes. Froissée. Chaussures aux pieds. Service de nuit à l'hôpital. Sorti du travail depuis deux... non trois heures.

– Sherlock, qu'est-ce que tu fais ici ? l'interrompit John.

Son élocution n'était pas encore laborieuse, mais suffisamment traînante pour en conclure que la majorité du gin manquant dans la bouteille avait été consommée au cours des trois dernières heures depuis qu'il était rentré du travail.

– Tu es saoul… remarqua Sherlock.

Il sentit son courage le quitter. John n'était pas dans un état idéal pour ce qu'il avait prévu.

– Brillante observation, ironisa John.

Il saisit la bouteille et but une gorgée.

– Et maintenant, pars.

Ce n'était pas vraiment un bon début, mais cela aurait pu être pire. Sherlock prit une profonde inspiration.

– Écoute-moi au moins cette fois ! pria-t-il instamment.

– Sherlock… Je t'ai écouté dès le premier jour. J'étais accroché à tes lèvres dès le premier jour. Bon sang ! Quel idiot j'ai été !

John secoua la tête, attristé.

En le voyant ainsi, Sherlock se sentit coupable.

– John… Je… J'ai fait cela uniquement… Cela me semblait être la meilleure solution !

John le dévisagea, de son regard vide, fatigué et plein de douleur.

– Bon, vas-y. Dis ce que tu as à dire.

Sherlock ne se le fit pas dire deux fois et se lança à perdre haleine dans son explication.

– J'avais réfléchi à tout jusque dans les moindres détails. Je sentais cette attraction entre nous... et... je ne voulais pas y céder. Cela n'a pas fonctionné. J'avais vu trop d'amitiés se briser, de relations s'effilocher parce que deux personnes avaient cru vouloir plus. Je voulais éviter cet écueil, parce que pour moi, notre amitié était sacrée. Mais je te désirais. Et si ça s'était mal passé ? Si ça n'avait pas fonctionné ? Au bout d'une semaine ? Au bout d'un an ? Nous n'aurions jamais pu retourner dans le port de l'amitié. Je ne sais pas grand-chose des relations humaines, mais même pour moi, c'était clair. Il n'empêche que je te désirais tout de même. Et je savais que c'était réciproque. Et donc…

– Pierre, interjeta John d'une voix blanche.

Sherlock hocha la tête. John avait-il déjà compris ? Compris pourquoi il avait agi ainsi ? Pourquoi il n'avait pas pu faire autrement ?

– Pierre. Je l'ai inventé. Pour toi, pour moi, pour nous. Il était... Il devait nous permettre... Ce devait être un exutoire pour ce qu'il y avait entre nous sans mettre notre amitié en péril.

– Tu as vraiment cru que ça fonctionnerait ? À long terme ? Sherlock ! C'est l'idée la plus insensée que tu aies jamais eue. La plus insensée de tous les temps !

À ces mots, Sherlock fut saisi d'un frisson de crainte. Ne comprenait-il pas ? Ne voulait-il donc pas comprendre ?

– Cela me semblait logique... commença-t-il, mais John l'interrompit.

– Comment ?! Comment as-tu fait ? Pierre… Pierre… Ce n'était pas toi ! Sa voix, son accent... Il était plus petit que toi... Son visage n'était pas aussi fin. Et ses yeux ! La couleur de ses yeux ! Sherlock ! Et que diable as-tu fait avec tes cheveux ?!

– Du maquillage spécial. Celui qu'on utilise au théâtre. J'ai teint mes cheveux en blond et j'ai utilisé le maquillage pour retrouver mes cheveux noirs. Le maquillage se lave avec un shampooing spécial. Pour les yeux, j'ai pris des lentilles de contact colorées et pour les joues, des coussinets en silicone.

Sherlock s'arrêta brièvement avant de continuer.

– Pour rendre mes cheveux plus bouclés, j'ai pris de la mousse coiffante. Comme ils étaient plus frisés, ils semblaient plus courts. Le rasage intégral était nécessaire, sinon tu aurais remarqué à cet endroit que le blond n'était pas ma couleur naturelle. Quoi d'autre ? Ah oui, contrefaire ma voix et mon accent, c'était le plus simple. Et tu sais que je peux me faire plus petit que je ne suis. Tu le sais bien ! Tu l'as vu suffisamment souvent !

John secoua la tête. Incrédule, il refusait de le croire.

– Ce n'est pas possible... C'était tellement... vrai, lâcha-t-il visiblement à contrecœur. Tu... Pierre fumait ! Mais sur toi, je n'ai jamais senti d'odeur de cigarette. Je l'aurais senti si tu avais fumé !

Ce fut au tour de Sherlock de secouer la tête.

– Tu n'as jamais vu Pierre en train de fumer.

– Bien sûr que si !

– Non... c'est faux, insista Sherlock calmement.

John passa ses souvenirs en revue.

– Tu avais toujours une cigarette à la main... dit-il lentement.

– Oui, admit Sherlock. Mais rien de plus. Je n'ai jamais pris une bouffée. Je ne l'ai jamais allumée moi-même. J'ai toujours demandé à quelqu'un d'autre de l'allumer pour moi. Une fois, ce fut même toi.

– Mon Dieu, Sherlock ! Tout ce mal que tu t'es donné !

Sherlock haussa les épaules.

– Au bout de cinq ou six fois, cela va assez rapidement. On prend vite le pli.

– Mais comment... Comment savais-tu ? Comment as-tu pu deviner ?

– Mon réseau de sans-abri.

– Tu m'as fait suivre ?! s'exclama John, décontenancé.

Sherlock s'empressa de le rassurer.

– Non, non. Ce n'est pas ce que je voulais dire. On m'a simplement rapporté où tu allais toujours te promener. C'était un hasard total que quelqu'un t'ait vu. Lorsque j'ai eu cette information, je t'ai suivi moi-même plusieurs fois et ensuite... Ensuite, j'ai eu cette idée... J'ai imaginé ce plan...

– Combien de temps as-tu traîné là-bas pour m'attendre ? demanda John d'une voix sourde.

– Trois jours, répondit Sherlock. Tes intentions étaient relativement faciles à deviner à ce moment-là. L'un des hommes, Ramon, m'a laissé utiliser son appartement. J'y ai laissé quelques vêtements. Là-bas, je pouvais devenir Pierre et reprendre mon allure habituelle. Je lui ai donné l'argent que tu...

John applaudit lentement et Sherlock sentit son sang se geler dans ses veines.

– Avec Pierre, tu as vraiment joué le rôle de ta vie, déclara John avec une indifférence glaçante. Bravo, c'était parfait.

John ne précisa pas s'il parlait de Pierre ou du plan de Sherlock en général, mais en fin de compte la distinction était insignifiante.

L'applaudissement dédaigneux de John déclencha les sentiments les plus contradictoires chez Sherlock. Fallait-il qu'il supplie ? Devait-il exprimer ses regrets ? Devait-il lui montrer à quel point il le désirait ? Oh mon Dieu... Que devait-il faire ? Il se sentait comme un animal acculé. Instinctivement, il s'accrocha à la première émotion qui virevoltait dans son cerveau en ébullition : l'agression.

– John... Plus j'y pense... Oui, j'ai très bien réussi à me mettre dans la peau de Pierre, et pourtant... Personne ne me connaît aussi bien que toi ! Comment as-tu pu être aussi aveugle ?!

Sherlock était profondément vexé que John le comprenne si peu.

Vexé que John rejette toute la faute sur lui alors qu'il n'avait eu que les meilleures intentions du monde. Blessé dans son orgueil, il riposta et rejeta la faute sur son ami. Pour ne pas devoir assumer toute la faute à lui seul. Il savait qu'il n'était pas capable de supporter seul toute cette culpabilité. Il savait que cela le briserait.

– Tu dis toujours toi-même que je vois, mais que je n'observe pas. Tu comptais bien sur le fait que je ne te reconnaîtrais pas ! Ma stupidité, ma naïveté, tu avais tout calculé ! répliqua John.

Sherlock secoua la tête.

– Non, John. Tu aurais pu t'en apercevoir. Tu aurais dû me reconnaître, MOI. Je viens de comprendre. Et je me rends compte d'autre chose. Tu t'es laissé tromper de ton plein gré. Tu ne voulais pas t'en rendre compte. Tu ne voulais pas savoir. Toi aussi, tu t'es servi de moi...

Les mots de Sherlock moururent dans sa gorge lorsqu'il perçut l'éclat glacial qui brillait dans les yeux de John. Il déglutit nerveusement. Il comprit alors qu'il avait réussi à dire exactement ce qu'il ne fallait pas. Son agressivité retomba comme un soufflé pour laisser place au désespoir et au regret. Était-il déjà trop tard pour les exprimer ?

– Sors d'ici !

– John, enfin tu vois bien…

– Dehors !

John se leva et tendit le bras en direction de la porte. Tous ses muscles semblaient raides, crispés, inflexibles.

Mais Sherlock resta immobile. Il ne pouvait pas, il ne voulait pas encore battre en retraite. La mise était trop élevée. Il était volontiers prêt à admettre son erreur, mais John devait enfin reconnaître qu'il avait fait tout cela parce que...

– John ! J'ai arrêté parce que je me suis rendu compte que je t'aimais !

Sherlock respira profondément. Voilà. C'était sorti. Il l'avait dit. Il se redressa et continua d'une voix calme et assurée.

– J'étais prêt à te...

– Va-t'en. Tout de suite. Avant que je t'en colle une.

Sherlock cligna des yeux, ahuri. Pourquoi John était-il encore si en colère ?

– John, ne m'as-tu pas entendu ? Je voulais te… Je suis sérieux. J'avais même déjà acheté le champagne, je n'avais plus qu'à attendre que le suçon soit parti. John, je t'…

– Avec ton cerveau de génie, tu ne sais même pas ce qu'est l'amour ! Si tu m'aimais vraiment, tu ne te serais pas lancé dans toute cette mascarade. Je n'aurais pas… Tu ne comprends même pas ce que tu as fait.

Il se passa la main sur les yeux.

– Va-t'en maintenant.

Sherlock fut accablé par un sentiment de perte irrévocable. Il s'était fait violence, s'était autorisé à éprouver des sentiments, les avait exprimés clairement et que lui avait apporté ce sacrifice, excepté la douleur et le désespoir ?

Cela ne pouvait tout de même pas s'arrêter là et se terminer ainsi ? Se pouvait-il que l'histoire s'arrête avant même d'avoir commencé ?

– John…supplia Sherlock.

– Dehors ! Tout de suite.

– Je voulais seulement…, poursuivit Sherlock d'un ton suppliant.

Mais quand ce dernier s'aperçut que John avait baissé la tête pour ne plus le voir, il dut reconnaître sa défaite.

Il avait trouvé un plan génial, mais celui-ci avait misérablement échoué.

Il avait voulu manger le gâteau tout en le laissant intact. Et maintenant, il ne lui restait plus que quelques miettes sur une assiette vide pendant que son estomac se tordait sous les crampes et que tout son corps agonisait de douleur.

Il avait joué et il avait perdu.

Non seulement il avait perdu sa mise, mais il avait tout perdu.

Il avait perdu John.

– Adieu, dit-il doucement.

Il quitta la pièce, la tête basse.


Merci encore et toujours à Amy W. Key. qui vous épargne bien des horreurs. :-P