If you should fall into my arms – trembling like a flower

(extrait de la chanson de David Bowie « Let's dance »)


Sherlock se tenait devant la porte du 221 B Baker Street, avec à la main un sac de voyage contenant les vêtements que Mycroft lui avait fait apporter.

Le cœur lourd, il contempla la façade avant d'ouvrir et de monter les escaliers. Presque immédiatement, il entendit les pas précipités de Mrs Hudson.

– Sherlock ! appela-t-elle.

Elle le prit dans ses bras. Pour une personne aussi frêle, son étreinte était étonnamment forte. Le détective l'enlaça brièvement à son tour avant de se dégager.

– Ah, Sherlock, dans quel pétrin êtes-vous allé vous fourrer ? soupira Mrs Hudson d'un ton compatissant. Comment vous portez-vous ? Vous êtes bien rétabli ? Vous avez l'air pâle. Vous avez encore négligé de manger suffisamment ?

– Je vais parfaitement bien, répondit Sherlock.

Il se força à arborer un sourire rassurant.

– Peut-être que je suis encore un peu vacillant...

– Mon pauvre...
Mrs Hudson hésita et Sherlock s'arma de courage pour affronter l'inévitable question.
– Et John... Je veux dire... Croyez-vous... qu'il reviendra ?

Sherlock secoua la tête et se mordit les lèvres.

– Je pense qu'il ne reviendra pas. J'en suis même certain.

– Oh, Sherlock ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? s'exclama Mrs Hudson avec indignation.

– Parce que j'ai tout fait pour que ce soit le cas, dit-il amèrement avant de gravir les escaliers.

– Est-ce que je vous monte quelque chose à manger ? lui demanda Mrs Hudson avec une pointe d'espoir dans la voix.

– Je n'ai pas faim, riposta Sherlock sans s'arrêter ni se retourner.

Lentement, il s'approcha de la porte de leur... non, son appartement. Il laissa son sac tomber par terre et entra.

Son regard alerte balaya toute la pièce. Il nota tous les changements, les enregistra, les catalogua et les compara avec ses souvenirs.

L'ordinateur portable de John n'était plus là. Les meubles avaient été légèrement déplacés. La pièce semblait rangée. Tout avait l'air comme d'habitude et pourtant, tout avait changé. Lorsque Sherlock trouva les mots appropriés pour la décrire, il frissonna. La pièce semblait inhabitée, abandonnée.

Sherlock se rendit dans la cuisine, ouvrit les armoires et tiroirs. Le mug de John était parti. Celui avec l'emblème des fusiliers du Northumberland. Mais son autre tasse – celle avec les rayures multicolores – était encore là. Celle-ci, c'est Sherlock qui la lui avait achetée après avoir utilisé – et cassé – l'ancienne (celle avec des pois, une chose hideuse) lors d'une expérience.

Sherlock eut un sourire nostalgique.

Il lui fallut deux jours pour trouver le courage d'entrer dans l'ancienne chambre de John. Lorsqu'il ouvrit enfin la porte, il resta comme désemparé sur le pas de la porte. Il fixa le lit fait avec une minutie toute militaire, les portes ouvertes de l'armoire, les étagères vides, la commode vidée elle aussi, les murs nus, débarrassés des photos et tableaux qui y étaient autrefois accrochés. L'odeur de l'after-shave de John s'était presque entièrement dissipée. Bientôt, elle aurait disparu.

Les jours les plus difficiles étaient ceux où le plancher de la cuisine craquait de lui-même – comme cela arrive souvent dans les vieilles bâtisses – et que Sherlock levait le nez de son ordinateur ou de son violon et disait : « Juste une tasse de thé pour moi, John, merci » avant de se souvenir que John n'habitait plus là.

Ces jours-là, il restait debout des heures durant sur le pas de la porte de la chambre de John. Il fixait d'un regard absent le lit fait à la perfection, l'armoire et les étagères vides, les murs nus piqués de clous auxquels avaient été suspendus des tableaux.

Il s'occupait uniquement de quelques enquêtes qui lui arrivaient par le biais de son site Internet et qui ne l'obligeaient pas à quitter la maison.

Lestrade lui avait envoyé deux demandes, mais il les avait refusées et ignoré les questions sur son état de santé.

Sherlock savait qu'il était à deux doigts de devenir un homme aigri, mais il n'y pouvait rien.


John ne buvait plus. Ce n'était pas une solution. Le gin ne pouvait pas chasser la solitude qui le submergeait chaque soir lorsqu'il rentrait dans sa chambre à la pension, après sa journée de travail à la clinique. Le gin ne pouvait pas non plus remplacer Sherlock.

Sherlock, qui lui avait infligé quelque chose d'impardonnable. Sherlock qui était pourtant son meilleur ami. Sherlock qu'il désirait... non qu'il avait désiré. John soupira. Pourquoi se voiler la face ? Il le désirait encore. Il le désirerait toujours. Mais comment pourrait-il un jour lui pardonner d'avoir exploité son attirance pour le tromper ? Et pas seulement son attirance... non... John aurait pu encore s'en accommoder. Justement, ce n'était pas uniquement du désir que John éprouvait pour Sherlock. Ou plutôt avait éprouvé. Était-ce encore le cas ? Lui-même ne savait plus exactement.

De temps à autre, John recevait des messages sur son portable. Ils venaient toujours de Mycroft et le texte était toujours identique.

Savez-vous maintenant ce que vous lui diriez ? - MH.

Non, John ne savait toujours pas.


Un jeudi après-midi (peut-être était-ce un mercredi, Sherlock ne savait plus exactement), alors qu'il était allongé sur le canapé, en pyjama et robe de chambre, en train de pincer distraitement les cordes de son violon, il entendit des pas féminins dans les escaliers qu'il attribua à Mrs Hudson. Il poussa un soupir énervé. Cela faisait seulement trois jours qu'elle l'avait obligé à manger quelque chose et elle avait recommencé à l'embêter à ce sujet le matin même.

– Mrs Hudson ! Je n'ai pas faim ! Que ce soit de la soupe de poulet ou du rosbif, je n'en veux pas ! s'écria-t-il avec humeur, sans même regarder vers la porte.

– Oh... euh... Ce n'est pas Mrs Hudson, prononça une voix que Sherlock connaissait bien.

Surpris, il tourna la tête et aperçut sa visiteuse.

– C'est moi... Molly.

Molly sourit timidement et son embarras s'accentua visiblement, alors que Sherlock ne réagissait pas et se contentait de la fixer, les sourcils légèrement froncés.

– Molly Hooper, précisa-t-elle en se balançant d'un pied sur l'autre.

– Je sais qui vous êtes, Molly. Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Sherlock d'un air absent.

– Oh... je... j'ai appris que vous étiez de retour chez vous, répondit Molly avec agitation. Et donc... donc, je me suis dit que j'allais vous rendre visite.

– Pourquoi ?

– Pour voir comment vous alliez, expliqua Molly. J'ai un cadeau pour vous.

Elle lui tendit un petit paquet emballé de papier bleu.

Sherlock l'examina brièvement.

– Je n'ai pas besoin d'une nouvelle loupe, dit-il sèchement.

Puis il se leva et s'approcha de Molly.

– Molly, je vais vous faire une grande faveur.

L'espoir et la nervosité brillèrent dans les yeux de Molly lorsqu'elle le regarda.

– Ah oui ? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.

– Je vais vous aider à gagner du temps.

– Du temps ?

Elle le regarda sans comprendre, mais ses joues prirent une teinte rosée.

– Il est évident que vous êtes amoureuse de moi.

– Sherlock, protesta-t-elle doucement.

Gênée, elle baissa les yeux.

– Laissez tomber, dit-il abruptement. Cela n'a aucun sens.

Molly releva les yeux et le dévisagea, la bouche ouverte.

– Quoi ? demanda-t-elle, la voix chevrotante.

– Molly, nous ne formons pas un couple et cela n'arrivera jamais. Oubliez ça. Le plus tôt sera le mieux. Vos sentiments pour moi sont une perte de temps absolue. Ce ne sera jamais réciproque.

Les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes. Sherlock la regarda, impassible.

– Mais... mais... comment pouvez-vous en être aussi sûr ? chuchota-t-elle d'un ton larmoyant.

Sherlock se pencha vers elle, remarqua le frisson voluptueux qui la parcourut, malgré les mots qu'il venait de prononcer, et lui chuchota à l'oreille : « Je préfère les hommes. » Puis il recula d'un pas et la dévisagea avec un sourire amer.

Sa bouche forma un Oh ! interloqué. Les yeux écarquillés, elle le regarda, décontenancée, ses mains tremblantes tenant encore le paquet cadeau.

– Mais... Sherlock ! hoqueta-t-elle. Comment pouvez-vous en être aussi sûr ? Je veux dire... est-ce que vous avez déjà...

Sa voix mourut dans un murmure.

Sherlock leva un sourcil appréciateur. Elle était opiniâtre et ne se laissait pas facilement abattre.

– Oui, Molly. J'en suis tout à fait sûr. Il n'est pas nécessaire de procéder à un autre essai. Cela ne ferait que confirmer les résultats déjà obtenus.

D'un geste brusque, elle porta la main à sa bouche pour étouffer ses sanglots. Il l'entendit pleurer alors qu'elle dévalait les escaliers.

– Tous les cœurs sont amenés à se briser... chuchota Sherlock, répétant la formule habituelle de Mycroft.

Il se dirigea vers la porte pour la fermer. Dans l'appartement d'en dessous, il entendait les lamentations de Molly et les paroles réconfortantes de Mrs Hudson.

– Maintenant, Mrs Hudson le sait aussi, pensa Sherlock, un sourire sinistre sur les lèvres.


Ce jour-là aussi, John avait résisté à la tentation de s'acheter une bouteille de gin ou de vin après le travail. À la place, il avait choisi une limonade bien fraîche. Même s'il n'était pas encore midi, il faisait déjà plus de vingt-cinq degrés. Il sortait de son service de nuit et il se sentait lessivé.

Alors qu'il montait les marches qui menaient à sa chambre, ses pensées se mirent à vagabonder. Il était trop fatigué pour les retenir comme il le faisait habituellement.

Pourquoi Mycroft s'intéressait-il à ses problèmes ? C'était une énigme pour John. Ses fréquents SMS signifiaient-ils uniquement que Mycroft s'inquiétait pour son frère ou bien Mycroft nourrissait-il d'autres desseins ?

Si la seule motivation de Mycroft était l'inquiétude, Sherlock devait vraiment aller mal. Peut-être même suffisamment mal pour retomber dans ses habitudes stupides ? Seigneur ! John ne voulait même pas y penser.

Devait-il revenir vers Sherlock uniquement parce que sa conscience professionnelle le lui dictait ?

Mais même s'il voulait revenir. Sherlock serait-il d'accord ? Après tout, c'était lui qui avait refusé de le voir la dernière fois et qui n'avait réagi à aucune des tentatives de John de le contacter.

D'un autre côté... Mycroft semblait considérer toute l'histoire sous un autre angle. Si l'on prenait en compte l'obstination de Mycroft à envoyer une succession de SMS à John, il devait encore y avoir un espoir... Bien que l'attitude de Sherlock ne confirmât pas vraiment cette hypothèse.

Il arriva à sa chambre, déverrouilla la porte, entra et referma derrière lui.

Il ne faisait donc aucun doute que Sherlock l'accueillerait à nouveau.

Devait-il rentrer à Baker Street parce qu'il s'ennuyait abominablement et que l'excitation de la chasse aux criminels lui manquait ?

Ou bien devait-il rentrer parce que Sherlock lui avait dit qu'il... l'aimait ?

Est-ce que cela pouvait être vrai ?

En tout cas, Sherlock lui avait certainement sauvé la vie au moment où il s'était jeté sur lui et l'avait protégé de l'explosion avec son propre corps. Personne ne se serait conduit ainsi à moins d'aimer l'autre à la folie.

Arrivé à ce point de sa réflexion, John sentit ses jambes se dérober sous lui. Il se laissa tomber sur son lit.

Sherlock l'aimait donc vraiment.

C'était la vérité pure et simple.

Et lui ?

Quels étaient ses sentiments ?

John fixait le plafond quand soudainement tout s'éclaircit dans sa tête.

Comme par hasard, son portable émit un bip à cet instant.

Un SMS.

Savez-vous maintenant ce que vous lui diriez ? – MH.

OUI, bon sang. Où est-il ? – JW.

Un taxi vous attend devant chez vous. Le chauffeur a l'adresse. – MH.


Ce matin-là, Sherlock ne supportait plus de rester enfermé dans l'appartement. Il envoya un SMS à Lestrade : « Je m'ennuie à mourir. Je chercherais même un chien perdu. SH. ». À peine une demi-heure plus tard, il reçut un appel de l'inspecteur.

– C'est votre jour de chance aujourd'hui, Sherlock ! Les chiens perdus ne sont pas vraiment mon domaine, mais nous avons un meurtre assez intéressant.

– Non, Lestrade, aujourd'hui, c'est votre jour de chance, car je vais résoudre cette affaire pour vous. Donnez-moi l'adresse, je prends un taxi.

Le taxi le déposa peu après devant une usine désaffectée. De nombreux véhicules de police se tenaient devant et comme toujours, le sergent Donovan surveillait le cordon de sécurité et l'accompagna au deuxième étage.

À peine Sherlock avait-il gravi les escaliers que Lestrade vint à sa rencontre.

– Il vaudrait mieux faire vite avec la chaleur aujourd'hui, sinon les mauvaises odeurs resteront imprégnées dans nos vêtements.

Sherlock lui lança un regard dédaigneux.

– Dites plutôt cela à Anderson. Vous savez bien que je suis rapide.

Lestrade eut un rire bref puis demanda :

– Au fait, où est John ? Cela fait un moment que je ne l'ai pas vu. Il est malade ? Ou parti en vacances ? Il ne m'a rien dit, mais...

Lestrade haussa les épaules.

Cette question totalement anodine et ces suppositions qui n'auraient pu être plus éloignées de la réalité déconcertèrent Sherlock. Il avait totalement oublié qu'à part Mrs Hudson et Mycroft, personne ne savait que John l'avait quitté.

– Je… commença-t-il sans savoir comment poursuivre.

Comment devait-il le dire à Lestrade ? Quels mots utiliser pour ne pas susciter la pitié ?

L'inspecteur continuait de le regarder dans l'expectative, ne se doutant de rien. Comment Lestrade pouvait-il ne pas le voir ? Comment pouvait-il même supposer que tout était semblable à d'habitude ?

– John… essaya encore Sherlock, mais prononcer son nom lui était tellement douloureux.

La douleur était même physique, alors qu'il y a quelques semaines encore, le nom de son ami lui venait si facilement aux lèvres.

– John est… s'efforça-t-il encore, mais ses cordes vocales refusèrent de lui obéir.

Que voulait-il dire après tout ? John m'a quitté ? Jamais. Jamais, il ne se mettrait ainsi à nu devant Donovan. Devait-il mentir ? Mais tôt ou tard, cela se saurait et il aurait mis sa crédibilité en jeu. Et pour quoi ?

– Il… ne viendra plus, aurait-il voulu se forcer à dire, mais à cet instant résonnèrent dans les escaliers des pas précipités et l'écho d'une respiration haletante.

Il aurait identifié leur propriétaire entre mille !

Le détective tourna vivement la tête en direction du bruit.

John ?

Était-ce vraiment John ? Était-ce possible ?

Il réprima de toutes ses forces cette infime lueur d'espoir. Cette petite étincelle dans son cœur. Il pouvait s'en sortir sans John, mais pas s'il espérait sans cesse et qu'il était déçu à chaque fois. C'était sûrement un sergent zélé qui venait donner un message à Lestrade…

JOHN !

Le cœur de Sherlock fit un bond.

John se tenait devant lui, pantelant, parce qu'il avait monté les marches bien trop vite. Il regarda brièvement Sherlock avant de se tourner vers Lestrade.

– Désolé… J'avais encore quelque chose à régler. Qu'est-ce que j'ai manqué ?

– Pas grand-chose encore, répondit Lestrade. La police scientifique est encore dedans et prend des photos avant que Sherlock aille tout trifouiller.

– Je ne trifouille pas, se défendit Sherlock automatiquement. Je…
Son regard glissa sur John qui se comportait comme si rien ne s'était passé. Comme si tout était comme d'habitude. Comme si tout était… normal.

Ils durent encore patienter quelques minutes que les agents de l'identité judiciaire terminent. Pendant ce temps, John et Lestrade s'échangeaient des banalités des plus insignifiantes (la météo, la chaleur actuelle très inhabituelle même pour un mois d'août, les amourettes d'acteurs quelconques...), alors que Sherlock se tenait un peu à l'écart et ne comprenait pas pourquoi une situation aussi parfaitement normale s'apparentait pour lui à un mauvais trip sous LSD.

Lorsqu'il eut enfin accès au corps, il réussit malgré tout à faire son travail. John fit ce qu'il avait toujours l'habitude de faire pour aider son ami et un peu de sa sérénité inébranlable – qui émanait étrangement de lui – sembla avoir un effet sur Sherlock.

L'examen du corps montra qu'une autopsie était indispensable pour déterminer la cause exacte du décès. Sherlock avait donné à Lestrade quelques pistes et idées que ce dernier souhaitait explorer.

Les policiers remballèrent leurs affaires, le corps fut enlevé et tout le monde était sur le point de lever le camp.

– Je vais encore regarder l'autre pièce, annonça Sherlock. John, tu viens ?

Il continua son chemin. Il lui en coûta énormément de ne pas se retourner pour voir si John le suivait bien.

L'autre pièce était entièrement identique à celle dans laquelle le macchabée avait été trouvé. On y percevait la même odeur poussiéreuse de ciment et de plâtre. Il y avait des morceaux de film plastique dans les coins. Une fenêtre avait été brisée, l'autre était rendue opaque par la poussière et la saleté.

Sherlock se retourna et à la vue de John, le soulagement qui l'envahit fut tel qu'il ne s'y attendait pas.

– John… Où étais-tu parti si longtemps ?

John le dévisagea et Sherlock remarqua sa nervosité grandissante à mesure que les secondes s'écoulaient en silence.

Puis il sembla se ressaisir. Son corps se raidit et il adopta automatiquement une posture plus militaire. Sherlock comprit que John avait pris une décision.

– Comme je l'ai dit, j'avais encore quelque chose à régler, répondit enfin John.

Il saisit quelque chose dans la poche intérieure de son blouson.

– Tiens, c'est pour toi.

Une rougeur embarrassée colora ses joues.

Sherlock fixa sans comprendre le petit bouquet de fleurs que John tenait encore à la main et le saisit avec perplexité.

Myosotis arvensis, marmonna-t-il. Pour moi ?

– Oui, bien sûr qu'elles sont pour toi ! Je me suis dit... Ils n'avaient rien d'autre de cette taille chez le fleuriste. Il fallait qu'elles tiennent dans ma poche. Je ne voulais pas que tout le monde les voie. Et j'ai pensé que des myosotis... Enfin, elles sont un peu chiffonnées maintenant…

– Pour moi ? répéta Sherlock décontenancé en regardant tour à tour avec surprise les fleurs dans sa main et le visage de John.

– Bon sang, Sherlock… John eut un sourire hésitant. Oui, je les ai achetées pour toi. Elles ne te plaisent pas ?

– Personne ne m'a jamais offert de fleurs, murmura Sherlock, encore sous le choc. John...

– Je suis tellement désolé, Sherlock, dit John sérieusement. Je me suis conduit comme un idiot. Dis-moi...

Sa voix se brisa et il dut se racler la gorge.

– Est-ce que je peux... Est-ce que je peux espérer me faire pardonner ?

– Tout était de ma faute, admit Sherlock. C'était mon idée. C'était ma faute. Je pensais être intelligent. Trop intelligent. Je pensais que mon plan était sans faille, sans risques. J'ai été... trop orgueilleux.

John le dévisagea, inquiet.

– Sherlock ? Est-ce que ça va ? Tu as de la fièvre ? Tu t'es cogné la tête quelque part ?

– Je ne vais certainement pas me répéter. Il faudra que tu te contentes de ça, déclara Sherlock avec un mélange étrange de gêne et d'arrogance.

John hocha la tête.

– Ça me suffit dans un premier temps.

– Tu... vas revenir ? demanda Sherlock avec une hésitation inhabituelle et il retint son souffle.

– Oui, je reviens. Je reviens à Backer Street. Je reviens loger chez Mrs Hudson. Et je reviens habiter avec toi, gros bêta ! Je reviens là où est ma place.

À ces mots, Sherlock se sentit défaillir de soulagement.

– Mrs Hudson sera folle de joie.

– Et toi ? demanda doucement John.

Sherlock sourit.

– Euphorique, répondit-il à voix basse.

La sécheresse de son ton ne parvint pas à masquer la profondeur de ses sentiments.

– Bien...

John sourit embarrassé et s'approcha de Sherlock jusqu'à se tenir tout près de lui.

– Il y a encore quelque chose que j'aimerais te demander…

Cette fois, le cœur de Sherlock ne fit pas un bond, il s'emballa comme un roulement de tambour frénétique.

– Oh mon Dieu, John... Non... Ne fais pas ça…

John fronça les sourcils.

– Quoi donc ? Qu'est-ce que je ne dois pas…

– Les fleurs... Tu... tu veux me demander en mariage ! s'exclama Sherlock, horrifié et touché à la fois. Seigneur, John... Pense à tout ce qui t'est cher... Ne fais pas ça !

John marque un temps d'arrêt et dévisagea Sherlock d'un regard étrange.

– Considérons les choses sous un angle hypothétique, déclara-t-il d'un ton posé. Si je te demandais en mariage maintenant... quelle serait ta réponse ?

Sherlock trembla et prit soudainement conscience que John le tenait dans ses bras et qu'il le regardait à nouveau, imperturbable, un léger sourire aux lèvres.

– Je dirais oui, répondit Sherlock d'une voix rauque, mais sans hésitation. Dieu me pardonne, je dirais oui, répéta-t-il. John, promets-moi que tu ne me le demanderas jamais, absolument jamais. Je serais un mari horrible.

– Jamais ? demanda John. J'ai bien peur de ne pas pouvoir te le promettre. Jamais... C'est tellement définitif, tu ne trouves pas ?

John souriait encore plus largement, une lueur espiègle dans le regard.

– Tu... tu n'avais même pas l'intention de me demander en mariage ! grogna Sherlock lorsqu'il comprit qu'il était tombé dans le panneau. Tu m'as fait marcher !

– Peut-être bien, admit John sans la moindre trace de contrition. Mais je voulais vraiment te demander quelque chose.

– Quoi donc ? demanda Sherlock, méfiant.

– Est-ce que nous pourrions maintenant...
L'embarras se dessina à nouveau sur le visage de John.
– Je veux dire... Maintenant, nous pouvons nous embrasser, n'est-ce pas ?

Sherlock ne pouvait qu'acquiescer en silence alors que son regard se perdait dans les yeux si franc et si sérieux de John. Il sentit une main l'attraper par le cou et attirer sa tête avec douceur et détermination.

Leurs lèvres s'effleurèrent d'abord, presque innocemment. Leurs bouches se pressèrent brièvement l'une contre l'autre avant de s'entrouvrir d'elles-mêmes. Lorsque leurs langues se rencontrèrent pour la première fois, Sherlock sentit un frisson électriser tout son corps. Il gémit involontairement et écarta les lèvres un peu plus encore. Il captura la lèvre inférieure de John entre les siennes. Il l'invita, l'attira, l'accueillit, l'incita à explorer, goûter, caresser. Enfin, John accepta son invitation. Enfin, il glissa sa langue entre les lèvres de Sherlock et il explora, envahit, s'empara de sa bouche. Sherlock en eut le souffle coupé et les jambes flageolantes.

Sherlock se souvint de ce que cette langue infernale était capable de faire sur d'autres parties de son anatomie et s'agrippa encore plus fort à John. Il sentit l'étreinte des bras puissants et musclés de l'ancien soldat autour de lui. Soudainement, il se sentit soulagé d'un poids. Les douleurs, le chagrin de sa propre culpabilité, tout fut dissous, lavé, purifié dans ce baiser. Sherlock ne savait plus à qui appartenait le cœur qu'il sentait battre furieusement dans sa poitrine. Était-ce le sien ou celui de John ? Mais au fond, cela n'avait pas d'importance. Son cœur appartenait déjà à John.

C'était maintenant au tour de John de jouer avec lui, de le taquiner, de le provoquer, de l'attirer hors sa réserve. Sherlock laissa libre cours à son désir. Sa langue caressa langoureusement celle de John, lutta contre elle, se perdit dans une danse lascive. Il la suçota tendrement. John poussa un gémissement d'extase qu'il sentit vibrer dans tout son corps.

L'une des mains de John se glissa dans les boucles d'ébène de Sherlock et les tira pour basculer sa tête vers l'arrière et offrir son cou à l'avidité de ses baisers. John détacha sa bouche des lèvres insatiables du détective pour déposer sur sa gorge immaculée un baiser chaud, humide et dévorant. À bout de souffle, les deux hommes finirent par se détacher l'un de l'autre à contrecœur.

– C'était... wow, murmura John.

– Oui, en effet, confirma Sherlock en se passant la langue sur les lèvres. Est-ce que tu m'as refait un suçon ?

Il se palpa le cou.

– Non, pas encore... Est-ce que tu en voudrais un ? Anderson en ferait une syncope.

John arborait un large sourire.

– Dans ce cas-là, il m'en faut un absolument !

Sherlock souriait lui aussi de toutes ses dents.

– Au fait, pourquoi est-ce que tu ne m'as jamais laissé t'embrasser ? Est-ce que tu avais peur que je remarque les coussinets de silicone dans tes joues ? demanda John, soudainement pensif.

– Oui, ça aussi. Mais la raison principale... Sherlock s'interrompit brièvement avant de poursuivre à voix basse : tu ne m'aurais pas embrassé moi, mais Pierre... Et cela m'aurait brisé le cœur. Je ne pouvais pas te laisser l'embrasser, lui.

– Nous ne sommes vraiment pas doués pour faire les choses dans le bon ordre, constata John d'un ton enjoué. Nous sommes incorrigibles.

Il secoua la tête.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Sherlock, légèrement décontenancé.

– Et bien... On a déjà essayé toutes les positions possibles et ce n'est que maintenant que nous nous embrassons. Normalement, les choses se passent dans l'autre sens.

Sherlock sourit malicieusement.

– Oh non… Tout se déroule dans le bon ordre. Nous nous sommes embrassés et maintenant nous allons pouvoir nous adonner à la débauche.

– Mais Sherlock… Qu'est-ce que tu racontes ? protesta John. On a déjà…

– Non, l'interrompit Sherlock. Toi et Pierre… Pas toi et moi. Je ne suis pas comme Pierre.

– Ah non ? demanda John avant de déglutir nerveusement.

– Bien sûr que non, s'exclama Sherlock, légèrement vexé. Sais-tu à quel point c'était difficile de ne pas t'embrasser ? Ou de me taire pendant tout ce temps ?

– Tu te serais trahi si tu avais dit quelque chose ? questionna John, sans comprendre.

– Tu crois que j'aurais réussi – avec tout ce que tu m'as fait – à garder cette voix de fausset ? Non, justement. Alors, j'ai préféré ne rien dire et contenir mes gémissements…

– Tu veux dire que tu es bruyant au lit ?

– Nous devrions peut-être offrir des boules quiès à Mrs Hudson, répondit Sherlock, songeur. Oui, je suis bruyant. Très bruyant. Et je parle tout le temps. J'espère que cela ne te dérange pas.

– Bon sang, fit John. Me déranger ? Non... Ce n'est pas un souci. Absolument pas. Tu sais, à certains moments, j'ai eu l'impression que j'allais jouir rien qu'à t'entendre.

Sherlock haussa un sourcil.

– Nous pourrions faire une expérience.

Ses yeux brillèrent.

– Appelle un taxi. Pendant ce temps, je vais chercher de quoi nourrir tes fantasmes

– Tu plaisantes, riposta John d'une voix rauque.

Incrédule, il vit que Sherlock était déjà en train de surfer sur Internet avec son portable.

– Un problème ?

– Sherlock, j'ai juste dit ça comme ça... Ça ne peut pas marcher, objecta John.

En une seconde, Sherlock l'enveloppa de sa présence et l'embrassa fougueusement.

– Lorsque tu seras sur mon lit, à la maison, j'utiliserai enfin les menottes que j'ai subtilisées à Lestrade il y a une éternité. Je t'attacherai au lit. Tu seras entièrement nu et je me déshabillerai devant toi... très len-te-ment. Et pendant ce temps, je te raconterai par le menu à quel point mon corps se languit du tien, à quel point cela m'excite de voir ton désir... Je me caresserai devant toi. Je t'expliquerai précisément ce que je ressens, combien j'aimerais que ce soit tes mains qui m'amènent à la jouissance…

– Seigneur, gémit John.

Sherlock jeta un regard appuyé sur l'entrejambe de son compagnon et remarqua la bosse qui s'y dessinait déjà.

– Tu vois... C'est tout à fait possible, se réjouit Sherlock. Tu nous appelles un taxi ?


Plus tard, au milieu de la nuit, Sherlock Holmes se faufila silencieusement hors de sa chambre, afin de ne pas réveiller son amant.

Sans même prendre la peine de s'habiller, il se rendit à la cuisine. Pris d'une émotion rare, il contempla le petit bouquet de myosotis qui végétait dans un simple verre, faute de vase.

Il effleura tendrement les doux pétales, puis il préleva minutieusement un brin qu'il amena dans le salon. Sans bruit, il tira d'un tiroir une feuille de papier de soie qu'il plia en deux. Il y glissa le brin de myosotis. Il prit un des volumes sur son étagère, l'ouvrit et y logea la fleur dans son écrin de soie.

Une douceur infinie habillait son regard lorsqu'il referma le livre et replaça ce dernier dans la bibliothèque. Il retourna au lit, toujours aussi discrètement, afin de rejoindre l'homme auquel son cœur appartenait. Maintenant et pour toujours.

FIN


Et voilà, c'était le dixième et dernier chapitre. J'espère que vous avez aimé cette histoire. Si c'est le cas, postez un petit message.

Comme toujours, un grand merci à Amy W. Key pour ses remarques judicieuses, son inventivité et son œil de lynx.